samedi 26 mars 2011

Roberto Bolaño, Le Troisième Reich.

On ne badine pas avec la mort

Éric Bonnargent

« Et tant que tu ne comprendras rien
Au sens des mots : Meurs et Deviens,
Tu seras un obscur passager
Sur cette terre enténébrée. »
Goethe, cité par Udo Berger.

G. Helnwein, Autoportrait.
Présentation
Depuis la mort de Roberto Bolaño en 2003, Le Troisième Reich est, après Le Secret du mal, le deuxième ouvrage exhumé du disque dur de son ordinateur. Ce disque dur réserve bien des surprises puisque l’on parle déjà de deux romans inachevés à paraître : Los Sinsabores del verdadero policia (o asesinos de Sonora) et Diorama. Si de ce dernier on ne sait encore rien, le premier serait le développement de l’histoire d’Amalfitano, l’un des personnages principaux de 2666. Rien d’étonnant à cela quand on sait que Bolaño écrivait toujours plusieurs textes en même temps et qu’il aimait développer certains passages de ses livres pour en faire des romans autonomes, comme ce fut le cas d’Etoile distante née de La littérature nazie en Amérique et, plus encore, d’Amuleto né des Détectives sauvages. Ces publications posthumes font débat et cela d’autant plus que, pour de mauvaises raisons[1], Roberto Bolaño est en train de devenir une icône aux Etats-Unis et même ailleurs.[2] On en finit par se demander si la publication minutieusement programmée de ces textes n’obéit pas à un intérêt plus commercial que littéraire. Ce soupçon a été renforcé par la publication en 2009 du Secret du mal, un livre constitué de lambeaux de textes dont l’intérêt, pour l’essentiel, est très incertain.
Il y avait donc tout à craindre de la publication du Troisième Reich, roman écrit aux alentours de 1989, soit à peu près en même temps que La Piste de glace. Jusqu’alors, Bolaño n’avait publié qu’un recueil de poèmes[3] et un roman écrit à quatre mains avec A.G. Porta : Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce. Cette “nouveauté” est donc un texte ancien qui, bien qu’ayant une fin, fut abandonné par l’auteur, soit afin d’être retravaillé, soit parce qu’il le jugeait irrémédiablement inabouti. Le Troisième Reich n’est-il qu’un coup éditorial agencé par Carolina Lopez, sa veuve et Andrew Wylie, son agent littéraire post-mortem ? Telle est la question soulevée par la plupart des critiques dont le propos se résume ensuite à dire que Le Troisième Reich est un texte imparfait dont le seul intérêt est d’annoncer l’œuvre à venir. Rien de tout cela ne me semble pertinent.

Le Troisième Reich est-il un livre imparfait ? Sans doute. Comme tous les livres. Bien entendu, il n’a pas l’envergure des Détectives sauvages ou de 2666, mais c’est un très bon roman, bien meilleur, à mon sens, que certains autres, comme Monsieur Pain ou Anvers, pourtant publiés du vivant de l’auteur. On a l’impression que, parce qu’il est inachevé et posthume, Le Troisième Reich devrait nécessairement être imparfait. C’est oublier que de nombreux chefs-d’œuvre sont des textes inachevés et posthumes. Il suffit de penser aux manuscrits que l’on continue à tirer de la malle de Fernando Pessoa[4], à l’œuvre de Kafka sauvée des flammes par Max Brod[5] ou tout simplement à 2666 qui, ne l’oublions pas, est posthume et probablement inachevé. Si Carolina Lopez peut tirer quelques avantages pécuniaires de la publication de l’œuvre de son mari, tant mieux ; l’essentiel étant pour le lecteur d’avoir accès à celle-ci. Quoi qu’il en soit, il est regrettable que les critiques se contentent de signaler cette imperfection sans donner le moindre exemple. Personnellement, je n’ai pointé qu’une incohérence : Le Troisième Reich se présente sous la forme d’un journal que son auteur, Udo Berger, a décidé de tenir pour, avant toute chose, travailler son style qui serait si déplorable que les articles qu’il fournit à différentes revues de wargames sont très souvent retouchés, parfois même refusés :

« Le but initial du journal, cependant, obéit à des fins beaucoup plus pratiques : exercer ma prose pour que, dorénavant, les tournures incorrectes et une syntaxe défectueuse ne ternissent pas les apports que peuvent offrir mes articles, publiés dans un nombre de plus en plus important de revues spécialisées ».

Or, il faut bien reconnaître que son style est celui de l’un des plus grands écrivains de la fin du siècle dernier…
Peut-on ensuite réduire l’intérêt du Troisième Reich au fait qu’il annoncerait l’œuvre à venir ? Tout livre annonce d’une certaine manière ceux qui le suivent. Si Bolaño avait survécu et continué à écrire des livres, sans doute aurait-on pu dire que son art dans 2666 n’était pas encore à maturité… Bergson disait que toute philosophie naît d’une intuition première[6] que l’auteur développe dans toutes son œuvre. La proposition de Bergson est pertinente et valable pour n’importe quel art. Chez Bolaño, cette intuition originelle est liée au problème du mal. Comme il le fera dans La Littérature nazie en Amérique et Etoile distante en 1996 et dans Nocturne du Chili en 2000, Bolaño aborde ce problème par l’une de ses manifestations : le fascisme. Le Troisième Reich peut ainsi être considéré comme le premier moment de cette tétralogie, mais, pour l’apprécier, il faut le lire pour lui-même, pas à l’aune de l’œuvre ultérieure.


Lecture
L’une des particularités de l’art narratif de Roberto Bolaño est d’adopter sur les événements un point de vue subjectif qu’aucune information extérieure ne permet de corroborer, condamnant le lecteur à l’incertitude et donc à un certain malaise. Ici, et comme ce sera le cas dans la première et la dernière partie des Détectives sauvages, Bolaño utilise le procédé du journal. Celui-ci est tenu par un jeune Allemand, Udo Berger, du 20 août à courant octobre.
Âgé d’une trentaine d’années, Udo Berger a choisi de passer avec Ingeborg, sa fiancée, quelques semaines de vacances sur la Costa Brava, à l’hôtel del Mar, où il a séjourné plusieurs étés durant avec ses parents. Udo n’est plus le jeune adolescent emprunté qu’il était alors ; il est maintenant un homme accompli, heureux en amour comme au jeu puisqu’il est un champion de wargame dont la renommée commence à être internationale :

« L’absence d’ennui, selon Conrad, constitue la preuve incontestable de la santé. Ma santé, alors, doit être excellente. Je ne voudrais pas pécher par exagération, mais je crois bien le trouver dans la meilleure période de ma vie. 
 La responsable de cette situation est, dans une large mesure, Ingeborg. La rencontrer est la meilleure chose qui me soit arrivée. Sa douceur, sa grâce, la tendresse avec laquelle elle me regarde font que le reste, mes efforts quotidiens et les croche-pieds des envieux, acquiert une autre proportion, la proportion juste qui me permet de faire face aux événements et de les surmonter. […] Bien sûr, si nous finissons par nous marier, tant mieux. Une vie entière au côté d’Ingeborg, est-ce que je pourrais demander mieux, sur le plan sentimental ? »

Sûr de lui, Udo est arrogant et, dès son arrivée, il fait un scandale à la petite employée de l’hôtel afin d’obtenir une table suffisamment grande pour installer son jeu, le “Troisième Reich”. Car s’il est en vacances, Udo doit aussi travailler et préparer des parties.
Dès les premières journées, cependant, plusieurs indices font penser que tout cet équilibre est bien précaire. Les insomnies d’Udo sont immédiates. C’est d’ailleurs lors de la première nuit qu’il commence son journal. Le lendemain, il rencontre la propriétaire allemande de l’hôtel dont il était amoureux adolescent, Frau Else, qui ne le reconnaît pas et ne lui témoigne que de l’indifférence, occupée qu’elle est à gérer ses affaires et à s’occuper de son mari qui, en phase terminale d’un cancer, se meurt dans une chambre de l’hôtel. Seulement âgée d’une petite dizaine d’années de plus que lui, Frau Else, par sa froideur, exacerbe son désir. Mais c’est surtout la rencontre avec un autre couple de touristes allemands, Hanna et Charly, qui va changer le cours de ces vacances qui s’annonçaient paisibles. Si Hanna est plutôt une brave fille, Charly est une grande gueule, un alcoolique à la main leste, « un fanfaron très dangereux, ou un imbécile très dangereux » à cause duquel ils vont en venir à fréquenter le petit monde interlope de cette station balnéaire, notamment le Loup et l’Agneau, deux marginaux soupçonnés de viol. Dans ce roman, tout l’art de Bolaño consiste à créer une atmosphère de plus en plus oppressante, les situations devenant de plus en plus sordides, jusqu’au drame qui fera définitivement basculer ces vacances dans l’inattendu :

« tout a l’air pareil qu’hier, même si la tristesse a commencé à détruire le paysage. »

Bien qu’il subisse les événements, Udo va être affecté au point de passer la plupart de ses journées dans sa chambre, devant sa carte du monde tout en étant incapable de jouer. Se repliant petit à petit sur lui-même, de plus en plus détesté par le personnel de l’hôtel, il va peu à peu se lier avec un homme pour lequel il éprouve autant d’attirance que de répulsion : le propriétaire des pédalos de location. On ne connaît pas le nom de cet homme que tout le monde appelle le Brûlé à cause des brûlures « sombres et rugueuses, pareilles à de la viande à la plancha » recouvrant la presque totalité de son visage, de son cou et de son torse. On ne sait d’ailleurs pas grand-chose de lui, si ce n’est que c’est un Sud-Américain qui, autrefois, fut sans doute poète. Il vit aujourd’hui sur la plage et, le soir venu, il construit avec ses pédalos une sorte de forteresse dans laquelle il se réfugie.
Alors que le drame est survenu, que sa vie est en pleine déliquescence, Udo s’attache à cet homme, lui montre son jeu et, après lui en avoir expliqué les principales règles, lui propose une partie. Udo, le champion, prendra l’Allemagne, le Brûlé, le débutant, les Alliés. Toutes les nuits, Udo et le Brûlé jouent. Evidemment, celui-ci est dès le départ mis en difficulté. Mais, alors que pendant la journée Udo se débat dans son mal-être, le Brûlé étudie à la bibliothèque la stratégie et le déroulement des batailles qui opposèrent l’armée allemande aux armées alliées et, conseillé par un mystérieux inconnu s’introduisant dans la chambre d’Udo en son absence, il renverse progressivement la situation.
La temporalité du jeu est, par essence, toujours autonome ; pendant que l’on joue, les heures s’écoulent autrement, libérées des impératifs du quotidien. Mais, entre Udo et le Brûlé, le temps du jeu dévore le temps social au point que dans son journal, les dates réelles et les périodes du jeu alternent, passant, par exemple, du « 12 septembre » au « printemps 1942 », comme si les deux époques se superposaient. De plus en plus déprimé et paranoïaque, Udo cherche à se renseigner sur l’inquiétant Brûlé qui s’avère connaître le Loup et l’Agneau, Frau Else et même son mari. C’est le patron d’un bar louche qui lui fournira quelques informations :

« “Les brûlures, tu sais ?, on les lui a faites exprès, ça a pas été du tout un accident.” Des Allemands ? Le patron, recroquevillé sur lui-même, le menton frôlant presque la surface de plastique rouge de la table, a dit “la bande des Allemands” et j’ai compris qu’il faisait allusion au jeu, au Troisième Reich. Le Brûlé doit être fou, me suis-je exclamé. […] C’était juste un jeu, rien de plus, et le type parlait comme s’il existait des pions de la Gestapo (ha ! ha !) prêts à sauter à la figure du joueur allié. [..] Le malheur, l’irrémédiable imprégnaient chaque recoin de ce bar. Le patron a fait une grimace avec la partie gauche de son visage : sa joue s’est gonflée et est remontée jusqu’à l’œil qu’elle a caché. Je ne l’ai pas félicité pour son talent. Le patron n’a pas eu l’air vexé, dans le fond, il était d’excellente humeur. “Les nazis, a-t-il dit. Les véritables soldats nazis qui se baladent librement sur la planète.” Ah bon, ai-je dit. J’ai allumé une cigarette, tout cela était en train de prendre peu à peu une tournure décidément surnaturelle. Alors le bruit courait que c’étaient des nazis qui l’avaient brûlé ? Et où est-ce que c’était arrivé, quand et pourquoi ? Le patron m’a regardé avec un air de supériorité avant de répondre que le Brûlé, en des temps lointains et imprécis, avait exercé le métier de soldat, “une sorte de soldat luttant avec désespoir.” »

Pour le Brûlé, le “Troisième Reich” n’est pas qu’un jeu ; le nazisme n’est pas mort et, en tant que victime, il lui est intolérable de le voir vaincre, même sur un plateau quadrillé dans une chambre d’hôtel de la Costa Brava. On ne plaisante pas avec l’histoire, on ne plaisante pas avec les fascismes de toute sorte. La clé de ce roman est sans doute dans une phrase lue par Udo dans le roman policier abandonné par Ingeborg :

« Vous affirmez avoir commis plusieurs fois le crime. Non, vous n’êtes pas fou. C’est en cela, justement, que consiste le mal. »

Le meurtre perpétré dans un coup de folie n’a rien à voir avec le mal proprement dit ; il n’y a nulle trace de méchanceté, de perversité. Le mal apparaît quand un homme intelligent tue froidement, sans le moindre soupçon de conscience morale, et ose, en plus, recommencer. Or, en rejouant indéfiniment la seconde guerre mondiale, Udo, comme le meurtrier du roman policier, tue symboliquement de nouveau ceux qui sont déjà morts et tue encore plus puisqu’il permet à l’Allemagne nazie de l’emporter. Il y a quelque chose de malsain à jouer une guerre qui a fait des millions de morts, à sacrifier des pions qui symbolisent des unités d’infanterie, des sections blindées, des navires, des avions, etc.


Le comportement d’Udo ressemble à celui de nombreux Allemands qui succombèrent au charme du nazisme parce qu’ils le comprirent comme un phénomène esthétique[7]. Udo aime la culture allemande, il lit et relit Goethe, mais aussi Ernst Jünger, Karl Bröger ou Heinrich Lersch qui vantèrent l’héroïsme du soldat dans l’adversité. Pour Udo, la seconde guerre mondiale est un phénomène désubstantialisé et s’il voue un culte à certains généraux allemands, ils sont désincarnés, admirés comme tacticiens, comme partenaires de jeu auxquels il eut aimé être confronté. Celui qu’il admire par-dessus tout est Manstein et tant pis si, dans la réalité, il ordonna à ses hommes de participer à plusieurs missions d’épuration et déclara que « le système judéo-bolchevique doit être exterminé. Le soldat allemand qui entre en Russie doit connaître la nécessité et la valeur du sévère châtiment qui sera infligé à la juiverie... ». Qu’importe, après tout, que Manstein ait été condamné lors du procès de Nuremberg à dix-huit ans de prison pour crimes de guerre… Cette approche esthétique conduit Udo aux pires aberrations, notamment à comparer les principaux généraux de la Wehrmacht à des auteurs anarchistes, de gauche ou juifs :

« Si le Brûlé connaissait ou appréciait un peu la littérature allemande de ce siècle (et il est probable qu’il la connaît et l’apprécie !), je lui dirais que Manstein est comparable à Günter Grass et que Rommel est comparable à… Celan. De la même manière, Paulus est comparable à Trakl et son prédécesseur, Reichenau, à Heinrich Mann. Guderian est l’égal de Jünger et Kluge celui de Böll. Il ne le comprendrait pas. »

Et c’est sans doute parce qu’Udo comprend que le Brûlé aurait raison que la situation s’inverse peu à peu sur le plateau. Comment sinon expliquer qu’un débutant, aussi doué soit-il, puisse prendre le dessus sur un tel champion ?
La réalité du jeu rejoint la réalité tout court : dans les deux cas, la trajectoire d’Udo s’est inversée, le précipitant vers la défaite totale, militaire, sentimentale, existentielle. Le champion toute catégorie se transforme en Bartleby, incapable de vivre et de jouer. Dans ses rêves (qu’il raconte longuement), Udo pouvait s’arranger avec les événements déplaisants, avec le jeu, il pouvait s’arranger avec l’histoire ; dans les deux cas, il s’agissait de « savoir ce qui s’était fait pour transformer ce qui avait été mal fait. » La réalité est plus forte que le jeu et les rêves car elle n’est rien d’autre que ce qu’elle est. Au fur et à mesure que le Brûlé prend l’avantage, l’angoisse d’Udo augmente car se pose la question de ce qui adviendra après la défaite. Udo aura-t-il droit à son procès de Nuremberg ? La victime, le Brûlé, n’a-t-il pas le droit de devenir à son tour bourreau ?

G. Helnwein, Epiphany 1.

Quelques mots, pour finir, sur le fascisme selon Bolaño. L’écrivain chilien n’est pas un écrivain politiquement engagé dont l’œuvre se réduirait à condamner ce que tout le monde condamne. Dans cette tétralogie, il n’y a aucun Nazi à proprement dit, même pas, comme le remarque à juste titre François Monti, dans La littérature nazie en Amérique. Cela le conduit à dire que le fascisme ne serait pour Bolaño qu’un prétexte pour parler d’autre chose, notamment du rôle ambigu de la gauche pendant les périodes les plus noires de ce continent. Le Troisième Reich montre que non. L’interprétation intéressante, mais à mon sens discutable de François Monti, vient peut-être de l’emploi que fait Bolaño des mots “nazisme” et “fascisme”. Il ne les entend pas au sens strict, en tant que doctrines politiques (d’ailleurs distinctes), mais il en parle comme d’une idéologie polymorphe, insidieuse qui se terre et est prête à surgir à tout moment si l’occasion s’en présente. Tel est, je crois, le sens de l’un des passages les plus étonnants de 2666. Pelletier, Espinoza et Norton, les trois universitaires à la recherche d’Archimboldi, prennent un taxi qui se perd dans les rues de Londres. A la suite de quelques quiproquos, le chauffeur pakistanais insulte ses passagers qui finissent par le tabasser et le laisser pour mort sur le trottoir. Les semaines suivantes, ils tentent de se convaincre qu’ils ne sont pas de vils petits fascistes et que le chauffeur de taxi méritait amplement sa punition.
Udo Berger pressent trop tard qu’on ne peut pas jouer avec ces idéologies car elles n’appartiennent pas au passé ; elles sont là, tapies. C’est ce qui le mènera à sa perte.





Roberto Bolaño, Le Troisième Reich. Traduction de Robert Amutio. Christian Bourgois. 25 €



[1] Cf. Horacio Castellanos Moya, « Le mythe Bolaño aux Etats-Unis » in Cyclocosmia III consacré à Bolaño. L’écrivain salvadorien explique que l’intérêt porté à l’œuvre de Roberto Bolaño aux Etats-Unis est idéologique, qu’il s’agit de remplacer la figure émoussée de García Márquez dans l’imaginaire des Américains comme représentation de ce qu’est l’Amérique Latine pour satisfaire « leurs pires clichés paternalistes » et « vanter la supériorité de l’éthique protestante du travail » :
« les Nords-américains se voient eux-mêmes comme travailleurs, adultes, responsables et honnêtes, alors que les voisins du Sud sont considérés comme fainéants, adolescents, irresponsables et délinquants. »
Pour cela, le marketing oublie que Bolaño n’a commencé à écrire que lorsqu’il est devenu un bon père de famille et insiste sur certains aspects plus ou moins travestis de la biographie du Chilien : son emprisonnement suite au coup d’Etat de Pinochet, son exil et la fondation du mouvement poétique infraréaliste au Mexique, sa pauvreté, sa prétendue toxicomanie ou sa mort prématurée et cela tant et si bien que des journaux n’hésitent pas à le comparer à Jack Kerouac ou encore à Kurt Cobain. Il y a fort à parier que le visage de Bolaño rivalisera bientôt avec celui de Che Guevara sur les tee-shirts d’une jeunesse ignare.
[2] Il y a une véritable guerre éditoriale ouverte partout dans le monde, guerre qui a permis à Gallimard d’obtenir les droits de publier en Folio Les Détectives sauvages et bientôt 2666.
[3] Reinventar el amor en 1976. Il publia aussi le Manifeste de l’infraréalisme, mouvement poétique dont il fut le créateur et Muchachos desnudos bajos el acoiris de fuego, une anthologie collective dont il fut le directeur. Pour la bibliographie complète de Bolaño, se reporter à « Vie éditoriale de Roberto Bolaño » de Jorge Herralde (son éditeur), in Cyclocosmia III.
[4] Les Editions Christian Bourgois viennent de publier les nouvelles policières d’un hétéronyme de Pessoa récemment découvert, Quaresma.
[5] « Voici, mon bien cher Max, ma dernière prière : Tout ce qui peut se trouver dans ce que je laisse après moi (c'est-à-dire, dans ma bibliothèque, dans mon armoire, dans mon secrétaire, à la maison et au bureau ou en quelque endroit que ce soit), tout ce que je laisse en fait de carnets, de manuscrits, de lettres, personnelles ou non, etc. doit être brûlé sans restriction et sans être lu, et aussi tous les écrits ou notes que tu possèdes de moi ; d'autres en ont, tu les leur réclameras. S'il y a des lettres qu'on ne veuille pas te rendre, il faudra qu'on s'engage du moins à les brûler. À toi de tout cœur. »
[6] « Enfin tout se ramasse en un point unique, dont nous sentons qu’on pourrait se rapprocher de plus en plus quoiqu’il faille désespérer d’y atteindre. En ce point est quelque chose de simple, d’infiniment simple, de si extraordinairement simple que le philosophe n’a jamais réussi à le dire. Et c’est pourquoi il a parlé toute sa vie. Il ne pouvait formuler ce qu’il avait dans l’esprit sans se sentir obligé de corriger sa formule, puis de corriger sa correction : ainsi, de théorie en théorie, se rectifiant alors qu’il croyait se compléter, il n’a fait autre chose, par une complication qui appelait la complication et par des développements juxtaposés à des développements, que rendre avec une approximation croissante la simplicité de son intuition originelle. Toute la complexité de sa doctrine, qui irait à l’infini, n’est donc que l’incommensurabilité entre son intuition simple et les moyens dont il disposait pour l’exprimer. » « L’intuition philosophique », in La Pensée et le mouvant.
[7] Roberto Bolaño présente à plusieurs reprises cet entrelacement du nazisme et de l’esthétique, entrelacement qui est le comble de l’horreur. Et si, dans Étoile distante, Carlos Wieder est la pire des ordures, ce n’est pas seulement à cause des meurtres qu’il perpétue, mais parce que ceux-ci ont une portée artistique.

2 commentaires:

  1. Lecture intéressante. Je n'avais pas du tout envisagé le roman sous cet angle : la punition d'Udo pour avoir souhaité jouer avec le mal.

    Mais, là, maintenant, ça me semble évident.
    Merci pour l'éclairage !

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  2. Excellent article !! Merci !

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