vendredi 10 juin 2011

Serge Rivron, Octobre Russe

Le Crépuscule des icônes
Éric Bonnargent

Andrei Roublev
Sil suffit de quelques heures d’avion pour relier Paris à Moscou, il en faut 54 en autocar. Seuls les fauchés, les amateurs de lenteurs et/ou les acrophobes choisissent ce moyen de transport et c’est pourquoi on ne rencontre dans ces autocars que des étudiants, des autochtones et des écrivains atypiques comme Serge Rivron, l’auteur de Crafouilli et de La Chair, que l’actualité, en ce 11 septembre 2001, a fini par convaincre de se résoudre à une telle odyssée :

« C’est donc en plein dans l’effervescence d’Oussama Ben Laden, dont je dois t’avouer que j’étais assez peu captivé, quitte à passer pour un qui n’a pas le sens de l’Histoire farouchement offensif, que je me suis retrouvé à la boutique lyonnaise d’Intercars (j’habite dans la région, un village du nom de Sain-Bel) acheter mon aller-retour, finalement pour le 2 octobre, départ de Paris Montparnasse à midi. »

Comme le laissent deviner ces lignes, Octobre russe est le journal du séjour de trois semaines en « Poutinie » effectué par Serge Rivron à l’automne 2001 pour aider le metteur en scène Christophe Feutrier à monter une pièce de théâtre à Moscou. Ces lignes sont caractéristiques du style de l’auteur qui n’est pas sans rappeler celui de Louis-Ferdinand Céline dans Le Voyage au bout de la nuit : une langue aussi familière que travaillée et un sens étonnant du néologisme. L’écriture de Serge Rivron est d’autant plus vivante, qu’il tutoie son lecteur, l’interpelle, l’invective, le provoque… Serge Rivron est un conteur et un titre de Paul Claudel décrit parfaitement l’expérience que fera son lecteur : L’Œil écoute.
Comme Céline auquel décidément il ressemble à bien des égards, Serge Rivron pose dès le début de son voyage un regard acéré, lucide et ironique sur le monde qui l’entoure :

« Nous traversons ensuite la sémillante ville de Brest[1], qui ressemble à un faubourg de Vénissieux en 1963 : rues peu ou mal éclairées, défoncées, cernées de cages à poules cubiques d’une dizaine d’étages, voitures épaves sur les trottoirs… Ça fleure bon la re-stalinisation permanente, on n’a pas dû parler goût ici depuis Alexandre le Grand. »

Derrière l’ancien rideau de fer rien n’a vraiment changé, encore moins la corruption, comme en témoignent les taxes aléatoires, à la tête du client, que les naufragés de l’autocar doivent verser aux postes-frontières. En Russie, la corruption s’est même généralisée : pour obtenir un billet de train, une place de théâtre, un document administratif… et tout se négocie, comme avant, en dollars :

« à part le taux de change et le décor, RIEN n’a changé, la bureaucratie, la soumission grégaire et l’inefficacité, tant décrites et moquées par la littérature slave depuis deux siècles, semblant un état endémique de la société russe. »

L’escroquerie est devenue si structurelle que pour visiter le Kremlin, il y a un tarif pour les autochtones et un autre pour les étrangers ! Seuls les opportunistes de la pire espèce ont profité de la chute du communisme. Pour les autres, la misère est la même et la déliquescence de l’ancienne patrie des tsars est telle qu’il est aussi dangereux d’avoir affaire à la police qu’à la mafia. On l’aura compris, Octobre russe n’est pas un exercice d’admiration. À l’instar de Rome, regards de Rolf Dieter Brinkmann, ce livre doit être classé dans la catégorie des anti-guides de voyage. Les moindres travers de la société russe y sont pointés du doigt. Les amateurs de folklore peuvent passer leur chemin s’ils ne veulent pas s’apercevoir que la momie de Lénine est revêtue d’un costume Hugo Boss… Les uns après les autres, les clichés sont abattus, comme autant d’illusions. Il n’y a guère que l’alcoolisme invétéré des Russes qui se révèle vrai. On boit tant que Serge Rivron, toujours en verve, crée le verbe « vodker ». Comme du temps de l’Union Soviétique[2], l’alcool reste un ultime refuge face au désespoir. En Russie, il n’y a pas d’avenir. Ainsi en est-il de Sacha, l’éclairagiste du théâtre, qui boit en rêvant d’Occident :

« Il est jeune, à peine trente ans, mais il est russe – et sa jeunesse et son talent ressemblent à ceux de tant dans ce pays, leur histoire ravagée d’alcool et d’espoirs éteints, leur présent laminé par l’ennui et les illusions déjà perdues de la liberté retrouvée, leur avenir d’avance écrasé par la cupidité et la course au plaisir. Détestable bilan d’un détestable siècle. »

Il ne faut cependant pas croire qu’Octobre russe ne soit qu’un livre incisif, c’est aussi un livre drôle. Le chaos moscovite fait naître des situations absurdes et je défie quiconque de ne pas sourire, voire de ne pas rire lorsque Rivron tente de traverser une rue dont les feux de circulation sont contrôlés par un policier et surtout lorsqu’une nuit, il tente de rentrer chez lui dans un taxi clandestin dont le chauffeur est si ivre qu’il est incapable de se repérer dans les rues de Moscou. Le salut viendra alors d’un travesti…

Octobre russe est un très bon livre. Et pourtant, aucun éditeur n’en a voulu. La « postface navrante » raconte, sous forme de journal de nouveau, l’incroyable histoire de la publication de ce livre entre fin 2001 et… début 2010. La lâcheté des éditeurs est surprenante. Ceux-ci souhaitaient de nombreuses coupures, notamment parce que Serge Rivron n’hésite pas à s’en prendre au petit milieu de la culture française et de la diplomatie en donnant des noms. Au fil des pages, le lecteur croisera aussi bien Lionel Jospin que Nilda Fernandez, un chanteur à la voix de fausset dont certains se souviennent peut-être, « minuscule, le teint jaunasse, le cheveu gras mi-long teint, hideusement vêtu d’un jean frangé sur toute la couture latérale et d’une chemise épaisse orange rose marronneuse. On dirait une mite […]. » Et Rivron entre en résistance : il ne retouchera pas son livre. Pour cela, il lance une souscription sur internet, une souscription à laquelle ma méfiance à l’égard de l’auto-édition m’a, je le regrette maintenant, empêché de participer et Octobre russe est enfin publié. Cette postface est un complément adéquat à Octobre russe. Le désenchantement de ce second journal fait écho à celui du premier et tous les écrivains qui recherchent un éditeur y verront des raisons de continuer à… désespérer. Serge Rivron a toujours été lucide : dans l’autocar qui le ramène en France, il écrivait :

« Octobre Russe, ça s’appellera, ça m’a sauté aux yeux cette nuit. J’ai comme idée qu’on n’en parlera pas beaucoup dans les média de son temps. J’ai comme idée que ça va même être encore un sacré parcours pour lui trouver un éditeur, si j’arrive à le finir. Qu’il vaudrait mieux sauter des passages, si je veux espérer le consensus. Mais je redoute le consensus, j’ai déjà dit. Surtout quand je raconte ma vie. Elle est consensuelle, ta vie, à toi ? »






Serge Rivron, Octobre russe. Pluton éditeur. 15 €







Ce livre peut être commandé ici : srivron@free.fr
Pour les Lyonnais, Octobre russe est disponible à la librairie du Tramway.




[1] En Biélorussie.
[2] Cf. Moscou sur vodka de Vénédict Erofeiev.

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