jeudi 16 mai 2013

Romain Verger, Fissions



La nuit remue 
Céline Righi



Oedipe roi ( Film de Pasolini )
Là, près de lui, Noëline à la bouche sèche et vide. On ne peut l'embrasser. La folie - haute flamme - consume son intérieur. Noëline ne parle plus. Les mots la boudent et si vous la touchez, il en sort des éclairs. C'est une bobine de peurs. Décousue, mise en pièces, écartelée entre les vieilles ombres qui déchirent toute sa chair depuis ses jeunes années, depuis ses origines quand elle sortit poisseuse de la nuit rouge du ventre, de la saumure amère dans laquelle elle baignait.  
Il voudra être doux et chercher à comprendre : elle n'est que barbelés. Et le soir de leurs noces, Noëline à l'étage de la maison familiale hurle dans une nuit à trancher au couteau, se cramponne à la taie dans la demi-conscience. Il y a de son enfance des effluves imagés qui remontent aujourd'hui comme des relents d'égout. Fantômes du passé et visions grimaçantes se tiennent par la main en une curieuse danse. Et puis il y a aussi l'odeur de chair brûlée... Noëline écrasée par la mère toute-puissante, coincée entre deux soeurs, Émeline et Madeline. En mauvaise position. Un enfant perçoit bien les malaises qui l'entourent et c'est sous-estimer sa sensibilité que de croire que jamais les non-dits de famille cachés tapis enfouis avec le plus grand soin ne viendront affleurer et puis ruiner sa vie. 

C'est donc cette Noëline au beau "sourire de sphinx" qu'il vient juste d'épouser, lors du solstice d'été. Sans se douter pourtant qu'il épouserait aussi la Nuit et toutes ses salissures, la terrible famille et toutes ses vomissures. La mère vénéneuse dont le prénom, Phyllis, n'est pas sans évoquer la honteuse vérole. L'oncle Bruce maléfique, et puis Gina et Lise, les  deux tantes jumelles, entité bicéphale cousue de becs de lièvre. Et Madeline, la troublante Madeline... Une union monstrueuse avec cette tribu malsaine et dégénérée qui le fera entrer dans le vif de sa propre tragédie qui s'ouvrira, selon le rituel de la tragédie grecque, sur la cérémonie -ici insoutenable- du sacrifice d'un bouc imposé à Noëline par sa mère malfaisante :

Soudain, un cri a retenti dehors, suivi d'un martèlement sourd. Je me suis penché à la fenêtre. La pauvre bête maculée d'un tablier de sang frappait le tronc de ses sabots et sa tête à demi décollée valdinguait dans les airs. Noëline face à elle, le couteau à la main, la regardait immobile batailler dans le vide. Soudain l'animal s'est affaissé par l'avant, puis l'arrière a cédé, se pliant sur lui-même. Alors le corps entier s'est aplati sur l'herbe rouge.


Au coeur de sa débâcle, de l'horreur innommable, il deviendra l'Oedipe aveugle, errant dans son enfer morcelé, miette et rognure de bouc coincées entre les dents, titubant dans une nuit épaisse et triomphante. L'avait-il pressenti car dès les premières pages, il énonce ceci : "J'aurais voulu fixer le soleil et m'y brûler les yeux, effacer ce pays de ma vue..." Et puis, plus tard : "Je songeais à quitter discrètement la route, m'enfonçant parmi les rochers, traversant en aveugle les forêts de bouleaux et de pins, pour fuir à jamais ceux qui me rechercheraient."

Égarement - réel ou symbolique ?  Dans le grand flou des limbes ? Ou dans le système limbique ? Qu'importe. Seule cette descente infernale, tourbillonnante et noire, lui permettra de s'ouvrir à de nouvelles dimensions et, paradoxalement, de toucher sa clarté intérieure.
La lecture de Fissions est celle d'un étiolement et d'une dissolution qui décomposent insensiblement le corps de l'oeuvre, de l'intrigue à sa structure. Des profondeurs de la fiction germent et surgissent les visages de la mort qui semblent fusionner vers le visage unique d'une nuit souveraine. Délicieux dédale maldororien ou lynchéen d'où jaillissent des personnages fantastico-macabres comme le magicien, la bossue ou l'homme décharné du train, mais aussi des images composites et des Arcimboldo atroces :

Alors j'ai découvert le plafond de la salle et la fresque abjecte et monumentale qui l'ornait, tout entière consacrée à l'exaltation de leur vice : s'y emmêlaient des centaines de personnages armés de bras hypertrophiés plongeant dans des bouches, dans des gosiers rouge sang transpercés jusqu'aux pieds. Des noeuds, des tresses de bras traversant de part en part des corps abstraits, réduits à de simples manchons de chair creuse, à des cylindres sur pattes coiffés de régimes de bouches télescopiques. L'enfer existait bien, couvant son embryon d'humanité dégénérée dans les langes de granit de ce pays perdu (...)

Porosité entre les mondes réel et fantasmagorique. Tout vacille, se fissure, se disloque et s'effrite, même les jalons sûrs et les repères solides : les amis s'évanouissent ou meurent. Simon, Marie, Gaël...
Fissions est un roman-laboratoire au style percutant extrêmement bien tenu, qui brasse différents registres avec une belle audace et dont la langue parfois s'émaille de vocables surprenants, faisant alors de ces pages les vitrines étranges et raffinées d'un cabinet de curiosités langagières.
Comble de cette fiction, paroxysme de la fission : au fur et à mesure qu'elle progresse, l'écriture semble détruire ses propres effets, parvenant au stade ultime de sa propre désintégration. Plume autophage dont le nécessaire écoulement semble relié à l'engloutissement de ce qui précède. Pris dans son  propre tourbillon, le flot de l'écriture semble vouloir se rassasier de lui-même et s'auto-dévorer, soumettant ainsi la fiction à la fission.
À la ficssion...




Romain Verger, Fissions, Le Vampire Actif éditions


lundi 13 mai 2013

Entretien avec Horacio Castellanos Moya

A l'occasion de la sortie de La Servante et le catcheur, le Matricule des Anges à consacré son dossier du mois de mars à Horacio Castellanos Moya. Thierry Guichard a mené l'entretien, mais m'a permis de poser quelques question à l'écrivain salvadorien.

Eric Bonnargent : Comme dans L'Homme en arme, votre personnage principal, le catcheur, est un tortionnaire. Mais à la différence de Juan Alberto Garcia, dit Robocop, qui était une machine à tuer, froide et impitoyable, le Viking est terriblement humain. Il aime, a le sens de la camaraderie, est victime des quolibets de ses camarades et meurt lentement. Malgré lui, le lecteur ne peut s'empêcher d'éprouver de la compassion pour ce barbare. Peut-on dire que votre point de vue sur le mal rejoint les théories d'Hannah Arendt sur la banalité du mal ?
Horacio Castellanos Moya : Je ne sais pas si je rejoins la théorie de la banalité du mal d'Arendt, mais oui je suis convaincu de la quotidienneté du mal ; quand les sociétés sont régies principalement par ses règles (le plaisir de la torture, du crime et celui de provoquer de la douleur), la banalité surgit, car toute routine est banale.

Dans La Mort d'Olga Maria et dans Effondrement, vous donnez la parole à des représentantes hystériques de la haute bourgeoisie. Cette fois, dans La Servante et le catcheur, vous la donnez à une femme du peuple, fidèle et honnête. Pourquoi ce renversement de perspective ?
C'était le personnage qu'il fallait pour le roman. Aussi bien le Viking que Maria Elena avaient déjà fait une apparition en tant que personnages secondaires dans Tirana mémoria (roman non traduit en français) ; mais, dans ce roman-là on ne sait pas qu'il y a eu une histoire entre eux. En développant la partie du Viking, j'ai senti que son contrepoint naturel devait être Maria Elena. C'est comme ça que j'ai développé son personnage à elle, sans savoir que le roman deviendrait la tragédie de sa famille. C'est une femme du peuple fidèle et honnête, mais dont le monde s'effondre et se putréfie. Sa vision fidèle et honnête du monde s'évanouit devant la nouvelle réalité ; c'est pour ça que sa présence était aussi nécessaire dans un roman sur la terreur, sur le mal.


Les opposants à la Junte se cachent derrière des foulards et des secrets ou sont encagoulés avant d'être emmenés au Palais noir pour y être torturés. Les tortionnaires, eux, agissent à visage découvert. Est-ce pour mêler le rôle de bourreau et celui de victime que vous avez choisi de faire de votre tortionnaire un ancien catcheur ayant abandonné son déguisement de pacotille ?
En vérité, on a toujours su au Salvador que certains catcheurs travaillaient comme tabasseurs dans la police. Roque Dalton a même écrit un poème là-dessus. C'était connu de tous. Cela m'a toujours frappé. De plus mon père était un fan de la lutte libre, il nous emmenait même voir parfois des combats dans l'Arène Métropolitaine, et quand nous n'y allions pas, on regardait les combats le samedi soir à la télé. Ce n'est donc pas étonnant qu'un personnage de catcheur soit apparu dans mon roman.

Dans Les Détectives sauvages, Roberto Bolaño fait dire à Abel Romero que si le mal a une cause, il est possible de lutte contre lui alors que s'il n'en a pas, "nous sommes foutus". Pensez-vous que nous sommes foutus ?
Non seulement on est foutus, mais bien foutus.

Traductions Adriana Romero-Nieto et Chloé Brendlé

jeudi 25 avril 2013

Knut Hamsun, La faim

Serrer les dents

Romain Verger

© Roland Buraud
La faim : un récit dont la singularité fut saluée en leur temps par Gide, Breton et Mirbeau. Le premier y voyant davantage l’analyse d’un "cas clinique" qu’un roman à proprement parler ; le second reconnaissant à ce texte un talent d’observation des hallucinations induites par l’inanition physique. Un cas de folie propre à susciter la curiosité surréaliste.
 

On y suit pas à pas la déchéance du héros et narrateur, un journaliste qui ne parvient plus à vendre ses articles jugés "inactuels" ou "trop fiévreux". Ne pouvant plus s’acquitter de son loyer, il erre dans les rues de Christiania (l’actuelle Oslo), réduit au plus grand dénuement, préférant par orgueil "jeûner à en perdre figure humaine" plutôt que de s’abaisser à la mendicité.
 

Ce roman s’inscrit dans la lignée d’Un artiste de la faim de Kafka ou d’A vau-l’eau de Huysmans pour ne citer qu’eux, des récits qui explorent chacun à leur manière la problématique alimentaire, révélatrice de notre rapport au corps et au monde, à la matière et à la métaphysique. Cette œuvre de l’écrivain norvégien Knut Hamsun décrit tous les symptômes cliniques de l’anorexie sans pour autant relever d’un tel cas pathologique ; à première vue du moins puisque le jeûne est ici subi. Chez ce personnage, aucune volonté explicite d’arrêter de s’alimenter pour rétablir un schéma corporel déficient, pour expérimenter les limites humaines ou tenter quelque aventure spirituelle par la mortification de son propre corps. Non, cet homme n’a même qu’une obsession, qui le tenaille de la première à la dernière page : manger. Et ce, quitte à mettre ses derniers biens aux enchères et vendre ses derniers boutons. Pour tuer la faim, il n’hésite pas à mâcher des copeaux, mâchonner des cailloux, à rogner des os ou à se mordre les doigts jusqu’au sang.
 Mais cette épreuve imposée ne tarde pas à devenir un abîme séduisant, un vertige consenti, voire inconsciemment recherché qui offre à l’homme l’occasion de mettre sa résistance et sa moralité à l’épreuve. Aussi, le narrateur tire de cette faim une étrange jubilation car il endure en martyre, il tient bon sans se compromettre, sans voler, sans tromper, refusant les aides qu’on lui tend, au-delà de toute raison. C’est un personnage orgueilleux, épris d’absolu et qui, par l’abstinence, aspire à avoir "la tête claire et vide", "une tête de lumière éternelle". Sans doute n’est-ce pas un hasard s’il projette d’écrire un drame moyenâgeux d’inspiration chrétienne : Le Signe de la croix.
 Cette épreuve est de celles qui tranforment les hommes en dieux, qui changent la faiblesse en toute puissance, en omnipotence. Dans ses délires, le narrateur affamé invente des mots et en jubile comme s’il réinventait le monde en démiurge : "c’est moi qui ai trouvé le mot, j’ai donc le droit absolu de décider ce qu’il doit signifier". Et c’est à partir de là peut-être, dans cette expérience où se mêle douleur et jouissance, où chaque moment de torture est sublimé en un plaisir plus grand que s’ouvre la spirale enivrante et mortifère de l’anorexie.
 Malgré l’envie, l’abstinence affecte la tolérance du corps, engendrant dégoût et répugnance pour tout ce qui a trait à la nourriture. Les odeurs de cuisine notamment le poursuivent où qu’il aille, jusqu’à ce quai du port où s’est installée une marchande de gâteaux : "elle emplit tout le quai d’une odeur de manger ; pouah ! ouvrez les fenêtres". Le monde devient pour lui la sphère de l’abject, un marais nauséeux où l’on s’écœure de sa propre salive, où la moindre bouchée avalée est vomie, un monde dont on ne peut, dont on ne veut rien garder. 
La narration à la première personne nous fait partager les tourments organiques et psychiques du personnage. L’observation est des plus précises qui soient, comme si l’auteur connaissait les affres de l’inanition, ayant été confié à l’âge de quatre ans à son oncle pasteur : "Il m’affama et me tyrannisa... J’appris à serrer les dents et à me durcir." Chaque jour, chaque nuit est rythmée par des poussées euphoriques, des sensations de vacuité irradiante, de dématérialisation extatique :  

"Je me sentais délicieusement vide, sans contact avec ce qui m’entourait, et heureux de n’être vu de personne. J’étendis les jambes sur le banc et me renversai en arrière ; ainsi je pouvais sentir tout le bien-être du détachement. Il n’y avait pas un nuage dans mon âme, pas une sensation de malaise, et aussi loin que pouvait aller ma pensée, je n’avais pas une envie, pas un désir insatisfait. J’étais étendu les yeux ouverts, dans un état singulier ! j’étais absent de moi-même, et je me sentais délicieusement loin." 

Un bien-être qui vire souvent au délire et à son cortège d’hallucinations : ses souliers s’animent, des biscottes se changent en steak, un petit trou dans le mur d’une cellule devient un motif de paranoïa aiguë. L’ivresse ne dure jamais, rattrapée par la faim carnassière et son lot de manifestations dysphoriques : insomnies, maux de tête ou de ventre (les boyaux se nouent comme des racines), vomissements, vertiges, froid intérieur et perte des cheveux... Les phases de dépression, de pleurs incontrôlés succèdent aux crises de rire irrépressibles.
 

Étrange roman que ce soliloque d’un halluciné raisonnant qui ne choisit jamais de se sauver, ni ne se condamne totalement.

Article initialement publié sur mon site personnel, le 21 juillet 2007.

Knut Hamsun, La faim, 1890.

lundi 22 avril 2013

Balzac, La Messe de l'athée


Anatomie de l'esprit
Céline Righi


Rembrandt,  Philosophe en méditation
Balzac ne dépeint pas, il traverse la chair et nous montre âme humaine dans de neuves dimensions, souvent insoupçonnées. Voilà l'homme dépecé, gentiment mis à vif, tendrement mis à nu, croqué dans sa réalité nuancée contrastée. Dans cette courte nouvelle à la forte densité et au titre à la saveur d'oxymoron, Desplein, génial chirurgien dont "l'athéisme pur et franc ressemblait à celui de beaucoup de savants", se fait surprendre par quatre fois en flagrant délit de messe en l'église Saint-Sulpice par le jeune interne Horace Bianchon (personnage que l'on retrouvera  dans Le Père Goriot ) à qui il a tendu la main quelques années auparavant pour l'arracher à sa vie miséreuse. L'élève n'en croit pas ses yeux, surprenant là son maître en pleine génuflexion, l'âme et les oreilles livrées au ravissement des saints échos de la messe.

"Un jour, en traversant la place de Saint-Sulpice, Bianchon aperçut son maître entrant dans l'église vers neuf heures du matin. Desplein, qui ne faisait jamais alors un pas sans son cabriolet, était à pied, et se coulait par la porte de la rue du Petit-Lion, comme s'il fût entré dans une maison suspecte. Naturellement pris de curiosité, (...) Bianchon se glissa dans Saint-Sulpice, et ne fut pas médiocrement étonné de voir le grand Desplein, cet athée sans pitié pour les anges qui n'offrent point prise aux bistouris, et ne peuvent avoir ni fistules ni gastrites, enfin, cet intrépide dériseur, humblement agenouillé, et où ?...à la chapelle de la Vierge devant laquelle il écouta une messe, donna pour les frais du culte, donna pour les pauvres, en restant sérieux comme s'il se fût agi d'une opération."

C'est là le noeud de l'intrigue qui va engager l'élève Bianchon à se faire détective et l'amener à découvrir, sept années plus tard, l'édifiante générosité que son mentor dissimulait sous sa bizarrerie de caractère. Desplein, médecin hors norme animé par "un profond mépris pour les hommes après les avoir observés d'en haut et d'en bas", va étonner son disciple à travers de poignants aveux et des explications que sa raison gardait jusque-là tapies dans son coeur.

" (...) Je vous ai déjà surpris trois fois allant à la messe, vous ! Vous me ferez raison de ce mystère, et m'expliquerez ce désaccord flagrant entre vos opinions et votre conduite. Vous ne croyez pas en Dieu, et vous allez à la messe ! Mon cher maître, vous êtes tenu de me répondre.(...)
- Ma foi, mon cher ami, dit Desplein, je suis sur le bord de ma tombe, je puis bien vous parler des commencements de ma vie."

S'ensuit alors une confession en forme de descente en rappel au coeur de l'existence d'un homme, "qui, du fond de l'état social" où il survivait minuscule, a remué enfer et ciel "pour arriver à la surface" et déployer son art avec une belle ampleur. Point de révélation en forme d'apothéose au moment de l'épilogue, même si on l'espère un peu à la fin de la nouvelle car Balzac joue admirablement avec la patience du lecteur en ménageant un véritable suspens au fil des dernières pages. Mais bien évidemment, là n'est pas le propos de l'écrivain. Il s'agit en vérité de reconstituer le puzzle en mouvement d'une âme humaine en apparence fragmentée, d'un être qui, à travers le regard de son élève, est un casse-tête insoluble car il n'est pas concevable qu' un athée farouche franchisse le seuil des églises. Et pourtant...
Grandiose étude balzacienne, étude de tempérament dans laquelle éclate la fascination de l'écrivain pour l'esprit sans mesure de ces génies qui semblent corsetés dans leur corps d'homme, toujours trop à l'étroit sous leur peau. Court récit qui soulève également ces éternelles questions-précipices de la présence de Dieu, des certitudes changeantes à l'horizon de la mort, d'un athéisme qui n'aurait au final pour Balzac qu'une solidité relative.

Balzac, La Recherche de l'absolu suivi de La Messe de l'athée, Folio Classique.




jeudi 18 avril 2013

Horacio Castellanos Moya, La Servante et le catcheur

Les masques
Éric Bonnargent

David Nebreda
Après Là où vous ne serez pas, Effondrement et Tirana memoria (non traduit), La Servante et le catcheur est le dernier volume de la tétralogie qu’Horacio Castellanos Moya a consacré à l’histoire désastreuse du Salvador à travers celle, tout aussi désastreuse, de la famille Aragón.
Nous sommes dans les premières années de la guerre civile qui ravagea le Salvador de 1979 à 1992. Ce matin-là, María Elena, une vieille femme, « maigre, osseuse, le nez crochu ; […] les cheveux poivre et sel, raides, attachés en queue de cheval » est heureuse car elle s’apprête à reprendre du service auprès de la riche famille Aragón. Elle a été embauchée par don Betío pour s’occuper de la maison de son fils, Albertico, qui vient de revenir dans son pays natal avec Brita, sa fiancée, après avoir passé plusieurs années en URSS. Le père de don Betío, qui l’avait faite entrer à son service alors qu’elle était toute jeune, s’est suicidé il y a de nombreuses années (Tirana memoria) et son autre fils, don Clemente, a été assassiné (Effondrement). Don Betío connaîtra lui aussi une fin misérable dans les années 90 (Là où vous ne serez pas).
Toutefois, lorsque María Elena arrive, la maison est vide. Elle apprend par des voisins effrayés que le couple vient d’être kidnappé par la police secrète. Pour retrouver le jeune homme, elle décide de mentir à sa fille dont l’ambition l’a conduite à se compromettre avec la junte et de retrouver la trace d’un ancien prétendant, devenu policier : le Viking. Ce dernier est un ancien catcheur d’autant plus nostalgique de ses exploits d’antan qu’il se meurt, rongé de l’intérieur par un ulcère qu’il refuse de faire soigner. Le choix du métier de catcheur n’est pas innocent. Dans un pays en paix, la violence relève du folklore bon enfant. En temps de guerre, par contre, tout le monde avance masqué, à commencer par le Viking qui porte « le masque de la mort sur le visage. » S’il agonise lentement, ce dernier reste l’émissaire de la mort puisqu’il a participé à l’enlèvement du jeune Aragón et de sa compagne. Les prisonniers sont d’ailleurs eux aussi encagoulés avant d’être amenés au Palais Noir, le siège de la police, pour y être torturés ou, pire encore, à l’Opéra : « L’Opéra est de l’autre côté de la cour. On n’y emmène que ceux qui ont beaucoup à raconter. Les autres passent directement des égouts aux mains des découpeurs, auxquels ils crachent le nom et l’adresse exigés au premier coup de machette, au rythme des chansons rancheras qu’écoutent les découpeurs. »
Lors de son odyssée dans les rues de San Salvador, María Elena reconnaîtra son petit-fils, Joselito, parmi les insurgés masqués qui tendent des embuscades et commettent des attentats. La mort est partout et comme elle le découvrira à ses dépens, elle ne respecte rien, ni les églises ni les hôpitaux.
Dans ce roman, dont le rythme s’essouffle cependant peu à peu, Castellanos Moya parvient à recréer l’atmosphère de terreur et de méfiance paranoïaque qui règne dans une ville livrée au chaos de la guerre civile. Il n’y a cependant chez lui aucun manichéisme : junte et guérilla sont aussi aveugles l’une que l’autre, tirant sans le savoir sur ceux qu’ils aiment ou respectent, et le lecteur ne pourra s’empêcher d’éprouver de la compassion pour le Viking, voire pour ses camarades qui, tout en étant de sombres salauds craignant par exemple que Brita soit tuée avant qu’ils aient le temps de la sodomiser, restent terriblement humains.


Article paru dans Le Matricule des Anges, mars 2013.





La Servante et le catcheur
De Horacio Castellanos Moya
Traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis
Métailié, 236 pages, 18 €

lundi 15 avril 2013

J. Eric Miller / Défense des animaux & Pornographie

Une honteuse erreur du ciel abandonnée en ce monde

Romain Verger

Ralph Eugene Meatyard
Si je n'avais trouvé ce livre dans les rayonnages d'une très recommandable librairie, son titre seul aux allures de programme ou de manifeste pro ou anti zoophilie (selon la lecture qu'on en fait), n'eût sans doute pas suffi à me convaincre. N'ayant pas encore lu Décomposition, le polar qui fit connaître l'auteur au public français, j'avais pour seules références la réputation du traducteur (Claro) et les impressions de Brian Evenson, dont j'aime assez les univers étranges et décalés. Celui-ci évoque justement les brefs récits de Miller comme des textes empreints "d'un minimalisme sombre, incisif et froid, préférant aux sentiments une vision sans concession de la brutalité humaine."

De cet auteur américain, l'éditeur nous dit qu'il est né au cœur des montagnes du Colorado, qu'il a passé son enfance dans une cabane que son père taxidermiste peuplait d'animaux empaillés. Voilà sans doute qui lui a inspiré la nouvelle intitulée "Exploiteur" dont on donnera les premières lignes :

"Les animaux étaient le gagne-pain de mon paternel. Il était maître de piégeage et élevait des chinchillas dans le sous-sol. Il chassait les ours pour leur vésicule biliaire, les cerfs et les élans pour leurs bois, et Dieu sait quoi d'autre. Combats de coqs, combats de chiens, ragondins enchaînés à des arbres et forcés de se battre avec des chiens, et cetera. Il avait des oiseaux exotiques dans toute la maison ; ils arrivaient par centaines, même si seulement une douzaine environ parvenait à rester en vie, et mon père et moi on brûlait les cadavres et on essayait de s'occuper de ceux qui tenaient bon. Puis quelqu'un venait les chercher et filait un peu d'argent à mon père. Maman en gardait quelques-uns, qu'elle apprivoisait et à qui elle apprenait à parler, pour qu'ils soient tous différents."

Le recueil est tout imprégné de zoologie. Ainsi des chiens qu'on adopte en famille à la fourrière dans le but de les manger, de ces bêtes que le propriétaire d'une animalerie retrouve chaque matin plus mal en point, battus et torturés, de ce pigeon agonisant mais ô combien récalcitrant qu'un étudiant découvre en travers de son chemin sur un campus universitaire

À trop vouloir en dire, on desservirait ce recueil dont les récits se referment très efficacement et habilement sur le lecteur comme des pièges à mâchoires. Miller maîtrise brillamment l'art de la construction et de la chute. Ainsi de la première nouvelle "Chaîne alimentaire" qui entre dans l'intimité incestueuse d'une famille adepte du principe de fornication continue pour prendre des dimensions plus effroyables encore dans les dernières lignes. Tel encore du récit stupéfiant qui montre un homme depuis longtemps dépris de sa femme boulimique et obèse tenter de la sevrer de son addiction alimentaire en l'emmenant jeuner quinze jour à la montagne. Miller sait déjouer les attentes, créer des situations qu'on imaginait sordides ou malsaines et qui se révèlent toujours plus dérangeantes :

"Il fait quelque chose avec ses mains contre son abdomen, et elle a beau faire et refaire le même rêve, elle croit toujours au début qu'il se masturbe. Quand il pousse un cri, elle voit qu'il a pratiqué une ouverture de son nombril à lui, et que tout ce qui est en lui se déverse dehors. Ses entrailles roulent sur son ventre, ses jambes, son sexe. Ils restent tous deux immobiles quelques instants, puis il se met à hurler et essaie de remettre ses intestins à l'intérieur, mais ceux-ci lui glissent entre les doigts et retombent sur elle. Elle reste là sous ce tas dégoûtant, en sachant qu'elle ne pourra pas se lever ni se nettoyer tant que l'homme ne sera pas certain qu'il ne reste rien de lui qu'il puisse récupérer sur elle."


On sort secoué de cette lecture. La vingtaine de récits que compte ce recueil compose une mosaïque particulièrement sombre et inquiétante, d'un magnétisme glaçant. C'est tour à tour la description ultra réaliste du viol d'un homme par trois filles qui l'ont drogué au Rohypnol, le récit d'une partie de chasse monomaniaque de deux joggers (Hank et Jerry), l'évocation décadente d'une sirène ou Lorelei — créature blessée aux dents ternes et brisées, à la chair grise, teintée de sang et couverte de cicatrices — dont on traque désespérément le baiser, ou bien encore la vision d'un vagin aux dimensions vertigineuses tout à la fois empreinte de la célèbre toile de Courbet et du Salto mortel de Kubin…

En déclinant et en enrichissant d'un récit à l'autre ses motifs obsessionnels, J. Eric Miller brosse le portrait éclaté d'une Amérique abandonnée à ses névroses, prisonnière d'une violence dont les limites sont sans cesse repoussées, enfermée dans une sexualité compulsive, régressive et autistique. La puissance de ces courtes fictions procède de l'alliance particulièrement réussie d'un style froid et clinique et de la bizarrerie des situations — pour ne pas dire anomalie — dont on ne sait jamais exactement où la situer ni de quoi elle relève : du fantastique, du fantasme ou de la poésie? Jamais en tous cas de la pure provocation ni d'une quelconque complaisance à un voyeurisme facile et tape-à-l'œil.

Un ouvrage inspiré et délicieusement vénéneux.


J. Eric Miller / Défense des animaux & Pornographie, Passage du Nord-Ouest, 2010. Trad. : Claro. 14 €




samedi 13 avril 2013

Marc Bernard - A hauteur d'homme

Relire Marc Bernard
Marc Villemain

Il faut savoir gré à Stéphane Bonnefoi d’avoir excellemment réuni, édité et préfacé ces quelques portraits et réflexions d’un écrivain qui, fort éloigné du sérail, n’en eut pas moins Jean Paulhan pour mentor et Gaston Gallimard pour coach. Entré en littérature par effraction et à rebours des lois et pratiques du milieu, il lui aura suffi d’écrire pour inspirer respect et amitié à nombre d’écrivains de son temps. Étranger à toute idée de coterie, projetant sur l’existence une candeur et une ironie dont aucune mélancolie ne viendra à bout, loyal par culture, solidaire par destin, travailleur par nécessité, curieux par tempérament, Marc Bernard était entièrement tourné vers la réalisation de la liberté. 

D’origine laborieuse, il écume les petits boulots et subsiste comme il peut après la mort de son père (assassiné aux États-Unis) et de sa mère (écrasé sous son labeur de lavandière.) Esprit finalement assez inclassable, les carcans sociaux n’avaient guère de sens pour lui – et on lira avec plaisir cette savoureuse découverte du bourgeois, suite à un premier rendez-vous avec Jean Paulhan : « Quand je sortis de là, ma conception du bourgeois branlait un peu du manche. Point de cigare à bague et de bedons. Et l’on paraissait s’intéresser sérieusement aux divagations de tout un chacun. » Moyennant quoi, et à l’instar son ami Eugène Dabit, Marc Bernard ne se sentait « jamais tout à fait à l’aise sur le terrain de ce qu’on appelle la culture. » D’autant que rien, dans sa trajectoire ou son existence, ne le destinait à écrire. C’est ce qui rend plus frappantes, et plus belles encore, les quelques rencontres qui nous sont ici rapportées, de la plume la plus directe et la plus élégante qui soit. Marc Bernard n’est pas de ces écrivains qui finassent, il n’est pas de ceux qui donnent à leur plume l’ambition et l’objectif d’une œuvre : il écrit parce qu’il en eut un jour la révélation, et parce qu’écrire revient à emprunter un chemin de liberté. On a oublié qu’il obtînt le prix Goncourt pour Pareils à des enfants – mais il est vrai que nous étions en 1942, qui n’est certainement la meilleure période pour digérer les honneurs. Aussi ces textes courts, pleins de justesse, de générosité, d’observations savoureuses et de fausse légèreté, permettent-ils de redécouvrir celui qui, dans une lettre à Paulhan, expliquaient que ses « maîtres à penser sont le soleil et la mer. » De quoi rendre nostalgique 

Ps / Il importe de signaler aussi la publication, aux mêmes éditions FINITUDE, d’un petit livre de Christian Estèbe, Petit exercice d'admiration. L’auteur y raconte ce qu'il doit à Marc Bernard, et notamment à son livre La Mort de la bien-aimée.

Éditions Finitude


Article paru dans Le Magazine des Livres
N° 4, mai/juin 2007



vendredi 12 avril 2013

Alain Ferry, Rhapsodie pour un librique défunt

Au fond du trou 
Éric Bonnargent 

Magritte, Le Balcon de Manet

Né en 1939 et récompensé en 2009 par le Prix Médicis pour Mémoire d’un fou d’Emma, Alain Ferry n’est pas de ceux qui rêvent d’immortalité. Modeste, son souhait le plus cher serait de bénéficier « d’un délai de conscience et de mémoire loisible aux heures de mon enterrement. » Du fond de sa tombe, dans son cercueil vitré, il assiste au défilé de ceux qui sont venus le saluer une dernière fois : sa femme, ses enfants, son frère, ses amis, plus ou moins proches, plus ou moins perdus de vue, mais aussi les inévitables fâcheux. À chacun d’eux, et ils sont une cinquantaine, Ferry consacrera un chapitre.

Avant cela, il se pose une question : « en quelle langue un mort se parle-t-il, ou voudrait nous parler à nous, ses semblables d’hier ? » Entre le flux de conscience qu’emploie Faulkner dans Le Bruit et la fureur pour ces presque morts que sont Benjy et Quentin Compson et la spontanéité chère à B.S. Johnson, l’auteur hésite puis décide de conserver l’artifice de l’écriture ordonnée car « l’office de l’art est d’ordonner les choses qui dans la vie naissent sans qu’on discerne leur principe unificateur. » La parenté entre la langue et la mort est plus étroite qu’on ne le croit : « le mot c’est la mort sans en avoir l’R. » Quant à la forme, Ferry décide d’utiliser des procédés cinématographiques : zoom, fondu noir enchaîné afin de réaliser « un film rétrospectif écrit à la dérive et réalisé par la vie même, avec ma bibliothèque comme premier assistant, un film d’art et de décès, du genre rhapsodique. »

Ferry ne rédige pas ses mémoires et il n’y a d’ailleurs aucune trace d’égotisme dans ses pages : il sait que sa biographie est « sans histoires, sans exploits légendaires dignes d’être fixés dans un cahier mémorial. » Lorsqu’il parle de lui, de sa jeunesse en Algérie ou de ses amours, c’est toujours presque par accident. Ferry ne parle même pas de ses livres car, comme Borges, rappelle-t-il, il est plus fier des phrases qu’il a lues que de celles qu’il a écrites. Ferry n’hésite d’ailleurs pas à citer et à citer encore car, comme l’écrivait Butor, « utiliser une citation, ce n’est pas seulement rendre hommage à un auteur qu’on aime : c’est éclairer notre propre naissance, le sous-sol de la maison que l’on construit. » Chaque personne présente donne l’occasion à Ferry de rendre hommage à l’art sous toutes ses formes : à la chanson (Serge Gainsbourg, Leonard Cohen, Bertrand Cantat…), à la peinture (Courbet, Goya, Duchamp…), au cinéma (Bresson, Cassavetes, Tarentino…), mais surtout à la littérature puisqu’il évoque aussi bien Montaigne, Flaubert et Bergounioux que Cervantès, Sebald et Pessoa.

Le style de Ferry est à son image, sensuel et gourmand, et il fallait bien cela pour remercier la vie de lui avoir donné ce qu’il y a de plus précieux : l’amour, l’amitié et l’art. « Ma sépulture, écrit-il, c’est aussi l’enterrement de ma bibliothèque. » Avec Rhapsodie pour un librique défunt, Ferry montre qu’il est ou a été un grand lecteur et un grand écrivain. 

Article paru dans Le Matricule des Anges. Mars 2013.
 



Alain Ferry, Rhapsodie pour un librique défunt. Apogée, 349 pages, 22 €

mercredi 10 avril 2013

Entretien avec Alain Ferry

Giraud, Portrait de Gustave Flaubert
Eric Bonnargent : Votre Mémoire d’un fou d’Emma est avant tout un hommage à la lecture, aux livres et en particulier à Madame Bovary. Pourquoi, justement, avoir choisi le roman de Flaubert ?
Alain Ferry : Pour moi lecteur, pour moi qui écris, Flaubert c’est le maître, le patron. Et pour faire un roman sur le thème de l’adultère, après Tristan et Yseult, la référence germinative qui en moi s’est imposée d’elle-même a été Madame Bovary.

Vous procédez par accrétion, les références se multipliant à la manière d’un Vila-Matas dans Bartleby et Cie. Comment avez-vous procédé ? Ne sont-ce que des souvenirs de lecture ou vous êtes-vous spécialement documenté pour écrire ce livre ?
Souvenirs de lectures. Lectures faites spécialement pendant la fabrication du livre. Bonheur de lire alors, par exemple, Laura de Miquel Llor, ou Les Maïa de Eça de Queiroz.
Bartleby et Cie ? J’ai acquis et lu ce livre dès que j’en ai su la publication.

Vous semblez exploiter toutes les références possibles à l’œuvre de Flaubert, pourtant vous passez sous silence le Madman Bovary de Claro. Est-ce parce que vous ne connaissiez pas ce livre au moment de la rédaction ? (Si vous l’avez lu, qu’en pensez-vous ? Les différences sont évidentes, mais voyez-vous malgré tout des points d’achoppement avec votre texte ?)
Je ne connaissais pas le livre de Claro pendant tout le temps où le mien s’écrivait. Mais en 2008 j’ai acquis MADMAN BOVARY dès sa parution, intrigué par le titre. J’ai été rassuré : malgré une analogie de la donnée initiale ou initiatrice, ni nos écritures ni notre manière de mobiliser le roman de Flaubert ne me semblent équipollentes (mot emprunté à Chateaubriand, l’un de mes phares). Comme j’admire Claro, j’ai voulu, lui adresser un salut, puisqu’il était encore temps de pouvoir le faire quand, grâce à Bernard Comment et Flore Roumens, mon texte allait se préparer à sortir ; et j’ai donc fait une petite modification dans un paragraphe du chapitre 40, le chapitre de mes Comices. Au lieu de « Gardon, … présenté par Mme etc, et appartenant à M. etc », qui était la première mouture, j’ai mis, qui est désormais à la p. 160 : « Gardon etc, présenté par Mrs Edward Vibe, née Beef, et appartenant à M. Thomas Contrejour, de Roman-sur-Fleuvamour », ce qui est un hommage un peu crypté à Thomas Pynchon et à Claro traducteur de Contre-jour.

Pour en revenir à Emma, comment expliquez-vous ce qu’est devenu le bovarysme ? Comment se fait-il qu’Emma passe presque systématiquement pour une sotte ?
Se reporter à votre propre diagnostic : « Lorsqu’un lecteur parle de stupidité à propos d’Emma, il ne se rend pas compte que c’est lui qui est stupide parce qu’il ne comprend même pas ce qu’il fait : lire ». Ce mauvais lecteur aurait pu réentendre le mot prêté à Flaubert : « Madame Bovary, c’est moi ». Flaubert a l’intelligence du jugement. Et il a l’intelligence du cœur. Emma tient de lui en diverses circonstances. Qui n’est jamais bête ? Monsieur Teste ? Mais dire « La bêtise n’est pas mon fort » est comme une petite bêtise.

Comment définiriez-vous à votre tour le bovarysme ?
Avoir de l’intérêt pour l’utopie. Savoir que si l’action n’est pas la sœur du rêve, elle peut et doit en être la fille.

Vous avez une écriture très sensuelle ; vous nous faites voir les seins d’Emma, le cul d’Emma, vous nous faites goûter et caresser sa peau, vous parvenez même à nous faire sentir son odeur. Lorsque vous lisez un livre, ces images surgissent-elles automatiquement ?
Quand je lis, l’œil écoute, mais il sent, il touche, il goûte, en synesthésies constantes. Je lis lentement, ayant toujours le crayon à la main, et marquant le livre par toute une série de repères. Pour m’y retrouver si j’ai besoin de revoir ce livre. Si je lis une page érotique troussée bien haut, ses bonnes formules érigent mon âme, mon être, ithyphalliquement. Lire, écrire : opérations qui ne peuvent réussir que sans anesthésie.

Votre narrateur trouve le salut par la lecture. Croyez-vous à la fonction cathartique du livre ?
Oui, dans une certaine mesure. Mais je ne crois pas être assez fort pour dire comme Montesquieu dans son célèbre autoportrait : « L’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture ne m’ait ôté. » Et de toute façon le livre n’est pas une panacée. Cf le dessin de David Levine illustrant une phrase célèbre de Sartre :



Les livres vous ont-ils déjà sauvé de quelque chose ?
Si j’étais enclin à l’ennui, les livres me sauveraient de l’ennui. Mais je ne m’ennuie jamais. Peut-être parce que je lis beaucoup.

Votre narrateur, parce qu’il veut devenir écrivain, refuse comme Flaubert d’avoir des enfants. Il y a effectivement tout une mythologie autour de l’écrivain, célibataire, alcoolique, travaillant d’arrache-pied dans la solitude. Vous êtes marié et avez des enfants, que pensez-vous de ce mythe ?
Je connais bien ce thème. Et le mot de Nietzsche : aut libri, aut liberi. Et la page de Cyril Connolly dans Ce qu’il faut faire pour ne plus être écrivain (Fayard, pp. 160-161) :
« D’une manière générale, on peut supposer qu’un écrivain qui n’est pas disposé à vivre seul dans sa jeunesse devra, s’il veut réussir, affronter la solitude à l’âge de la maturité. C’est la chambre d’hôtel qui l’attend. Si, comme l’a affirmé Samuel Johnson, un homme qui n’est pas marié n’est que la moitié d’un homme, de même un homme qui est très marié n’est que la moitié d’un écrivain. Le mariage ne peut réussir à un artiste que là où il y a assez d’argent pour lui éviter de devoir accepter des travaux alimentaires, et une femme qui est suffisamment intelligente et généreuse pour comprendre et respecter le fonctionnement du cycle inamical de l’imagination créatrice. Elle saura à quel moment le bonheur domestique commence à produire un effet de saturation, à quel moment l’amour, le ménage, le loyer, les impôts, l’habillement, les soirées en ville et les visites d’importuns doivent cesser, et elle reconnaîtra qu’il n’y a pas de plus sombre ennemi de l’art véritable que le landau dans le vestibule ».
(J’aime bien Cyril Connolly. C’est en lisant Bernard Frank que j’ai connu ses livres.) Reste que chacun a son idiosyncrasie. Mon mode de vie et la part de talent qui est la mienne ont été conviviaux. Si j’avais eu du génie, mon pouvoir créateur aurait probablement exigé que toute mon existence lui fût dévolue, et sacrifiée. Et j’aurais dû payer le prix lugubre de cette concentration, de cette solitude-là. Pensons à Flaubert. Je crois qu’il a mis un peu de lui-même dans ces lignes de La légende de Saint-Julien l’Hospitalier. C’est le temps où Julien se déplace de ville en ville, dans la déréliction et dans l’errance : « Les jours de fête … il regardait …, par le vitrage des rez-de-chaussée, les longues tables de famille où des aïeux tenaient des petits enfants sur leurs genoux ; des sanglots l’étouffaient, et il s’en retournait vers la campagne. »