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lundi 4 juin 2012

Claude Chambard, Marie Cosnay, Jérôme Lafargue et Éric Pessan - Des trains à travers la plaine

Osez Bashung
Éric Bonnargent

Aujourd’hui encore, de nombreux hommages sont rendus à Alain Bashung dont le décès remonte déjà à mars 2009. La poésie de ses textes, oscillant entre onirisme et érotisme, entre mélancolie et déréliction, a fait de lui le « dernier des géants », comme l’affirmait en 2008 les Inrockuptibles. Si le monde de la chanson continue de rendre hommage à l’un des siens, le monde des lettres ne l’avait pas encore fait. Justice est faite avec Des Trains à travers la plaine, un sublime coffret de quatre nouvelles édité par les éditions Atelier in8. Claude Chambard, Marie Cosnay, Jérôme Lafargue et Éric Pessan ont tous les quatre, et chacun à leur manière, investit l’univers d’Alain Bashung en mettant en scène ces vaincus du quotidien pour lesquels le chanteur avait tant de tendresse.
Dans « Le Jour où je suis mort », Claude Chambard raconte une tragique et sanglante histoire qui pourrait aussi bien se passer quelque part en France ou aux États-Unis, dans le fond du Vercors où le chanteur avait dans les bottes des montagnes de questions ou à Ploucville où Jim Thompson, dans 1275 âmes, atteignit le comble de la noirceur. Le désespoir viril du chanteur français et de l’écrivain américain se rejoignent dans une phrase en forme de leitmotiv : « Toute la perfection est pour la mort ». L’esprit rock et zone se retrouve dans « Nage entre deux eaux » de Jérôme Lafargue. L’auteur de L’Année de l’hippocampe montre comment « Le Secret des banquises » a sauvé la vie du jeune narrateur, embarqué par ses branleurs de potes dans le casse aventureux d’une agence de la Poste d’une petite ville de province. Une autre facette de l’univers de Bashung est explorée par Marie Cosnay qui place sa nouvelle, « Où vont les vaisseaux maudits ? », entre fantastique et folie, sous l’égide d’Angora. La dimension érotique de l’œuvre du chanteur est exploitée par Éric Pessan dans « Croiser les méduses » qui aurait pu tout aussi bien s’appeler « Mademoiselle rêve ». Avec une pudeur toute poétique, Éric Pessan montre comment l’éveil à la sensualité par l’intermédiaire de la masturbation permet à une jeune fille d’échapper à un environnement aussi triste que sordide.


Éric Bonnargent : Que représente Alain Bashung pour vous et avez-vous toujours été sensible à son univers ?

Claude Chambard : Alain Bashung, finalement, je l’ai longtemps écouté d’une oreille distraite. J’aimais beaucoup certaines chansons mais, somme toute, peu par rapport à sa discographie. Puis a paru Fantaisie militaire. Un ensemble cohérent, étonnant, une voix plus attachante que jamais car plus différente que jamais. À suivi le sommet, à mon avis, de son œuvre — osons le mot — L’imprudence. Inégalé, inégalable. Sombre & lumineux pourtant. Dépressif, mélancolique, ai-je entendu ? Sans doute mais ça tombe bien parce que la dépression, la mélancolie, sont ce qui nous maintient en vie le plus souvent. Vous avez raison de souligner que Le Jour où je suis mort se déroule aussi bien aux États-Unis que dans le Vercors, c’est ce que j’ai voulu & aussi qu’il soit difficile à dater — un élément de datation est tout de même présent dans certaines armes utilisées. Cette volonté — ce souci — me semble bien coller justement avec l’univers de Bashung qui n’était pas si moderne que l’on veut bien le croire. J’ai le sentiment que lui-même se moquait du temps & du lieu car les seuls qui lui importaient sont ceux de chaque chanson & c’est ce que j’ai voulu faire perdurer dans le texte en m’emparant du personnage de Samuel Hall, révolutionnaire irlandais du début du XIXe, personnage de nombres de chansons depuis — jusqu’à la sienne composé par le duo Olivier Cadiot, Rodolphe Burger —, & du roman de Jim Thompson Ici & maintenant — son premier d’ailleurs.
Marie Cosnay : Je ne serai pas capable de dire à quel moment j’ai découvert Bashung. J’écoute peu de musique, très peu. Sans doute au moment de Osez Joséphine. À ce moment-là je ne suis pas encore extrêmement sensible. Mais très vite, par le biais de très proches, il s’approche. Ma sœur Isa l’aime comme elle aime Rimbaud. C’est ainsi que je vais y voir de plus près. C’est un petit monde, à chaque fois, que je découvre. Un petit monde avec des fils d’histoires à poursuivre. Où j’entre sur la pointe des pieds. Où je rentre clairement. Pour moi, ce sont des chansons qui appellent tellement la nouvelle, le prolongement ! C’est donc par ma sœur que je suis allée à Bashung, vraiment. Par une porte qui n’était pas exactement la mienne. Dans la nouvelle, j’ai voulu que cela soit entendu, un peu.
Jérôme Lafargue : Je ne me considère pas du tout comme un fan ou un exégète de Bashung. Il m’a en revanche toujours intrigué, pour des raisons multiples : l’image que le personnage lui-même renvoyait, ses textes parfois plus qu’énigmatiques, son timbre de voix bien sûr. Il ne s’agissait donc pas de me lancer dans un exercice d’admiration, mais de tenter d’écrire à partir de cet univers à la croisée du décalé et du mainstream. Jouer aussi sur les représentations à l’œuvre autour de Bashung, s’en servir, les accepter comme telles avant de me les approprier. J’ai voulu faire cohabiter une certaine forme d’abandon et d’onirisme avec une vraie noirceur, comparable à la sueur âcre qui colle à la peau par temps de chaleur et d’angoisse.
Éric Pessan : Bashung, je mentirais si je m’inventais une admiration de toujours. C’était quelqu’un du paysage, je connaissais quelques chansons, Gaby, à la radio, c’était drôle. Et puis, en 1991, j’ai vingt et un ans et c’est la claque avec l’album Osez Joséphine. Un disque terriblement charnel (Madame Rêve me fait encore rêver). C’est à ce moment que je deviens fan. J’achète les autres, et – en 1998 c’est Fantaisie Militaire. La rencontre avec Cadiot et Burger qui finit d’adouber Bashung dans les milieux arty. J’avoue que je me laisse porter par la mode. Je travaille dans une radio à l’époque, on passe le disque en boucle. C’est également l’époque où je découvre une certaine prose poétique, je viens de lire « Le colonel des Zouaves » (Kat Onoma, je suis fan depuis des années).
Je ne lâcherai plus Bashung.
Je le croiserai une seule fois, en définitive, lors de sa tournée d’adieux. Il est fatigué, c’est au Grand R, la scène nationale de la Roche-sur-Yon, il joue le soir et l’après-midi, je suis invité à participer à un marathon de lecture. Je le salue. J’assiste au concert, et je roule une heure – heureux – dans la nuit pour rentrer chez moi.

L’orchestration a-t-elle eu une influence sur votre écriture ou vous êtes-vous surtout inspiré des paroles de ses chansons ?

Claude Chambard : Oui, l’orchestration a eu de l’influence. Le beat de Samuel Hall est au centre du Jour où je suis mort. Mais aussi le climat général de L’Imprudence. J’ai travaillé avec Bashung en boucle pendant l’écriture. Pas spécialement Samuel Hall que je connais très intimement je crois, mais les trois derniers disques dans leur ensemble. Ainsi, il y a des ambiances qui viennent directement de ce que j’entendais & qui infléchissaient forcément le texte. Des mots aussi attrapés au vol qui se glissent entre deux autres — je ne sais plus lesquels. Je le voulais cet univers, je voulais le partager, partager ce que j’en entendais, ce que j’en extirpais, ce qu’il transformait dans mon approche du monde & de la littérature.
Marie Cosnay : Des paroles, oui. Que j’ai eues sous les yeux pendant tout le temps de la rédaction. Que j’ai lues comme on lit celles d’un texte qu’on voudrait expliquer, donner à voir. Mais avant ça, Angora je l’ai écoutée en boucle pendant des jours et des jours. Pendant et après, aussi. Ce n’est pas une habitude chez moi d’écouter de la musique. Mais quand j’écoute, c’est comme ça. La mélodie est une chose trop importante pour être un simple accompagnement. Je crois que la mélodie (l’orchestration je ne sais pas, je crois ne pas avoir d’oreilles pour ça) m’a donné les pistes et envies narratives. Les rythmes. Les apparitions du fantôme du frère, par exemple.
Jérôme Lafargue : Oui, l’orchestration a beaucoup compté. J’y fais d’ailleurs référence à une ou deux reprises. De façon générales, la musique que l’on écoute lorsqu’on écrit influence le ton, les angles, jusqu’à l’humeur. Bleu pétrole tournait pendant l’écriture de ma nouvelle, mais pas que. Des groupes de rock ont accompagné Bashung si ma mémoire est bonne ! 
Éric Pessan : Justement, non. Je connaissais tellement les chansons, les mélodies, que j’ai décidé de ne travailler que d’après les paroles. Lorsque Claude Chambard m’a proposé de me joindre au projet, j’ai lu les paroles d’une cinquantaine de chansons, en tentant d’oublier les mélodies (j’avoue que j’écoute peu les paroles des chansons d’une manière générale, c’est toujours la musique qui me fait aimer ou non, je ne suis attentif qu’aux refrains ou aux leitmotivs appuyés). C’est la lecture in extenso des textes qui m’a fait apparaître les métaphores récurrentes sur l’eau.

Que pensez-vous de la manière dont vos trois autres camarades ont abordé l’univers de Bashung ?

Claude Chambard : Je pense que dans le plus grand secret Éric Pessan est une petite fille. Son texte est assez incroyable. Quand je l’ai reçu j’étais en transe, je me demandais réellement si un homme avait pu écrire ça — non je plaisante, bien sûr, le sexe est sans importance, il me semble, dans la littérature sauf à vouloir le mettre en avant socialement, sociologiquement, que sais-je… —, bref, j’étais devant un texte intime & j’entendais — je lisais — bien l’univers d’Alain Bashung. C’est, à mon sens, celui qui contient le mieux ce qui fait trembler quand on écoute Alain Bashung.
Évidemment j’aime beaucoup celui de Marie, le plus complexe sans aucun doute & qui risque de poser problème à ceux qui aiment Bashung & s’attendent à ce que le texte colle très près à l’univers — aux lecteurs pressés aussi. Je ne puis que leur conseiller d’aller jusqu’au bout — ils comprendront — & de recommencer aussitôt, tout s’éclaircira & ils saisiront alors qu’ils ont partagé le temps de ces quelques pages l’affection de Marie pour Bashung & la juste distance qu’elle s’est imposée pour l’exprimer avec infiniment de pudeur.
Le plus simple est, à mon, sens, parce que plus directement dans l’approche — l’accroche — frontale, celui de Jérôme Lafargue. Il parle de Bashung tout de suite, ce que je ne souhaitais pas quand j’ai passé la commande, c’était dit très clairement dans le texte d’intention. Mais il n’en a pas abusé & son texte est bashungnien sans aucun doute & sa fin est particulière, je laisse au lecteur le plaisir de découvrir qui du fils & du père est le plus rock’n’roll.
Marie Cosnay : J’adore ! Retrouver ces chansons - que j’aime toutes, et l’univers de chacun des écrivains. Après, j’avais envie de recommencer, j’avais envie de faire une nouvelle Gaby,  une Nage entre deux eaux, une Samuel Hall. J’avais hésité, d’ailleurs. Samuel Hall m’attirait. Mais Angora… Aujourd’hui, elle me paraît infiniment triste, cette chanson. Aujourd’hui, j’écrirai quelque chose d’autre, de très mélancolique.
Jérôme Lafargue : J’ai le souvenir d’un entretien où Rodrigo Fresán expliquait qu’il préférait de loin boire des coups avec ses amis écrivains plutôt que de perdre du temps à batailler sur les textes de chacun, au risque de se brouiller avec eux ou à l’inverse de susciter des enthousiasmes ou des remerciements qui l’auraient effrayé. C’est un principe que j’ai fait mien, surtout après avoir connu quelques déboires en réveillant des susceptibilités... La seule chose que je puisse dire, c’est que je suis sincèrement heureux d’avoir fait ce coffret avec Marie, Claude et Éric, parce que nous avons des sensibilités différentes. La façon dont nous nous sommes emparés de Bashung est toujours singulière et inattendue, et ça me semble assez bien correspondre au bonhomme…
Éric Pessan : Comme dans tout projet collectif, ce qui est bien c’est de lire ses camarades de jeu : les autres démarches sont toutes très éloignées de la mienne, et c’est ce qui est touchant dans cet exercice. Les autres textes empruntent des pistes passionnantes qui appartiennent surtout à leurs auteurs. Pour être lecteur des trois autres auteurs du coffret, je crois que c’est ce qui me parle le plus : retrouver – à travers Bashung – leurs propres univers.


Des Trains à travers la plaine. Claude Chambard, Marie Cosnay, Jérôme Lafargue et Éric Pessan. Éditions Atelier in8. 18 €


Entretien publié dans Le Magazine des Livres

lundi 18 avril 2011

Marie Cosnay, Entre chagrin et néant.

Indignez-vous !
Éric Bonnargent

Kader Attia, Flying rats
Si le fascicule de Stéphane Hessel ne pouvait nous indigner qu’à cause de sa vacuité, Entre chagrin et néant de Marie Cosnay dont les éditions Cadex proposent une nouvelle édition est un ouvrage qui aurait dû susciter une véritable indignation si les grands médias avaient pris la peine de s’intéresser à ce livre de Marie Cosnay sur l’immigration clandestine.
En mai 2008, Marie Cosnay se rend pour la première fois au Tribunal de Grande Instance de Bayonne pour assister aux présentations d’étrangers en situation irrégulière devant le Juge des Libertés et de la Détention. Elle n’a pas l’intention d’écrire de livre, mais, face à l’absurdité du spectacle, elle commence à prendre des notes sur les pages blanches du roman qu’elle était en train de lire : Étoile distante de Roberto Bolaño… D’une manifestation du mal à une autre. Entre chagrin et néant n’est ni un roman ni un essai. Si Marie Cosnay se livre à quelques réflexions, elle cède la plupart du temps la parole à ceux qui en sont privés : les étrangers en situation irrégulière. Le plus fidèlement possible, elle raconte les audiences auxquelles elle assisté, la manière dont les personnes présentes se comportent, les propos tenus par les clandestins avocats, les juges, les représentants de la Préfecture et les étrangers eux-mêmes.
L’opinion publique oublie souvent qu’on ne quitte jamais son pays de gaieté de cœur. On s’exile quand, note à juste titre Marie Cosnay, on n’a plus rien à quitter, quand le dernier recours est la fuite vers un ailleurs où, même dans une situation plus que précaire, on vivra toujours mieux que chez soi. L’exil est un désespoir. Ce sont toujours des raisons économiques ou politiques qui poussent ces hommes à fuir leur pays, mais chacun d’entre eux a sa tragédie personnelle et est ensuite confronté à l’absurdité et à l’inhumanité de notre système judiciaire. Les dernières espérances disparaissent dans les centres de rétention.
Certains savent pourtant comment éviter l’expulsion : il suffit de prétendre être mineur ou de perdre ses papiers et affirmer ne pas savoir d’où l’on vient. Les uns sont autorisés à être clandestins jusqu’à leur majorité, les autres sont légalement autorisés à demeurer illégalement sur le territoire français… Être réellement sans papier permet de s’assurer la protection de la loi :

« Échapper à l’identification, c’est ainsi, parfois, échapper à l’expulsion ».

Sont également relâchés les immigrants pour lesquels on ne trouve pas d’interprètes. Parler hindi ou ourdou fait office de visa. L’absurdité et l’inhumanité du système sont d’autant plus révoltantes que les injustices sont nombreuses. Parmi les nombreuses audiences retranscrites par Marie Cosnay, il y a celle qui mènera à l’expulsion vers le Maroc d’un électricien qui travaille depuis 15 ans en France, qui est propriétaire d’un appartement à Paris et qui a toujours payé ses impôts. L’homme a beau fondre en larmes, la loi est inflexible. Il y a le cas d’un autre Marocain, fruit de l’immigration choisie, employé dans la sidérurgie qui doit quitter le territoire suite à la fermeture de l’entreprise qui l’employait. Il avait tout abandonné pour la France, il se sent trahi et estime que les lois françaises ne sont pas légales. En réalité, les lois sont par définition toujours légales, mais elles ne sont pas pour autant légitimes. Bien que n’ayant aucune portée juridique, la Déclaration universelle des droits de l’homme permet en effet de vérifier la légitimité des lois propres aux nations. Or, les lois françaises sur l’immigration clandestine entrent en conflit avec l’article 13 de cette Déclaration que Marie Cosnay rappelle :

« 1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir librement sa résidence à l’intérieur d’un pays.
2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. »

La France, pays des Droits de l’homme… En principe et en principe seulement. Le pire réside dans la politique du chiffre instaurée par les derniers ministres de l’intérieur et de l’immigration. Pour rivaliser avec le Front National qui lamine la droite républicaine, il est nécessaire de pouvoir publier chaque année de bons chiffres et pour cela tous les moyens sont bons, notamment l’arrestation d’étrangers de passage dont le seul objectif est de quitter le territoire. Monsieur ***, un Gabonais, va passer plusieurs jours en Centre de rétention, puis être expulsé vers la Finlande (alors qu’il a sur lui son billet d’avion Madrid-Helsinki) où il vit et bénéficie du statut de réfugié politique parce qu’alors qu’il était en vacances en Espagne, il est venu passer une journée en France et s’est fait arrêter sans son autorisation de se déplacer en Europe, oubliée à Madrid. Si monsieur *** savait qu’il lui fallait avoir cette autorisation, de nombreux clandestins sont tout simplement des touristes qui ignorent qu’une carte de séjour dans un pays européen ne permet pas de voyager à l’intérieur de l’espace Schengen. C’est ainsi que de nombreux touristes sont placés en rétention dans l’attente de leur expulsion vers leur pays d’accueil où ils comptaient retourner !

« On ne peut pas ne pas noter l’absurdité administrative qui empêche les gens de quitter le territoire français – alors qu’ils le quittaient – pour les en expulser au nom de l’État français. »

Et les audiences se succèdent les unes aux autres, laissant des hommes et des femmes entre chagrin et néant, écrasés par la machine étatique. Car c’est bien d’une machine qu’il s’agit. Les jeunes juges écoutent avec attention, s’apitoient, mais, avec l’expérience, pour se protéger eux-mêmes et pour faire leur métier, ils finissent par traiter froidement les affaires pour n’avoir plus à faire qu’à des dossiers. L’aspect humain est nié et même les avocats et les associations sont résignés, à l’affut d’un vice de procédure qui, seul, pourrait sauver la mise. Pour les jeunes policiers de la PAF qui ricanent et se réjouissent des avis d’expulsion, l’aspect humain n’existe plus depuis longtemps, peut-être n’a-t-il même jamais existé. Marie Cosnay reconnaît qu’à voir défiler ces hommes et ces femmes, elle a dû rester vigilante pour ne pas s’habituer. S’habituer, c’est accepter et renoncer à l’indignation.
La lecture d’Entre chagrin et néant est salutaire, elle permet de ne pas oublier que ces fameux clandestins sont des hommes de chair et de sang, des êtres singuliers qui mériteraient de notre part plus de considération et moins d’indifférence.






Marie Cosnay, Entre chagrin et néant. Audiences d’étrangers. Cadex Éditions. 15 €