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jeudi 9 janvier 2014

Version originale (collectif)



Comme au cinéma
Éric Bonnargent

Janet Cardiff & Georges Bures Miller, The Paradise Institute, 2001
Après la nuit (Tapage nocturne) et le football (Temps additionnel), c’est au cinéma que les Éditions Antidata consacrent ce nouveau recueil de nouvelles. Tête d’affiche, Éric Pessan signe « Tout est mieux sans toi », un texte dans lequel un auteur assiste au tournage de l’adaptation de son dernier livre, un roman autobiographique racoleur dont il a honte. Ni Vincent Lindon, ni Isabelle Carré ne parviendront à empêcher le narrateur de considérer cela comme un désastre. « L’erreur a été commise il y a bien longtemps, l’erreur a été engendrée par la colère qui me poussait à écrire et par l’orgueil qui m’a fait confier le manuscrit à un éditeur. » Si des cascadeurs sont mis en scène par Malvina Majoux, ce sont surtout les acteurs qui sont à l’honneur. Laurent Banitz montre comment la vie d’un vieil hardeur nostalgique du porno à l’ancienne bascule suite à un coup de fil d’Alain Resnais, Gilles Marchand rend un magnifique hommage à André Wilms, cet immense comédien que tout le monde connaît sans savoir qui il est, alors que dans un texte surréaliste, Christophe Ségas retrace la carrière dramatique d’un crabe domestique. Pascal Pratz et Ludmila Safyane, eux, s’intéressent aux cinéphiles, à la manière dont les salles obscures peuvent bouleverser un destin. Si, comme le rappelle J.-F. Dormois dans une nouvelle noire, la réalité ne fonctionne pas comme un film, la plupart des gens se font des films pour échapper à un quotidien trop difficile à supporter, comme le montrent Stéphane Monnot, Karine Médrano et Murielle Renault à propos du chômage, du deuil et de la jalousie. La noirceur des cœurs est également mise en perspectives dans une nouvelle de Stéphane Le Carré qui rappelle l’univers de Cronenberg.
Que ce soit par le choix des textes ou par la mise en page soignée jusque dans les moindres détails, Version Originale est un bon et beau livre qui satisfera les amateurs de littératures et de cinéma.

Article paru dans Le Matricule des Anges. Septembre 2013





Version originale
Collectif
Antidata, 175 pages, 11,50 €

lundi 9 décembre 2013

Éric Pessan, Muette



Fugue en jeune fille mineure

Éric Bonnargent



Xooang Choi

Muette fugue, n’emportant avec elle que quelques objets et surtout « le fouillis désordonné de ses pensées. » Elle fuit une maison triste où tout « s’est lentement délabré, déglingué, cassé, taché, corrodé, détérioré, avarié » pour trouver refuge à seulement quelques kilomètres de chez elle dans une cabane abandonnée au milieu des champs. Là, dans cette matrice champêtre, Muette fait le point, rêve d’amour et de mort. Fidèle à son surnom, la jeune femme se laisse submerger par le silence de ses pensées et de ses rêveries qui n’est brisé que par le souvenir lancinant des fais-pas-ci-fais-pas-ça, des reproches et des vexations qui ont été l’engrais dans lequel elle a grandi. Sa mère, surtout, ne lui pardonne pas sa naissance qui l’a contrainte à se marier. La télévision est le cœur du foyer. Les émissions de divertissement sont leurs seuls loisirs et les journaux télévisés, centrés sur les faits divers, sont toujours l’occasion de déverser leur aigreur sur les immigrés et les politiques. Muette aurait pu s’accommoder des certitudes imbéciles de ses parents, mais pas de leur manque d’amour. Elle est une chrysalide qui, par sa fugue, espère échapper à sa métamorphose en adulte. Elle ne veut pas de cette vie ratée dans laquelle  « on classe soigneusement les papiers, on les range dans le tiroir du meuble de la télévision, on maudit la cherté des prix, on va se coucher résigné, de mauvaise humeur, lourd de fatigue. Et on joue au loto parce qu’on ne voit pas comment on pourrait s’en sortir autrement. » Les expériences mystiques que lui feront connaître la faim, le froid et la pluie, mais aussi les animaux, lui permettront d’entrevoir une autre sorte de fuite. Grâce à une poétique impressionniste, Pessan évite une approche psychologisante de l’adolescence et parvient à saisir l’âme de cet âge que Yourcenar définissait comme « une époque mal dégrossie de l’existence, une période opaque et informe, fuyante et fragile ».

Article publié dans le Matricule des Anges, septembre 2013.





Éric Pessan, Muette
Albin Michel. 211 pages. 16,50 €

lundi 4 juin 2012

Claude Chambard, Marie Cosnay, Jérôme Lafargue et Éric Pessan - Des trains à travers la plaine

Osez Bashung
Éric Bonnargent

Aujourd’hui encore, de nombreux hommages sont rendus à Alain Bashung dont le décès remonte déjà à mars 2009. La poésie de ses textes, oscillant entre onirisme et érotisme, entre mélancolie et déréliction, a fait de lui le « dernier des géants », comme l’affirmait en 2008 les Inrockuptibles. Si le monde de la chanson continue de rendre hommage à l’un des siens, le monde des lettres ne l’avait pas encore fait. Justice est faite avec Des Trains à travers la plaine, un sublime coffret de quatre nouvelles édité par les éditions Atelier in8. Claude Chambard, Marie Cosnay, Jérôme Lafargue et Éric Pessan ont tous les quatre, et chacun à leur manière, investit l’univers d’Alain Bashung en mettant en scène ces vaincus du quotidien pour lesquels le chanteur avait tant de tendresse.
Dans « Le Jour où je suis mort », Claude Chambard raconte une tragique et sanglante histoire qui pourrait aussi bien se passer quelque part en France ou aux États-Unis, dans le fond du Vercors où le chanteur avait dans les bottes des montagnes de questions ou à Ploucville où Jim Thompson, dans 1275 âmes, atteignit le comble de la noirceur. Le désespoir viril du chanteur français et de l’écrivain américain se rejoignent dans une phrase en forme de leitmotiv : « Toute la perfection est pour la mort ». L’esprit rock et zone se retrouve dans « Nage entre deux eaux » de Jérôme Lafargue. L’auteur de L’Année de l’hippocampe montre comment « Le Secret des banquises » a sauvé la vie du jeune narrateur, embarqué par ses branleurs de potes dans le casse aventureux d’une agence de la Poste d’une petite ville de province. Une autre facette de l’univers de Bashung est explorée par Marie Cosnay qui place sa nouvelle, « Où vont les vaisseaux maudits ? », entre fantastique et folie, sous l’égide d’Angora. La dimension érotique de l’œuvre du chanteur est exploitée par Éric Pessan dans « Croiser les méduses » qui aurait pu tout aussi bien s’appeler « Mademoiselle rêve ». Avec une pudeur toute poétique, Éric Pessan montre comment l’éveil à la sensualité par l’intermédiaire de la masturbation permet à une jeune fille d’échapper à un environnement aussi triste que sordide.


Éric Bonnargent : Que représente Alain Bashung pour vous et avez-vous toujours été sensible à son univers ?

Claude Chambard : Alain Bashung, finalement, je l’ai longtemps écouté d’une oreille distraite. J’aimais beaucoup certaines chansons mais, somme toute, peu par rapport à sa discographie. Puis a paru Fantaisie militaire. Un ensemble cohérent, étonnant, une voix plus attachante que jamais car plus différente que jamais. À suivi le sommet, à mon avis, de son œuvre — osons le mot — L’imprudence. Inégalé, inégalable. Sombre & lumineux pourtant. Dépressif, mélancolique, ai-je entendu ? Sans doute mais ça tombe bien parce que la dépression, la mélancolie, sont ce qui nous maintient en vie le plus souvent. Vous avez raison de souligner que Le Jour où je suis mort se déroule aussi bien aux États-Unis que dans le Vercors, c’est ce que j’ai voulu & aussi qu’il soit difficile à dater — un élément de datation est tout de même présent dans certaines armes utilisées. Cette volonté — ce souci — me semble bien coller justement avec l’univers de Bashung qui n’était pas si moderne que l’on veut bien le croire. J’ai le sentiment que lui-même se moquait du temps & du lieu car les seuls qui lui importaient sont ceux de chaque chanson & c’est ce que j’ai voulu faire perdurer dans le texte en m’emparant du personnage de Samuel Hall, révolutionnaire irlandais du début du XIXe, personnage de nombres de chansons depuis — jusqu’à la sienne composé par le duo Olivier Cadiot, Rodolphe Burger —, & du roman de Jim Thompson Ici & maintenant — son premier d’ailleurs.
Marie Cosnay : Je ne serai pas capable de dire à quel moment j’ai découvert Bashung. J’écoute peu de musique, très peu. Sans doute au moment de Osez Joséphine. À ce moment-là je ne suis pas encore extrêmement sensible. Mais très vite, par le biais de très proches, il s’approche. Ma sœur Isa l’aime comme elle aime Rimbaud. C’est ainsi que je vais y voir de plus près. C’est un petit monde, à chaque fois, que je découvre. Un petit monde avec des fils d’histoires à poursuivre. Où j’entre sur la pointe des pieds. Où je rentre clairement. Pour moi, ce sont des chansons qui appellent tellement la nouvelle, le prolongement ! C’est donc par ma sœur que je suis allée à Bashung, vraiment. Par une porte qui n’était pas exactement la mienne. Dans la nouvelle, j’ai voulu que cela soit entendu, un peu.
Jérôme Lafargue : Je ne me considère pas du tout comme un fan ou un exégète de Bashung. Il m’a en revanche toujours intrigué, pour des raisons multiples : l’image que le personnage lui-même renvoyait, ses textes parfois plus qu’énigmatiques, son timbre de voix bien sûr. Il ne s’agissait donc pas de me lancer dans un exercice d’admiration, mais de tenter d’écrire à partir de cet univers à la croisée du décalé et du mainstream. Jouer aussi sur les représentations à l’œuvre autour de Bashung, s’en servir, les accepter comme telles avant de me les approprier. J’ai voulu faire cohabiter une certaine forme d’abandon et d’onirisme avec une vraie noirceur, comparable à la sueur âcre qui colle à la peau par temps de chaleur et d’angoisse.
Éric Pessan : Bashung, je mentirais si je m’inventais une admiration de toujours. C’était quelqu’un du paysage, je connaissais quelques chansons, Gaby, à la radio, c’était drôle. Et puis, en 1991, j’ai vingt et un ans et c’est la claque avec l’album Osez Joséphine. Un disque terriblement charnel (Madame Rêve me fait encore rêver). C’est à ce moment que je deviens fan. J’achète les autres, et – en 1998 c’est Fantaisie Militaire. La rencontre avec Cadiot et Burger qui finit d’adouber Bashung dans les milieux arty. J’avoue que je me laisse porter par la mode. Je travaille dans une radio à l’époque, on passe le disque en boucle. C’est également l’époque où je découvre une certaine prose poétique, je viens de lire « Le colonel des Zouaves » (Kat Onoma, je suis fan depuis des années).
Je ne lâcherai plus Bashung.
Je le croiserai une seule fois, en définitive, lors de sa tournée d’adieux. Il est fatigué, c’est au Grand R, la scène nationale de la Roche-sur-Yon, il joue le soir et l’après-midi, je suis invité à participer à un marathon de lecture. Je le salue. J’assiste au concert, et je roule une heure – heureux – dans la nuit pour rentrer chez moi.

L’orchestration a-t-elle eu une influence sur votre écriture ou vous êtes-vous surtout inspiré des paroles de ses chansons ?

Claude Chambard : Oui, l’orchestration a eu de l’influence. Le beat de Samuel Hall est au centre du Jour où je suis mort. Mais aussi le climat général de L’Imprudence. J’ai travaillé avec Bashung en boucle pendant l’écriture. Pas spécialement Samuel Hall que je connais très intimement je crois, mais les trois derniers disques dans leur ensemble. Ainsi, il y a des ambiances qui viennent directement de ce que j’entendais & qui infléchissaient forcément le texte. Des mots aussi attrapés au vol qui se glissent entre deux autres — je ne sais plus lesquels. Je le voulais cet univers, je voulais le partager, partager ce que j’en entendais, ce que j’en extirpais, ce qu’il transformait dans mon approche du monde & de la littérature.
Marie Cosnay : Des paroles, oui. Que j’ai eues sous les yeux pendant tout le temps de la rédaction. Que j’ai lues comme on lit celles d’un texte qu’on voudrait expliquer, donner à voir. Mais avant ça, Angora je l’ai écoutée en boucle pendant des jours et des jours. Pendant et après, aussi. Ce n’est pas une habitude chez moi d’écouter de la musique. Mais quand j’écoute, c’est comme ça. La mélodie est une chose trop importante pour être un simple accompagnement. Je crois que la mélodie (l’orchestration je ne sais pas, je crois ne pas avoir d’oreilles pour ça) m’a donné les pistes et envies narratives. Les rythmes. Les apparitions du fantôme du frère, par exemple.
Jérôme Lafargue : Oui, l’orchestration a beaucoup compté. J’y fais d’ailleurs référence à une ou deux reprises. De façon générales, la musique que l’on écoute lorsqu’on écrit influence le ton, les angles, jusqu’à l’humeur. Bleu pétrole tournait pendant l’écriture de ma nouvelle, mais pas que. Des groupes de rock ont accompagné Bashung si ma mémoire est bonne ! 
Éric Pessan : Justement, non. Je connaissais tellement les chansons, les mélodies, que j’ai décidé de ne travailler que d’après les paroles. Lorsque Claude Chambard m’a proposé de me joindre au projet, j’ai lu les paroles d’une cinquantaine de chansons, en tentant d’oublier les mélodies (j’avoue que j’écoute peu les paroles des chansons d’une manière générale, c’est toujours la musique qui me fait aimer ou non, je ne suis attentif qu’aux refrains ou aux leitmotivs appuyés). C’est la lecture in extenso des textes qui m’a fait apparaître les métaphores récurrentes sur l’eau.

Que pensez-vous de la manière dont vos trois autres camarades ont abordé l’univers de Bashung ?

Claude Chambard : Je pense que dans le plus grand secret Éric Pessan est une petite fille. Son texte est assez incroyable. Quand je l’ai reçu j’étais en transe, je me demandais réellement si un homme avait pu écrire ça — non je plaisante, bien sûr, le sexe est sans importance, il me semble, dans la littérature sauf à vouloir le mettre en avant socialement, sociologiquement, que sais-je… —, bref, j’étais devant un texte intime & j’entendais — je lisais — bien l’univers d’Alain Bashung. C’est, à mon sens, celui qui contient le mieux ce qui fait trembler quand on écoute Alain Bashung.
Évidemment j’aime beaucoup celui de Marie, le plus complexe sans aucun doute & qui risque de poser problème à ceux qui aiment Bashung & s’attendent à ce que le texte colle très près à l’univers — aux lecteurs pressés aussi. Je ne puis que leur conseiller d’aller jusqu’au bout — ils comprendront — & de recommencer aussitôt, tout s’éclaircira & ils saisiront alors qu’ils ont partagé le temps de ces quelques pages l’affection de Marie pour Bashung & la juste distance qu’elle s’est imposée pour l’exprimer avec infiniment de pudeur.
Le plus simple est, à mon, sens, parce que plus directement dans l’approche — l’accroche — frontale, celui de Jérôme Lafargue. Il parle de Bashung tout de suite, ce que je ne souhaitais pas quand j’ai passé la commande, c’était dit très clairement dans le texte d’intention. Mais il n’en a pas abusé & son texte est bashungnien sans aucun doute & sa fin est particulière, je laisse au lecteur le plaisir de découvrir qui du fils & du père est le plus rock’n’roll.
Marie Cosnay : J’adore ! Retrouver ces chansons - que j’aime toutes, et l’univers de chacun des écrivains. Après, j’avais envie de recommencer, j’avais envie de faire une nouvelle Gaby,  une Nage entre deux eaux, une Samuel Hall. J’avais hésité, d’ailleurs. Samuel Hall m’attirait. Mais Angora… Aujourd’hui, elle me paraît infiniment triste, cette chanson. Aujourd’hui, j’écrirai quelque chose d’autre, de très mélancolique.
Jérôme Lafargue : J’ai le souvenir d’un entretien où Rodrigo Fresán expliquait qu’il préférait de loin boire des coups avec ses amis écrivains plutôt que de perdre du temps à batailler sur les textes de chacun, au risque de se brouiller avec eux ou à l’inverse de susciter des enthousiasmes ou des remerciements qui l’auraient effrayé. C’est un principe que j’ai fait mien, surtout après avoir connu quelques déboires en réveillant des susceptibilités... La seule chose que je puisse dire, c’est que je suis sincèrement heureux d’avoir fait ce coffret avec Marie, Claude et Éric, parce que nous avons des sensibilités différentes. La façon dont nous nous sommes emparés de Bashung est toujours singulière et inattendue, et ça me semble assez bien correspondre au bonhomme…
Éric Pessan : Comme dans tout projet collectif, ce qui est bien c’est de lire ses camarades de jeu : les autres démarches sont toutes très éloignées de la mienne, et c’est ce qui est touchant dans cet exercice. Les autres textes empruntent des pistes passionnantes qui appartiennent surtout à leurs auteurs. Pour être lecteur des trois autres auteurs du coffret, je crois que c’est ce qui me parle le plus : retrouver – à travers Bashung – leurs propres univers.


Des Trains à travers la plaine. Claude Chambard, Marie Cosnay, Jérôme Lafargue et Éric Pessan. Éditions Atelier in8. 18 €


Entretien publié dans Le Magazine des Livres

vendredi 18 février 2011

Entretien avec Éric Pessan.

Éric Pessan à Nicosie (Chypre)
Éric Bonnargent : Dès qu’il s’assoit dans le TGV, votre narrateur (qui vous ressemble d’ailleurs à bien des égards) a une première angoisse : il craint que sa voisine soit une bavarde invétérée. À chaque fois que j’embarque dans un TGV, j’ai la même crainte et j’imagine que c’est aussi la vôtre, non ? Comment expliquez-vous que le huis clos d’un train pousse les gens à parler sans cesse avec des inconnus qui ont la malchance d’être assis à leurs côtés ?

Éric Pessan : Au contraire, je trouve qu’il n’y a plus de mots échangés dans les trains. Je me souviens de longs trajets, enfant, où il fallait coûte que coûte parler aux autres voyageurs. L’autre jour, j’étais assis au côté d’un homme d’affaire qui a détruit son téléphone portable parce qu’il captait mal, il était furieux, il grommelait, il a tapé son portable contre la tablette du fauteuil exactement comme s’il avait été seul. Je ne sais pas s’il a remarqué ma présence. C’est plutôt cet isolement qui me frappe dans les transports en commun : on a beau être coude à coude, chaque personne crée son champ de force invisible. Il faut de l’imprévisible pour que la parole naisse : un accident, un malaise. Là, brusquement, la bulle perce. La tension créée par l’extraordinaire force les passagers à se rendre compte qu’ils sont dans un train, et non dans leur espace privé (et je profite d’une parenthèse pour répondre à une remarque exprimée entre parenthèses : le narrateur me ressemble sans doute, il n’en est pas moins un personnage de fiction : il est assemblé de questions que je me pose, mais rien de ce qu’il vit ne m’est directement arrivé. On partage quelques expériences, comme celle des ateliers d’écriture, mais la ressemblance s’arrête là).  

La première chose que votre personnage remarque est que sa voisine n’a ni livre ni magazine. Sa seule occupation est son téléphone. Y voyez-vous un symptôme de la modernité ?

La modernité, c’est regarder un dvd entre deux gares. Mais je ne crois pas pour autant que cela signifie la défaite du livre. Les gens qui aujourd’hui bidouillent leur portable durant un trajet n’auraient sans doute pas lu dans les années 60. Les livres, ils sont essentiels pour moi. Ça en devient presque un fétichisme : si je vois quelqu’un avec un livre dans un café ou un train, il faut que j’arrive à lire le titre. Je ne peux m’empêcher de constater l’absence des livres : lorsque je rentre chez quelqu’un, je cherche la bibliothèque. Lorsque je voyage, je m’étonne toujours qu’une personne puisse passer deux heures sans rien faire, le regard dans le vide. J’espère que ces gens ont une vie intérieure très riche…

Une fois que le train a stoppé, votre narrateur qui souhaitait le silence se met à parler sans cesse et à raconter une partie de sa vie. D’où lui vient ce besoin irrépressible ?

Ce narrateur passe son temps à se contredire. Il fait l’inverse de ce qu’il pense. Il ne veut pas parler, mais il parle. Je crois que nous sommes tous contradictoires. Le personnage de mon roman se sent défait, il abaisse ses barrières. Je l’imagine comme un verre trop plein, j’aime beaucoup l’image de la goutte de trop. Parfois, on vit un drame et c’est un incident anodin survenu après qui nous accable. Il a besoin de parler parce qu’il n’a pas assez parlé jusqu’alors. Il a écouté, il a lu, tout le temps il a absorbé. Il faut qu’il exprime enfin (au sens où l’éponge – en s’exprimant – rend son eau).

Votre narrateur anime des ateliers d’écriture et dit ne plus croire au pouvoir des mots. Quel serait ce pouvoir et pourquoi n’y croit-il plus ?

Le pouvoir serait celui d’une consolation. Mon narrateur est confronté à une situation bien particulière : il reçoit des confidences, très intimes. Il propose d’écrire des textes basés sur des contraintes littéraires et – parfois – certains participants profitent de l’atelier pour révéler un drame secret. Mon narrateur sait qu’à cet instant, la littérature est impuissante. Celui qui écrit un drame n’est plus dans le jeu littéraire ou l’activité intellectuelle, il bascule dans un besoin de se confier, c’est presque une confession. Les ateliers d’écriture sont bien souvent une activité de loisirs, on propose à des gens d’expérimenter le plaisir d’écrire. Dans ma propre pratique d’atelier, je fais partager beaucoup de texte : je viens avec un livre, on analyse un extrait, on voit « comment ça marche », j’en tire une proposition d’écriture, les participants écrivent et partagent – par la lecture – leurs textes, ce qui me permet de faire un retour critique sur les productions. Il s’agit bien de plaisir (mais aussi de valorisation, de prise de confiance en soi, cela varie en fonction des publics). Mais, parfois, un texte contient une chose vitale et dangereuse. Quelque chose a été écrit qui souvent étonne l’écrivant lui-même. Mon narrateur n’est pas analyste, il ne sait que faire de cette brusque confidence. S’en tenir à la contrainte littéraire serait insultant. C’est cet instant-là dont je voulais parler dans ce livre, l’instant où une profonde cicatrice apparaît, cette révélation qui touche, je crois bien, de nombreux animateurs d’ateliers, mais également des médecins ou des gens dont la fonction est d’être « à l’écoute ». La question que je me pose est celle de l’après. Une personne ouvre sa mémoire, et – une fois l’atelier achevé – elle rentre seule chez elle. Que se passe-t-il ensuite ? Les mots écrits ont-ils un pouvoir suffisant pour aider à vivre avec ce poids ? Ce sont des questions que je me pose.

C’est à cause d’un suicide que le TGV est bloqué en pleine campagne, mais d’autres suicides vont être évoqués. Quel est votre point de vue à ce sujet ? Drieu la Rochelle écrivait dans Récit secret que la pensée du suicide était devenue une manie, est-ce votre cas ?

Il y a quelque chose d’inconnaissable pour moi dans le suicide. Je crois que chaque individu est fasciné par sa propre destruction volontaire. On possède cette liberté absolue qui est de pouvoir mettre fin à nos jours. Aucun animal – il me semble – ne peut dominer son instinct de survie. J’ai l’impression que le suicide –bien plus qu’une manie – est une pensée familière qui reste à l’état d’idée (Lautréamont écrit : J’ai reçu la vie comme une blessure et j’ai défendu au suicide de guérir la cicatrice. Je ne veux pas faire le pédant avec des citations, mais celle-ci est parfaite : on a beau souffrir, on sait que l’on peut en finir, mais on ne va pas pour autant passer à l’acte). Je ne sais comment la pensée du suicide devient un acte. Il y a là quelque chose d’à la fois fascinant et hors de portée de mon imagination. Là encore, j’écris avec les questions que je me pose.

Lorsqu’un suicide bloque un train ou un métro, on dit qu’il s’agit d’un incident de personne et non d’un suicide. Que pensez-vous de cette obsession pour les euphémismes ?

C’est hypocrite. Je n’ai pas grand-chose à dire de neuf là-dessus, mais tout est fait pour que l’on évite d’être directement confronté à la mort : on masque les mots, on cache les corps, on travaille bien gentiment son deuil. La société entière dissimule la mort réelle (parce que la mort virtuelle, elle suinte du moindre écran). Dans « Tous les enfants sauf un », Philippe Forest parle du corps du défunt comme d’un « insupportable déchet dont le devenir rebutant menace la tranquillité des vivants ». L’euphémisme sert à garantir la tranquillité des vivants. Le tort serait de croire qu’un euphémisme empêche de comprendre de quoi il est vraiment question. Pour en revenir aux ateliers d’écriture, des gens sont seuls avec leurs drames, le même mécanisme est à l’œuvre : ils se taisent parce que la société n’accepte pas la tristesse et la douleur. 

Photographie : Éric Pessan - Nicosie

Entretien paru dans Le Magazine des Livres, n° 27 (nov/déc 2010)

mercredi 16 février 2011

Éric Pessan, Incident de personne.

Saturation
Éric Bonnargent

Photographie : Éric Pessan (Nicosie, Chypre)
En refermant Incident de personne d’Éric Pessan, le lecteur pourrait presque imaginer la suite et suivre cette femme un peu déboussolée qui rejoint son mari et lui raconte l’éprouvant voyage qu’elle vient de faire. Non seulement, son TGV est resté immobilisé de longues heures quelque part en rase campagne entre Paris et Nantes, mais elle a dû supporter le flot de paroles de son étrange compagnon de voyage. Oui, dira-t-elle sans doute à son mari, il y a eu un suicide sur la voie, (sers-moi un verre s’il te plaît), tu te rends compte ? En plus, il y avait ce drôle de type assis à mes côtés. Je pensais être tranquille. Il m’avait à peine saluée et semblait si fatigué qu’il n’arrivait même pas à lire. Dans le genre taciturne, tu vois ? Mais quand le train a brutalement freiné (non mais quelle horreur, t’imagines ?, le corps a dû être déchiqueté…), il a commencé à parler, à parler sans plus s’arrêter. Comme si les mots s’étaient substitués au train, comme si son arrêt avait été le signal de départ pour que, lui, démarre... En réalité, il ne s’adressait pas vraiment à moi, je ne sais même pas si, à l’heure qu’il est, il se souvient de mon visage. Il se parlait plus qu’il ne me parlait. Il n’y avait pas de réseau, mais je n’arrêtais pas d’essayer d’envoyer des textos pour qu’il se taise… Un drôle de type, je t’assure. Hein ?... Quoi ?... Son âge ?... Oh, une petite quarantaine d’années, je pense… Oui, c’est ça. Difficile à dire tant il avait les traits tirés… Figure-toi qu’il n’avait pas dormi depuis des jours… Oui, il est de Nantes. Ou de la région, je n’en sais rien. Je m’inquiète un peu pour lui, il m’a dit qu’il n’avait plus d’argent, qu’il ne payait plus ses factures depuis des mois… Il est seul et déprimé. Je crains le pire. D’ici à ce qu’il se jette lui aussi sous un train… J’aurais dû lui demander son numéro de téléphone… Non ?... Oui, remarque, tu as raison… Mais, si tu l’avais entendu… Je me souviens qu’au départ du train, il a murmuré qu’il était « constitué de kilomètres de phrases malhabiles enchaînées les unes aux autres. » En réalité, il parle très bien. Il parle comme d’autres aimeraient écrire… Non, je ne crois pas… (tu me sers un autre verre ?) Pas écrivain, non. Enfin peut-être… Mais il anime des ateliers d’écriture… Non, pas du tout, moi aussi, je croyais que ces ateliers accueillaient des apprentis-écrivains. Les gens viennent pour mettre des mots sur leurs maux, pour cracher littéralement leur douleur sur le papier, tu vois ? La pauvreté, l’inceste, le viol, la prostitution… Et lui, il reçoit tout ça, sans trop savoir qu’en faire… Pas étonnant qu’il soit obsédé par le suicide… Sans cet incident, jamais il ne m’aurait parlé… Non, t’es bête ! Non, il ne m’a pas draguée, pffff… Il m’a à peine regardée, je t’ai dit… Il m’a dit plein de choses à propos du suicide. Il m’a dit que c’était une preuve de liberté et de courage… Les animaux ne se suicident pas… Je ne sais pas quoi en penser, mais c’est vrai qu’il faut un sacré courage pour venir là, en pleine campagne, pour s’allonger tranquillement sur les rails et attendre qu’un train passe… Quelle horreur… Il m’a raconté aussi l’histoire d’un Japonais, Yukio quelque chose… Il habite près de falaises où l’on vient régulièrement se tuer… Tu savais que le Japon est le pays qui a le plus fort taux de suicide ?... Moi non plus… Depuis qu’il a sauvé un couple il y a une dizaine d’années, ce Yukio passe son temps à sauver des hommes et des femmes prêts à faire le grand saut… Il se promène et dès qu’il détecte un comportement suspect, il s’approche et discute… Il aurait sauvé plus de deux cents personnes en dix ans… Dingue, hein… Mais la pire histoire qu’il m’a racontée, c’est à propos d’une douille qu’il a dans sa poche depuis deux mois… La douille d’une balle tirée en 1974 à Chypre… Oui, il revenait de Chypre où il a passé les deux derniers mois… Je ne veux jamais aller sur cette île. C’est une île maudite. Tu savais, toi, qu’une partie de cette île était encore occupée par l’armée turque ? Oui ? Ah… Je l’ignorais. Non, demain, peut-être. Je ne peux pas te raconter l'histoire de cette douille. C’est affreux. Non, je ne peux pas. Ressers-moi un dernier verre, s’il te plaît, je ne sais pas si je pourrai dormir… Oui, en effet, quand le train est reparti, il s’est tu…

Article paru dans Le Magazine des Livres n° 27 (nov/déc 2010).






Eric Pessan, Incident de personne. Albin Michel

mardi 15 février 2011

Eric Pessan, Incident de personne

Le concret inévitable
Marc Villemain

Albin Michel
C’est, dit-on, le lot des artistes : la lassitude mentale où les jette l’énergie qu’il faut à vivre, à s’y obstiner. Et c’est aussi leur terrain, l’humus où faire naître leur art : ils répondent à la lourde temporalité humaine par une certaine manière de s’en saisir. Ils vont chercher, et parfois trouvent, l’aiguille stellaire dans le foin des homme ; et de ce monde banal, font saillir la secrète poésie que les humains charrient à leur insu. Il faut pour y parvenir une certaine grâce, une sensibilité et une tendance également naturelles au petites affaires misérables où s’agitent nos existences et à la mise à l’écart du temps. Alors peut se fait entendre une petite musique que l’on dirait acoquinée avec le silence. D’ailleurs, « parler m’épuise » : le narrateur d’Incident de personne, animateur d’atelier d’écriture, n’en peut plus des histoires qu’on lui confie, de la logorrhée mondiale comme de l’universalité des souffrances plus ou moins bien répertoriées qui trouvent en lui le parfait réceptacle, neutre et payé pour ; il en « déborde », mais nul ne peut vivre dans « l’évitement du concret » dont parle Elias Canetti. Le voici donc, ce narrateur peu disert, « saturé », dans la circonstance de s’épancher lui-même. De confier la vie d’où il vient et les fatigues qui désormais sont les siennes à une inconnue assise à côté de lui dans un train qu’un incident de personne a contraint à l’arrêt. Il sait ce qu’il subit et fait subir, il sait la pathologie de son propre épanchement. Mais il arrive que l’usage des mots soit devenu le seul et ultime onguent possible ; c’est peut-être même, leur « pouvoir. »

Photographie : Éric Pessan, Nicosie (Chypre)
Aussi Incident de personne est-il un livre très mélancolique, taraudé par l’impossibilité de nouer avec l’autre une relation qui soit d’emblée et profondément limpide, immédiate, apaisée, et de trouver en soi-même et avec soi-même la possibilité du repos. Ce double échec constitue la matière fondamentale de ce livre de très belle tenue, où domine ce qui m’apparaît comme une sorte d’épure lyrique. La chose n’est sans doute possible qu’en vertu d’une grande délicatesse du sentiment, quelque chose de doux et de mutin, ici incorporé à une narration très intelligente, toujours très tendue. Le personnage principal n’est pas sans clichés : un lettré taciturne, solitaire, inadaptable, farouche, et qui ne se la raconte pas, qui sait la vérité de cette « vanité » qui le fait considérer « la grandeur à être vaincu. » Il sait tout cela, il sait ou pressent l’incomplétude où il se tient, et ne s’en cache pas. C’est ce qui rend touchant ce qu’il rapporte : ce qu’il a vécu à Chypre ; cet homme qu’il y a rencontré sans savoir qu’il se donnerait la mort quelques heures plus tard, et la trace qu’il garde de ce suicide ; l’impossible entente avec ses propres parents ; enfin cette jeune fille, à côté de lui, si lointaine, si différente, cette gêne où elle le met, sans même en avoir idée, ou peut-être que si d’ailleurs. Page après page, nous assistons à la naissance d’une indicible relation entre eux, on sait que les tout petits riens sur lesquels elle prend corps ne signifieront rien à l’échelle d’une vie mais qu’ils enracineront peut-être des impressions tenaces. Comme le narrateur, nous oscillons entre la distance culturelle qui les sépare et l’éclosion sensuelle que sa voisine fait naître en lui, et conservons de ce compagnonnage forcé une bien belle suggestivité, qui achève de donner à ce livre son tour éminemment poétique.

Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 27, novembre/décembre 2010