mardi 15 février 2011

Eric Pessan, Incident de personne

Le concret inévitable
Marc Villemain

Albin Michel
C’est, dit-on, le lot des artistes : la lassitude mentale où les jette l’énergie qu’il faut à vivre, à s’y obstiner. Et c’est aussi leur terrain, l’humus où faire naître leur art : ils répondent à la lourde temporalité humaine par une certaine manière de s’en saisir. Ils vont chercher, et parfois trouvent, l’aiguille stellaire dans le foin des homme ; et de ce monde banal, font saillir la secrète poésie que les humains charrient à leur insu. Il faut pour y parvenir une certaine grâce, une sensibilité et une tendance également naturelles au petites affaires misérables où s’agitent nos existences et à la mise à l’écart du temps. Alors peut se fait entendre une petite musique que l’on dirait acoquinée avec le silence. D’ailleurs, « parler m’épuise » : le narrateur d’Incident de personne, animateur d’atelier d’écriture, n’en peut plus des histoires qu’on lui confie, de la logorrhée mondiale comme de l’universalité des souffrances plus ou moins bien répertoriées qui trouvent en lui le parfait réceptacle, neutre et payé pour ; il en « déborde », mais nul ne peut vivre dans « l’évitement du concret » dont parle Elias Canetti. Le voici donc, ce narrateur peu disert, « saturé », dans la circonstance de s’épancher lui-même. De confier la vie d’où il vient et les fatigues qui désormais sont les siennes à une inconnue assise à côté de lui dans un train qu’un incident de personne a contraint à l’arrêt. Il sait ce qu’il subit et fait subir, il sait la pathologie de son propre épanchement. Mais il arrive que l’usage des mots soit devenu le seul et ultime onguent possible ; c’est peut-être même, leur « pouvoir. »

Photographie : Éric Pessan, Nicosie (Chypre)
Aussi Incident de personne est-il un livre très mélancolique, taraudé par l’impossibilité de nouer avec l’autre une relation qui soit d’emblée et profondément limpide, immédiate, apaisée, et de trouver en soi-même et avec soi-même la possibilité du repos. Ce double échec constitue la matière fondamentale de ce livre de très belle tenue, où domine ce qui m’apparaît comme une sorte d’épure lyrique. La chose n’est sans doute possible qu’en vertu d’une grande délicatesse du sentiment, quelque chose de doux et de mutin, ici incorporé à une narration très intelligente, toujours très tendue. Le personnage principal n’est pas sans clichés : un lettré taciturne, solitaire, inadaptable, farouche, et qui ne se la raconte pas, qui sait la vérité de cette « vanité » qui le fait considérer « la grandeur à être vaincu. » Il sait tout cela, il sait ou pressent l’incomplétude où il se tient, et ne s’en cache pas. C’est ce qui rend touchant ce qu’il rapporte : ce qu’il a vécu à Chypre ; cet homme qu’il y a rencontré sans savoir qu’il se donnerait la mort quelques heures plus tard, et la trace qu’il garde de ce suicide ; l’impossible entente avec ses propres parents ; enfin cette jeune fille, à côté de lui, si lointaine, si différente, cette gêne où elle le met, sans même en avoir idée, ou peut-être que si d’ailleurs. Page après page, nous assistons à la naissance d’une indicible relation entre eux, on sait que les tout petits riens sur lesquels elle prend corps ne signifieront rien à l’échelle d’une vie mais qu’ils enracineront peut-être des impressions tenaces. Comme le narrateur, nous oscillons entre la distance culturelle qui les sépare et l’éclosion sensuelle que sa voisine fait naître en lui, et conservons de ce compagnonnage forcé une bien belle suggestivité, qui achève de donner à ce livre son tour éminemment poétique.

Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 27, novembre/décembre 2010

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