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jeudi 26 septembre 2013

Christophe Macquet, Tchoôl!

Blasonner l'Asie tendre aux ongles durs

Romain Verger

© Christophe Macquet
Après Cri & Co, Luna western et Kbach, voici Tchoôl!, dont une première version alors intitulée La réincarnation des amibes a paru en 2005 dans la revue La Main de singe. Comme son précédent recueil, celui-ci a pour cadre le Cambodge où l'auteur a passé une dizaine d'années avant de s'installer en Argentine. Il s'agit d'ailleurs moins d'un recueil que d'un long poème séquencé qui retrace quelques jours ou semaines du voyage d'Avine au Cambodge, une sorte de Monsieur Plume dont on suit les tribulations. C'est déstabilisant, comme tout ce qu'écrit Macquet (on a l'impression de tourner sans fin dans le tambour d'un lave-linge), mais ô combien grisant.

Si l'on s'en réfère au titre, Tchoôl signifie en khmer "entrer, pénétrer, à l'attaque". On retrouve là l'énergie si propre à son style trépident, ces trémulations caractéristiques de sa poésie incisive et survoltée. Mais c'est aussi parce que Tchoôl! est le récit d'une expatriation, avec tout ce qu'elle implique de ruptures, qu'elles soient géographique, culturelle ou linguistique. Car le dépaysement est d'abord pour le poète celui de la langue. En "lâch[ant] dans l'étang son dernier colombin français", Avine se déleste de sa "langue ancienne de chien broyé" pour s'ouvrir à l'"idiome en neuve chair".

Mais les habitudes ont la peau dure, les souvenirs du Pas-de-Calais de Macquet persistants : Tino le chien, Teresa, Pépé Jean-Baptiste se taillent ainsi subrepticement une place dans le poème. Ils reviennent "fredonner, dans les rêves du matin" lorsqu'on croyait avoir chassé les derniers "effarements du Septentrion". Pauvre Avine qui fondait dans son départ tous ses espoirs de dépaysement et de déracinement ("bientôt le pays des verdeurs, le vrai, le fort, le fier, le pays des vastes rizières et des hardes de bovidés sauvages!"), car l'atterrissage est rude et la réalité d'un exotisme bien différent de ce qu'il imaginait. Une Asie caricaturale s'offre à lui, hantée de relents colonialistes ; l'occasion pour Macquet de peindre une galerie de portraits des plus grotesques : c'est l'hôtelier ("un sous-dolicocéphale (74, à la gabelle), il a le sourcil rare, une dent en or, un  museau trop petit pour ses énormes lunettes cerclées de bakélite"), ou Monsieur Tompozzane venu tromper son ennui conjugal avec des prostituées : "c'est ça, papa, avec ton supplément de bide, il suffit de payer, c'est écrit dans les guides, c'est ça, papa, va tromper ta Vosgienne vagotonique". Ou bien encore la milliardaire Philippine de Batrax ou Isabeau Fenouil, "une horrible merluche cherchant une occasion de pondre" qui "déclame des cantos apocalyptiques sur la situation en ville", "Sœur Cécilia-des-pauvres, une dinde, une poule française, picorant les biscuits de l'aide internationale", le diplomate Chapiru, Rado-la-débrouille, enfin Jean Castrio qui "dévore des bivalves à la sauce de tamarin mûr, au basilic sacré, en compagnie d'une actrice de karaoké à l'aisselle douce-amère"...

Tchoôl! est savoureux à plus d'un titre, à commencer par cet Avine, double du poète tout juste débarqué (encore "puceau des ivresses"), qui a tout d'un personnage de comédie, une sorte de Candide, de Charlot ou de Buster Keaton. Géant naïf, benêt aux "yeux de varan blessé", il vole, court ou roule à moto :

"Avine fait tantôt le bouchon de liège, tantôt le roc indestructible, on passe à travers lui, on heurte sa valise [...] il ne voit pas qu'il dérange, qu'il ne dérange pas, il ne voit pas les épices, les montres, les carcasses et le reste, on lui passe à travers, il ne voit pas la sortie, malgré sa taille"
"puis il marche avec sa valise pendant des kilomètres, des kilomètres sans comprendre la périphérie, sans mieux comprendre, alors il clopine sans comprendre, il avale la poussière"

Avine est de toutes les disputes et altercations, dépouillé de sa casquette par un macaque, assommé par les flics pour avoir roulé avec ses phares allumés en plein jour, on le retrouve à poil en tongs en pleine rue. Une nudité sans doute nécessaire, de laquelle le poète doit partir ou repartir, délesté de tout. En cours de route, Avine rencontre Archibalde, son double et jumeau, un homme installé depuis dix ans au Cambodge dans une villa coloniale. S'y dessine une autre figure du poète, aguerrie et quelque peu blasée. Peut-être use-t-il de sa plume trempée d'ironie avant de filer vers de nouveaux horizons.

Tout au long de ce long poème, Macquet joue avec les codes du récit pour mieux le court-circuiter, lui évitant de se noyer dans "l'eau lénitive et concertée" du roman. Entre deux accroches narratives surgissent des saillies poétiques, de longues coulées torrentielles entraînant tout sur leur passage (visions, rencontres, dialogues...), dans une esthétique du "qui-vive", du "pêle-mêle", fait d'"assemblages" et de "découpes à l'emporte-pièce", une véritable "colique déclarative" prise en charge par un "causeur paratactique". On file à toute allure, on pose rarement ses valises, comme pour éviter à l'encre de sécher et aux mots de cailler. Seul un rêve ou un malaise d'Avine ralentissent le tempo avant que tout ne redémarre au quart de tour. Tchoôl! est un poème à perdre haleine.


Christophe Macquet, Tchoôl!, Le Grand os, 2013. 9 €



mercredi 19 septembre 2012

Christophe Macquet, KBACH

Ksss ! dœp ! dœp ! et düœk ! 
Ça cogne !
Romain Verger



De son séjour en Argentine où il vit actuellement, Christophe Macquet a tiré il y a peu Luna Western, un recueil d’une écriture nerveuse qui questionnait l’altérité de la langue rencontrée dans l’exercice de la traduction et se jouait d'elle, sans doute parce qu'appliquée au genre poétique, elle ouvre à de savoureux dérèglements.

KBACH, que vient de publier Le Grand Os, est une version remaniée d'un texte de 2006, Poids mouche, inspiré quant à lui des quelques dix années passées en Asie, et pour l'essentiel au Cambodge. Il s'agit moins d'un recueil que d'un long poème comme écrit d’un trait, d'un coup de poing, concentré à l'échelle d'un combat, le KBACH précisément, cet art martial traditionnel du Cambodge dont l’auteur rappelle que le nom signifie « briser, se briser ». Et la brisure est ici totale : le fracas des corps meurtris se double d'une fracture de la langue, tenue K.O. sur le poème-ring.

Le poète s’en fait le spectateur ahuri et fasciné. Au sentiment de familiarité que lui inspirent ses « frères humains » se mêle celui de la sidération, dont l’image du somptueux poisson Combattant qui « déploie sa voilure de couleurs agressives » dit toute l’ambivalence.

Et à leur image, Macquet fragmente les corps en blasons mortifiés : paupières tuméfiées, bouches ensanglantées, plaies des coqs pissant le sang sous les coups d'ergots aux lames aiguisées, autant d’instantanés de duels où l’homme le dispute en violence à la bête, qui rythment le poème d'attaques-éclair, de cris, de mouvements en tous sens et l’irriguent d'une fureur de vivre qui s'exalte dans le sang, la haine et le sacrifice :
« l’argent circule, les hommes s’engueulent, têtes noires, défigurées par le poinçon du sang, l’appât du gain, la touffeur contagieuse autour du sacrifice, les désirs mêlés de vengeance, de viol, de gras, et de signes auspicieux, gagner ou perdre, vivre ou mourir, lyncher, s’aimer, s’enfuir, vendre son vivre, son corps, racheter le mourir et le sort, payser son riz, apaiser les esprits, les femmes éructent, les enfants crient « tue-le ! tue-le ! », comme leurs aînés, « bouffe-le ! », grimaces, on crache, les volatiles à demi déplumés n’en peuvent plus, ils se font l’accolade comme deux boxeurs épuisés, « crève-le, putain, crève-le ! », le bâtonnet d’encens consumé, c’est la fin de la première reprise »

La couleur locale émerge par touches délétères. Ce sont les bidonvilles de Phnom Penh vérolés par la prostitution, le SIDA et la tuberculose, lambeaux d’un monde en décomposition («vieux pneus, sépia, coquilles, baraques en tôle, acné, trachome, des monceaux d’ordures dans les escaliers»), frappé par la « misère sensuelle » et sentimentale. Pour survivre, on se bat ou l'on se prostitue. La vision qu'en donne Macquet est elle-même craquelée, brisée comme l’est cette société des extrêmes ou l'indigence côtoie le libéralisme forcené, sans rencontre ni partage possible. N’y remédieront pas certaines fêtes traditionnelles (celle des eaux de Phnom Penh dont il est question) qui, contrairement à ce que représente ailleurs le carnaval où, sous l'anonymat des masques, les différences s'effacent un temps, ne donneront pas même l’illusion d'une communion fraternelle. La fracture sociale n'en est que plus flagrante. Spéculateurs et golfeurs se donnent bonne conscience en regardant les masses populaires affluer, engorger la ville d'une misère qui n’en est que plus palpable, tout en continuant d’exercer leurs « prédations éphémères » et « jouissances usurpées ». Autre violence, placée en contrepoint des luttes physiques, mais qui n’offre pas même de prise à l’écriture poétique. 

© Dominique Tardy
Car ce qui intéresse Macquet, c'est bien la formidable énergie des lutteurs, la furie (dont la dimension tragique et antique affleure par moments) qui émane de leurs coups, propre à doper sa langue, à « lui donner des couilles » et l’ouvrir à la transe : « Ouvre-moi le chemin », leur dit-il, « tu frappes d’une manière inhumaine, tu peux trancher la viande les yeux fermés, parce que le geste juste, si merveilleusement juste, fait plaisir » et « te relève du vœu de mémoire ». Frapper juste en effet, d’une langue uppercut, de ce « baiser-fleur », (« un baiser-libellule, mais sans les ailes ») qui, en quelques mots, monosyllabes et onomatopées, foudroie le lecteur de sa beauté. Un texte d’une splendeur brute, dépouillée de tout lyrisme.


Christophe Macquet, KBACH, Le Grand Os, 2012. 8€

On trouvera sur mon blog plusieurs billets consacrés à Christophe Macquet, au poète comme au photographe.