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lundi 1 octobre 2012

Roberto Bolaño - Un petit roman lumpen

Bolaño pasolinien
Marc Villemain
Éditions Christian Bourgois
Je ne ferai pas semblant d'être un spécialiste de Roberto Bolaño (1953/2003) : je connais très mal son œuvre. Aussi ne m'aventurerai-je qu'assez succinctement dans la recension de ce bref roman, le dernier qui fut publié de son vivant. 

Son prétexte romanesque est assez simple : Bianca, la narratrice, et son jeune frère, tous deux adolescents, tentent d'organiser leur vie après la mort accidentelle de leurs parents. Contraints par la nécessité de subvenir à leurs besoins, nécessité à laquelle s'annexe sans doute une sorte de trauma, d'accablement plus ou moins latent, ils vont rapidement décrocher de leurs études et se heurter aux impasses d'une existence désormais largement sous hypothèque. Bolaño excelle dans la peinture de ce décrochage social et des errements propres à cet âge incertain, entre indifférence au monde et sentiment de puissance. L'instinct libertaire de l'adolescent ne s'en heurte pas moins aux déterminismes les plus classiques : "J'en suis arrivée à penser que nous allions mourir. Mais notre vie a suivi les paramètres établis avant la mort de nos parents."

Avec son air de rien, avec cette manière d'écriture désossée, sans éclat ni tonitruance, cette façon étrange que le récit a de progresser, façon empathique et distante, tendre et lointaine, Un petit roman lumpen s'avère être un texte assez magique. Pour une large part, cela repose sur cette impression que les choses sont dites de manière un peu accidentelle, en passant, en donnant peu ou prou le sentiment qu'à peu près tous les faits se valent, qu'aucun, finalement, quelles qu'en soient la teneur, l'importance ou la conséquence, ne mérite d'être davantage souligné qu'un autre. Et, en effet, s'il se produit une chose grave, ou un peu décisive, l'on peut se dire qu'il suffit de le mentionner : le lecteur, lui, saura faire la part des choses. C'est bien ce que fait Bolaño, qui s'appuie sur le personnage de Bianca pour porter les choses et leur donner leur profonde résonance. Bianca est un très beau personnage, direct, simple, franc, efficace, très pur finalement, qu'habite une force secrète, intime, puissante et d'une belle densité. Sa manière de vivre, de se projeter dans l'avenir comme de prendre ses décisions au jour le jour, est mûe par un instinct de survie que l'on dirait à toute épreuve. Cette façon qu'elle a de se faire faire l'amour par les deux copains de son frère, la nuit, par alternance, au fil des semaines, sans même que, dans la pénombre et la confusion, elle sache toujours de quel copain exactement il s'agit, cette manière absente qu'elle a de se livrer (est-ce par compassion, est-ce en vertu d'un certain goût ritualiste, de ce plaisir qu'elle peut prendre à faire plaisir, à soulager ces deux hommes que l'on devine à la fois durs et troublés, ou, justement, en raison de cette sorte d'instinct de survie ?), tout cela, disais-je, témoigne d'une intelligence viscérale, instinctive, du monde, d'une compréhension immédiate de ses arcanes - "Alors je me suis regardée dans une glace et j'ai vu mes cernes, ma peau blanche, comme si la lune, qui pour moi brillait autant que le soleil, était en train de me contaminer. Alors j'ai décidé que je n'avais pas à faire l'amour toutes les nuits et j'ai fermé ma porte à clé. La vie, contrairement à ce que j'attendais, a continué toute pareille."

Ce qui va advenir, un peu plus tard, lorsqu'il lui faudra user de ses atours auprès d'une gloire déchue du péplum et du culturisme, séquence digne de Pasolini, elle le vivra dans ce semblable état, avec cette semblable conviction que ce qui doit advenir advient toujours, et que pour cette raison même rien ne saurait être fondamentalement malsain ou condamnable ; c'est là aussi la beauté résignée de ce livre, et le charme final de ce personnage dont on ne saurait dire s'il flotte dans l'existence comme pour se protéger du monde, ou si ce flottement serait la seule manière praticable de s'y mouvoir - et, peut-être, mais sans guère d'illusions, continuer à en espérer quelque chose. Tout le talent de Bolaño est de réussir à donner à cette jeune fille très singulière, dure dans ses choix comme avec elle-même, quelque chose d'une aura de sentimentalité ; une grâce, dira-t-on.

dimanche 27 mars 2011

Roberto Bolaño, Le secret du mal.

Fragments

Éric Bonnargent

Maurizio Cattelan : If a Tree Falls...
Disparu depuis 2003, Roberto Bolaño suscite un tel intérêt qu’Israel Punzano, dans El Pais, n’hésite pas à parler de bolañomanía. Aux États-Unis, par exemple, Les Détectives sauvages  a été un best-seller et 2666 qui bénéficie d’une double publication, une version intégrale et un coffret en trois volumes, est déjà un grand succès au point que Roberto Bolaño est actuellement l’auteur mort le plus vendu aux États-Unis après Tenessee Williams. L’intérêt du public est tel que les éditeurs s’empressent de publier tous les textes inédits du Chilien.
Même s’il faut toujours être prudent, il n’y a finalement pas trop à s’étonner de voir des parfois textes inédits surgir tant l’activité littéraire de Bolaño était frénétique. Non seulement il a commencé à écrire dès l’âge de dix-sept ans pour ne commencer à publier que vers quarante ans, mais, contrairement à la plupart des écrivains qui se concentrent sur un seul texte, Bolaño empruntait différentes pistes en même temps, commençant certains textes sans jamais les finir, en reprenant d’autres bien plus tard pour les achever, etc. Ce n’est qu’à partir des années quatre-vingt-dix que Bolaño a commencé à travailler sur un ordinateur. Il se peut donc qu’il reste quelques manuscrits éparpillés de ci de là. 
Le secret du mal est un recueil de textes issus de l’ordinateur de Bolaño. Ces textes sont extrêmement variés quant à leur contenu et quant à leur niveau d’élaboration. Il y a des nouvelles dont certaines sont à peine commencées alors que d’autres, plus rares, sont probablement achevées, des débuts de romans et des essais critiques.
Du point de vue de leur réception, on peut classer ces textes en quatre catégories : les textes suffisamment aboutis, bien qu’inachevés pour la plupart, pour avoir un intérêt indéniable ; les textes qui ne le sont pas assez et qui sont source de frustration tellement ils sont prometteurs ; les textes dont l’intérêt est incertain et enfin les textes critiques qui permettent de mieux comprendre l’idée que se faisait l’auteur de la littérature.

1. Dans La colonia Lindavista, le narrateur, Chilien, se souvient de son installation à Mexico DF en 1968. Installée au premier étage d’une petite maison, la famille est surtout proche du fils de la propriétaire, Pepe, installé avec sa femme Lupita, au second étage. Comme souvent chez Bolaño, tout commence dans un climat serein avant qu’une inquiétante étrangeté ne s’installe peu à peu. Il y a d’abord un professeur d’éthique nazi dans le lycée que fréquente le narrateur, un lycée de l’Opus dei. Mais le plus étrange, ce sont ces gémissements venant de l’appartement de Pepe et Lupita, tous les soirs, vers deux heures du matin. Ils cherchent certes à avoir un enfant, mais pourquoi n’entendre ces gémissements et aucune voix ?, pourquoi à cette heure ?
La même atmosphère inquiétante se retrouve dans La chambre d’à côté. Dans une réunion de fous (le narrateur en est-il un ? Sommes-nous dans un asile ?), le narrateur, pendant qu’un revolver est braqué sur sa tête, songe à Moreau, à Huysmans et se souvient d’une nuit, lorsqu’il avait vingt ans, passée dans une auberge au Guatemala pendant laquelle il a pu entendre la conversation de deux hommes dont l’un avouait à l’autre le meurtre de sa femme.
Le trouble se retrouve dans Crimes, une nouvelle inachevée. Une journaliste qui couche avec deux hommes rédige un article sur un fait-divers : le meurtre, par vingt-sept coups de couteau, d’une femme de vingt-sept ans qui couchait elle-même avec deux hommes. La journaliste a l’impression que cet assassinat est la prophétie de son propre destin, prophétie qu’accomplira peut-être le représentant en chaussettes qu’elle vient d’inviter à rentrer dans la rédaction désertée à cette heure tardive.
Ces trois nouvelles sont très caractéristiques de l’art de Bolaño : les ambiances pesantes n’ont rien d’objectif, elles naissent toujours de l’interprétation de faits anodins par le narrateur. C’est ce procédé qui fait naître l’angoisse puisque celle-ci naît de la sensation d’une menace possible, à la différence de la peur qui est causée par une menace clairement identifiée.

2. Le fils du colonel est l’un des textes les plus longs, les plus étranges et les plus drôles de ce recueil. Il est possible qu’il soit achevé. Le narrateur raconte un film de série B qu’il a vu à la télévision la veille, en pleine nuit, un film dont il a eu la surprise de constater qu’il relatait sa propre vie. Ce film dont il ne souvient plus du titre, mais qu’il appelle Le fils du colonel, ce film dont il a raté le début est un film « révolutionnaire » malgré son pauvre budget, révolutionnaire « comme si vous voyiez, par exemple Jurassic Park et que n’apparaissaient nulle part de dinosaures, mieux, comme si dans Jurassic Park personne ne mentionnait pas une seule fois l’une de ces saloperies de reptiles, mais que la présence de ces derniers avait été omniprésente et insupportable. » On peut alors s’attendre à ce que ce film, aussi médiocre soit-il, soit une sorte de fable métaphysique relatant les péripéties d’un personnage dans lequel le narrateur se reconnaîtrait. En fait, il s’agit d’un film d’horreur abracadabrant relatant l'histoire d’amour entre un fils de militaire et une livreuse de pizza devenue zombie, le couple étant poursuivi par d’autres zombis ainsi que par l’armée américaine…
Labyrinthe est un brillant exercice de style à propos d’une photo réunissant J. Henric, J.-J. Goux, Philippe Sollers, Julia Kristeva, M.-Th. Réveillé, Pierre Guyotat, C. Devade et M. Devade


A partir de l’interprétation de cette photo, Bolaño raconte des histoires, ce qui se passe pendant, après, etc.
Parmi les textes éminemment frustrants parce que riches de promesses, notamment au niveau de la construction, il y a Sages de Sodome, une nouvelle inachevée ou un début de roman dans laquelle le narrateur raconte l’envie qu’il a eu d’écrire une nouvelle dont le héros aurait été V. S. Naipaul, son récit étant entrecoupés par le texte de la nouvelle jamais imaginée.
Dans Les Détectives sauvages, Bolaño avait déjà montré une certaine fascination pour le monde du culturisme par l’intermédiaire de María Teresa Solsona Ribot, la propriétaire de Belano dont le régime et les exercices sont assez longuement décrits. Le culturisme sert de cadre à un texte assez développé, une longue nouvelle ou un début de roman, qui raconte l'histoire de deux orphelins, Marta et son frère Enric, culturiste sont tout deux lecteurs des présocratiques dont ils discutent tous les matins. Enric a une préférence pour Empédocle qui est « comme Spiderman » ( ?) alors que Marta aime s’endormir avec les œuvres complètes de Xénophon (qui ne doivent pas dépasser dix pages…). Ils mènent une vie parfaitement réglée jusqu’à ce que débarquent chez eux deux Latino-Américains, homosexuels et voleurs.
On se demande également quel était le projet à l’origine de Je ne sais pas écrire dont le narrateur est Bolaño lui-même, du moins son double fictif, un écrivain qui retourne au Chili bien longtemps après l’avoir quitté. Au cœur de ce texte qui est sensé parler du Chili et de l’Amérique latine, Bolaño parle de son fils, Lautaro qui a la particularité de ne pas déclencher l’ouverture des portes automatiques :

« Je ne me souviens plus quel écrivain a dit que, si Dieu était en toutes choses, les portes automatiques devraient être toujours ouvertes. Comme elles n’étaient pas toujours ouvertes, Dieu n’existait pas. L’exercice de mon fils non seulement était surprenant en lui-même, mais annulait d’un coup de plume cette théorie. Lautaro ne s’approchait pas sur les côtés. Parfois les yeux automatiques sont placés de telle sorte qu’une approche par les côtés les déroute et les portes restent fermées. Ça, c’est le chemin de la facilité ou de la tricherie (encore que je ne sache pas quel genre de tricherie il peut y avoir à y parvenir de cette façon), et mon fils empruntait le chemin de la difficulté, c’est-à-dire qu’il les abordait de face, sans s’accorder aucun avantage, dans l’approche frontale où il est impossible que le capteur automatique ne vous localise pas et vous permette immédiatement d’entrer ou de sortir. »

Le secret du mal, nous prévient immédiatement l’auteur, est une histoire « très simple mais elle aurait pu être compliquée. Et aussi : c’est une histoire inachevée, parce que ce genre d’histoires n’a pas de fin. » À Paris, Joe A. Kelso, un journaliste américain reçoit un étrange coup de téléphone. Rendez-vous est pris sur un pont…

3. Certains textes, inaboutis, éveilleront la curiosité des lecteurs familiers de l’œuvre de Bolaño (alors qu’ils risquent de laisser indifférents les autres) parce qu’ils permettent de retrouver Arturo Belano et Ulises Lima. Le vieux de la montagne raconte le début de leur amitié et Mort d’Ulises, plus émouvant, raconte le retour de Belano au Mexique, après la mort d’Ulises. Quant à Les journées du chaos, on ne comprend guère la raison de sa publication.
D’autres textes, de simples ébauches de quelques pages, n’ont, à mon sens, guère d’intérêt. Ainsi en est-il de Plage, l’histoire d’un toxicomane en voie de guérison, de La tournée dont le narrateur, un journaliste, rêve d’interviewer un musicien disparu depuis des années, de Daniela, citoyenne de l’univers dont on sait seulement qu’elle a été déflorée à treize ans et surtout de Bronzage qui raconte les parrainages humanitaires d’une célébrité et de Le provocateur qui raconte les égarements idéologiques d’un poète.

4. Mais l’intérêt majeur du Secret du mal réside, à mon sens, dans les deux essais critiques que sont Dérives de la pesada et Séville me tue. On a parfois tendance à l’ignorer, mais Bolaño n’est pas seulement un grand écrivain, il est aussi un grand lecteur.
Dans Dérives de la pesada, Bolaño dresse un bilan à propos de la littérature argentine qui à partir des débuts de Borges et jusqu’à la mort de… Borges a été extrêmement riche. Il suffit de penser à Bioy Casares, Sábato ou Cortázar (« le meilleur »). Depuis, la littérature argentine est en pleine régression et cela parce qu’elle est dominée par trois mouvements « littérairement sans issue ». Il y a d’abord le courant issu de Osvaldo Soriano dont « il faut avoir le cerveau rempli de matière fécale pour penser que c’est à partir de là que l’on pourrait fonder un courant littéraire. » Pourtant, reconnaît l’auteur, Soriano est plutôt un bon écrivain, au sens où il est amusant. Il est bon comme est bon Perez-Reverte (Les mythes de Cthulhu), mais ça ne vaut rien, c’est de la littérature facile, de la littérature de divertissement, de la littérature pour gagner de l’argent. Car, on le sait, la littérature, pour Bolaño, et comme en témoignent ses œuvres, doit être exigeantes et/ou drôle. Le deuxième courant est sous l’influence de Roberto Arlt qui, lui, est innocent. Arlt était en effet un écrivain qu’appréciait Bolaño. Si Arlt est Jésus, Piglia est Saint Paul, celui qui (et on notera la référence toute nietzschéenne) sera à l’origine de son culte et qui condamnera ainsi la littérature au plagiat. Bolaño en profite là pour régler son compte au mouvement le plus en vogue en Europe, la littérature solipsiste que nous appellerons l’autofiction :

« Attention : je n’ai rien contre les autobiographies, à la seule et suffisante condition que celui qui l’écrive ait une verge en érection de trente centimètres. A la seule et suffisante condition que celle qui l’écrive ait été une pute et qu’elle soit modérément riche, la vieillesse venue. »

Pas étonnant que Bolaño ait apprécié Le roi de La Havane de Pedro Juan Gutiérrez. De l’autobiographique, oui, à condition que l’on ait une vie singulière… Le troisième courant est issu d’Osvaldo Lamborghini qui, selon Bolaño, a fait écrivain par erreur : il « s’en serait mieux tiré s’il avait travaillé comme tueur à gages, ou comme prostitué, ou comme fossoyeur, des métiers moins compliqués que celui d’essayer de détruire la littérature. »
Il est souvent difficile de juger de la pertinence des critiques de Bolaño à propos d’écrivains dont certains ne sont pas traduits en France. On peut toutefois admirer l’art de la polémique et se faire une idée précise de ce que devrait être la littérature pour lui.
Séville me tue est consacré à la nouvelle littérature latino-américaine dans son ensemble. Bolaño reprend presque mot pour mot ce qu’il faisait dire au personnage de Pere Ordoñez au chapitre 23 des Détectives sauvages :

« les écrivains sortent de la classe moyenne ou des rangs du prolétariat et ce qu’ils désirent, à la fin de la journée, c’est un léger vernis de respectabilité. C’est-à-dire : à présent, les écrivains cherchent la reconnaissance, non pas la reconnaissance de leurs pairs, mais la reconnaissance de ce qu’on nomme d’ordinaire les “instances politiques”, les détenteurs du pouvoir, de quelque couleur qu’il soit (les jeunes écrivains s’en fichent !), et, à travers cette reconnaissance, celle du public, c’est-à-dire la vente de livres. »

Le reproche qu’adresse donc encore une fois Bolaño à la littérature est sa finalité économique. Si l’on veut vendre, faire de l’argent, gagner des prix, on ne peut pas faire de bonne littérature. Il ne s’agit pas de condamner ceux qui vendent, font de l’argent et gagnent des prix, il s’agit de condamner l’attitude originelle face à la littérature. Le véritable écrivain doit s’inscrire non pas dans une continuité (d’où Dérives de la pesada), dans une filiation à succès, il doit s’inscrire dans la rupture sans se préoccuper de respectabilité. Bolaño cite alors le nom d’écrivains qui, selon lui, sont de vrais écrivains : Daniel Sada qu’il considère comme le plus radical de tous (dont la magnifique Odyssée barbare sort ce mois-ci), mais aussi César Aira, Antonio Ungar, Mario Bellatin et d’autres.






Roberto Bolaño, Le secret du mal. Traduit par Robert Amutio. Bourgois. 18 €


vendredi 25 mars 2011

Roberto Bolaño, Les Détectives sauvages.

L'auberge espagnole de Roberto Bolaño. Une lecture des Détectives sauvages
 
Éric Bonnargent


Parce qu'avant d’être un immense écrivain, il fut un grand lecteur, Roberto Bolaño avait une profonde connaissance de la littérature. Cette connaissance lui permit, dans ses livres, de jouer avec les grands genres narratifs : la fable animalière, le roman de guerre, le polar, le campus novel, la science-fiction, le journal, le roman d’aventure, le stream of consciousness ou encore le roman d’apprentissage. En tant que romancier, Bolaño n’a jamais cherché à s’inscrire dans un mouvement ; son but était de réutiliser des procédés, de les manipuler, de les déformer, de les mélanger les uns aux autres pour les mettre au service de sa vision du monde et de la littérature. Il est un genre que Bolaño affectionnait plus qu’un autre : le roman policier. Pourquoi ? Parce qu’a priori, il s’agit de la technique narrative la moins appropriée à son propos.
Sans entrer, à la suite de S.S. Van Dine, dans la polémique stérile des règles du roman policier, nous pouvons nous accorder sur quelques principes généraux : il y a au moins un crime, au moins un assassin et au moins un enquêteur. L’enquêteur, qu’il s’agisse d’un policier, d’un détective ou d’un simple quidam, parvient à découvrir l’identité du meurtrier grâce à un esprit déductif exceptionnel. Il y parvient parce que le monde dans lequel il évolue est un monde finalement assez simple, un monde où règne la logique. Il y a toujours une raison des choses et le principe de causalité fonctionne si bien qu’il suffit d’avoir un esprit scientifique normalement développé pour, à partir d’indices et de mobiles, remonter l’enchaînement des causes et des effets et ainsi confondre le criminel pourchassé. Il en résulte un certain confort de lecture. Le lecteur raisonne avec l’enquêteur et, s’il est induit en erreur par l’auteur, il finit toujours par admettre la démonstration qui a permis à celui-ci de résoudre l’énigme à laquelle il était confronté.
Le genre policier baigne toute l’œuvre, des prémisses narratives des Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce aux dernières nouvelles du Gaucho insupportable, en passant évidemment par Anvers, Étoile distante, La Piste de glace, 2666 et Les Détectives sauvages au titre si évocateur, dans lequel les règles du genre sont plus particulièrement malmenées. Il y a bien des morts, des enquêteurs et des tueurs et pourtant il ne s’agit pas d’un roman policier, loin s’en faut.

Ce roman est composé de trois parties d’inégales longueurs. La première partie, « Mexicains perdus à Mexico (1975) », fait presque deux cents pages, la seconde, « Les détectives sauvages (1976-1996) », la plus longue, atteint presque les six cents pages alors que la dernière partie, « Les déserts de Sonora (1976) », ne fait pas quatre-vingt pages. Le journal de García Madero constitue la première et la dernière partie. Elles relatent d’abord le parcours du jeune homme qui, après avoir intégré le mouvement poétique du réalisme viscéral d’Arturo Belano (le double de Roberto Bolaño) et d’Ulises Lima, fuira ensuite Mexico DF en compagnie des deux hommes, pour le désert du Sonora afin de soustraire la jeune Lupe à Alberto, son maquereau et afin de retrouver la poétesse Cesárea Tinajero dont l’unique poème, Sión, est considéré comme le premier poème réal-viscéraliste. La seconde partie est constituée de quatre-vingt quatre témoignages s’étendant sur une période vingt ans, recueillis au Mexique, aux États-Unis, en France, en Espagne, en Angleterre, en Israël, en Autriche et en Italie. Ils concernent tous Arturo Belano et Ulises Lima. Le roman ayant donné son nom à cette partie, on peut supposer que les détectives sont ceux qui recueillent ces témoignages. Leur identité (s’il s’agit bien des détectives dits “sauvages”) demeure cependant inconnue. S’agit-il de policiers qui, enquêtant sur la mort d’Alberto, du flic corrompu et de Cesárea, recherchent les deux poètes ? García Madero, dans les dernières pages du livre, suggère en effet qu’« un jour ou l’autre la police mettra la main sur Belano et sur Lima ». Mais quand on connaît le fonctionnement de la police mexicaine – et la « Partie des crimes » de 2666 nous en dit long –, on se doute que ce ne peut pas être le cas. On imagine mal des policiers mexicains enquêtant pendant vingt ans sur trois continents à propos de la mort d’un marlou de bas étage, d’un pourri et d’une poétesse inconnue. Ces détectives sont d’autant moins identifiables que Bolaño ne nous donne pas les questions auxquelles répondent les témoins. Et ces questions, il est impossible de les deviner, les personnes interrogées parlant parfois plus d’eux-mêmes que de Belano et de Lima. Il n’y a finalement aucune unité dans le contenu des témoignages, ceux-ci retraçant de manière chaotique, aléatoire (certains témoins ont à peine connu ceux dont ils parlent) et parfois contradictoire les péripéties des poètes. Ces témoignages sont des fragments si indépendants les uns des autres que certains d’entre eux, celui d’Auxilio Lacouture, par exemple, sera le point de départ d’un roman : Amuleto. Si ceux qui interrogent tous ces personnages sont des détectives, nul ne peut savoir ce qu’ils veulent. À la lecture des réponses, ils ne cherchent visiblement pas à établir la vérité sur un événement précis, ce qui me fait penser qu’ils sont peut-être tout simplement des poètes qui, tels Belano et Lima recherchant Cesárea Tinajero en 1976, tentent de retrouver les deux hommes. Ils seraient donc tout autant “détectives” que Belano et Lima qui sont peut-être les véritables “détectives sauvages”. Ce qui me fait douter plus encore du statut de ces détectives, c’est que l’on peut même remettre en cause la véracité des événements racontés par García Madero dans son journal. En effet, Ernesto García Grajales, la dernière personne à témoigner (en décembre 1996), un universitaire, spécialiste mondial (parce que le seul, reconnaît-il) du réalisme viscéral, affirme que García Madero n’a jamais existé. Enquêter sur des événements qui n’ont jamais eu lieu serait somme toute assez curieux…
On imagine alors aisément la déception d’un lecteur ayant ouvert Les Détectives sauvages en pensant y trouver un roman policier : les détectives sont certainement des poètes qui en recherchent d’autres et la violence surgit sans cesse sans qu’il y ait nécessairement de raisons précises. Bolaño a déclaré qu’avec ce livre, il avait voulu évoquer le mal absolu. Il y parviendra sans doute mieux encore avec 2666, mais le mal absolu est bien présent dans Les Détectives sauvages ; il est même parfaitement défini par Abel Romero (ancien policier chilien ayant fui son pays en 1973 devenu nettoyeur de carreaux à Paris qui sera à son tour un bien étrange détective dans Étoile distante) :

« Belano, lui ai-je dit, le fond de la question est de savoir si le mal (ou le délit ou le crime ou comme vous voudrez l’appeler) a une cause ou s’il est fortuit. S’il a une cause, nous pouvons lutter contre lui, il est difficile de le battre mais une possibilité existe, plus ou moins comme deux boxeurs de même poids. Si le mal est fortuit, au contraire, nous sommes foutus. »

Le mal est absolu lorsque ses causes ne peuvent être clairement identifiées et c’est de ce mal dont il est question dans Les Détectives sauvages. On ne peut rien contre ce qui, comme la rose, est sans pourquoi ; on ne peut que constater les dégâts et essayer de s’en tirer. Cela explique pourquoi il ne saurait y avoir de véritables romans policiers chez Bolaño. Les écrivains qui expliquent, les écrivains qui, tels les auteurs de romans policier, réduisent la complexité des choses et rationalisent à tout-va ne sont que des imposteurs. Le mal est là, rien ne peut le résoudre. L’un des rôles de l’écrivain est simplement d’en rendre compte le plus discrètement possible. Il est à noter d’ailleurs que chez Bolaño les écrivains ont une fâcheuse tendance à disparaître. Dans 2666, des écrivains trouvent refuge dans une étrange maison qui leur offre l’asile et Archimboldi reste introuvable malgré les efforts de Pelletier, Espinoza et Norton, les trois universitaires, “détectives sauvages” à leur manière. Dans Les Détectives sauvages, ce sont les trois plus grands poètes réal-viscéralistes qui ont disparu : Cesárea Tinajero puis Arturo Belano et Ulises Lima. Les écrivains n’ont rien d’autre à offrir que leurs textes ; ils n’ont pas besoin de se donner en spectacle, ni à justifier ce qu’ils disent. À ce sujet, La littérature nazie en Amérique est un texte significatif : il ne s’agit ni d’un essai sur le mal ni d’un essai sur le fascisme, mais bien d’une fiction mettant en scène des salauds totalement différents les uns des autres, ce qui nous fait penser que, contrairement à ce que le titre indique, il n’existe pas de littérature nazie. Le concept, celui-ci ou un autre, n’a pas de sens, il n’y a que des individus. Dès lors, toute explication, en plus d’être réductrice, est vaine. L’écrivain n’a pas à expliquer et cela d’autant plus qu’il n’y a pas d’explications ; il rend compte à défaut de pouvoir rendre des comptes.
Ce manque d’humilité est souvent reproché à ses “collègues” par Bolaño dans ses essais. Ils n’ont même pas à parler de leur œuvre qui, à l’image du monde, est offerte à l’interprétation. Le monde est complexe, la fiction doit l’être tout autant. Dans « Les mythes de Cthulhu » (in Le Gaucho insupportable), Bolaño explique avec une ironie des plus grinçantes que la littérature latino-américaine ce n’est ni Juan Carlos Onetti, ni Jorge Luis Borges, ni Julio Cortázar, mais Isabel Allende et Luis Sepulveda. Ces deux auteurs incarnent la mauvaise littérature, celle qui se lit et se comprend facilement. Un mauvais livre est simpliste et renvoie une image du monde tout aussi simpliste. Dans les romans et les nouvelles de Roberto Bolaño, rien n’est simple. Il n’y a pas une intrigue, mais un enchevêtrement d’intrigues. Pire encore, les intrigues, les personnages et les lieux sont souvent présentés sous des angles différents dans d’autres romans, dans des nouvelles et des poèmes. Tout cela exige de la part du lecteur une vigilance de tous les instants. Les livres de Bolaño sont des images spéculaires du monde. Comme lui, ils sont hermétiques. Ils ne disent rien, ils montrent et c’est à chacun de prendre ses responsabilités et d’interpréter à partir de sa personnalité, de son vécu, de sa culture, de sa sensibilité, etc. ce qui s’offre à lui. Cela explique pourquoi Bolaño utilise si souvent des témoignages. Un témoignage est un point de vue subjectif sur un événement ; il ne permet en aucun cas d’établir une vérité. On comprend alors mieux l’attachement a priori paradoxal de Bolaño pour le genre policier : il lui permet presque naturellement de collectionner les témoignages. C’est ce qui se passe avec Les Détectives sauvages, mais aussi avec 2666, La Piste de glace et de nombreuses nouvelles. Et, même lorsque le genre n’est pas policier, Bolaño emploie souvent ce procédé, le personnage central étant raconté par un ou des narrateurs (Appels téléphoniques, Étoile distante, par exemple) ou alors il se raconte lui-même, tente de se justifier avec une mauvaise foi inévitable (Amuleto et surtout Nocturne du Chili). Il me semble que l’œuvre de Bolaño est l’expression d’un perspectivisme fondamental : le réel, en tant que donnée objective, n’existe pas. Il n’y a que des points de vue sur le monde et même la somme de ces points de vue ne permet pas d’établir la moindre objectivité. Cela est évident dans le domaine historique.[1] Le point de vue positiviste consistait à croire qu’il existe une Histoire avant qu’on en raconte l'histoire, consistait donc à croire que la détermination des faits par les historiens était possible. L’historien moderne sait pertinemment que la connaissance historique est lacunaire, que les événements ne sont compréhensibles que par le truchement des documents disponibles, documents qui ne sont que des points de vue sur les événements qu’ils relatent puisque ceux qui les produisent ne sont pas forcément de bonne foi, sont plus ou moins compétents, ne peuvent dire ce qu’ils croient avoir vu ou compris, cela dépendant, de plus, du moment où le témoignage est raconté, la mémoire transformant obligatoirement les faits.

« Les événements n’existent donc pas avec la consistance d’une guitare ou d’une soupière. Il faut alors ajouter que, quoi qu’on dise, ils n’existent pas non plus à la manière d’un “géométral” ; on aime à affirmer qu’ils existent en eux-mêmes à la manière d’un cube ou d’une pyramide : nous ne voyons jamais un cube sous toutes ses faces en même temps, nous n’avons jamais de lui qu’un point de vue partiel ; en revanche nous pouvons multiplier ces points de vue. »[2]

Si la plupart des textes romanesques de Bolaño sont bien des enquêtes, ce ne sont pas des enquêtes au sens policier du terme, mais au sens historique. Comme l’étymologie le montre, l’historien est un enquêteur : il recueille des témoignages et construit une intrigue[3] pour donner du sens des événements. Bolaño fait la même chose : il recueille des témoignages, sauf que, et c’est un comble pour un romancier, il ne leur impose pas toujours une cohérence, il ne choisit pas une intrigue, il laisse plusieurs intrigues se développer. Bien entendu, il s’agit tout de même de romans, mais, par l’intermédiaire de la fiction, l’objectif de Bolaño est de rendre compte de ce qui est : du mal. Le mal est la réalité du monde et ce mal, on ne peut qu’en rendre compte, on ne peut pas l’expliquer.
C’est sans doute ce qui est au cœur de Síon, le poème de Cesárea Tinajero qui est considéré par Belano et Lima comme la quintessence de l’art. Le titre, Síon, désigne certes Jérusalem, mais dans la Bible, “Sion” désigne aussi un lieu bénéficiant de la présence divine. Hélas, les dieux se sont retirés du monde qui, à peine émergé du chaos, y retourne. Voici le poème :


Belano et Lima ont raison lorsqu’ils affirment qu’il n’y a aucun mystère dans ce poème. Il n’y a pas de mystère parce que tout est là. Le sens est là, reste à savoir quel il est. Bien sûr, il y a ici l’idée d’un passage progressif d’un calme absolu à un déchaînement de violence. Il en est de même du monde dont la fureur, prophétisait Cesárea Tinajero, sera à son comble dans les années 2600 et quelques. Dans Amuleto, Auxilio Lacouture est plus précise puisqu’elle pointe l’année 2666. Faut-il entendre par là que chaque année du troisième millénaire sera marquée du sceau de la Bête ? Quoi qu’il en soit, Amadeo Salvatierra racontera ce que, dans sa torpeur éthylique, il entendit Belano et Lima dire de Síon :

« Pendant un moment ma tête, je vous assure, a été comme une mer déchaînée et je n’ai pas entendu ce que les jeunes gens disaient, bien que j’aie saisi quelques phrases, quelques mots isolés, les prévisibles, je suppose : la barque de Quetzalcoatl, la fièvre nocturne d’un petit garçon ou d’une petite fille, l’encéphalogramme du capitaine Achab ou l’encéphalogramme d’une baleine, la surface qui est pour les requins la bouche du vaste enfer, le bateau sans voile qui peut être aussi un cercueil, le paradoxe du triangle, le rectangle-conscience, le rectangle impossible d’Einstein (dans un univers où les rectangles sont impensables), une page d’Alfonso Reyes, la désolation de la poésie. »

Il n’y a pas de mystère, mais une énigme, une énigme sans solution, si ce n’est celle que l’on veut bien lui donner. Tel est le dernier clin d’œil qu’adresse Les Détectives sauvages au roman policier. En principe, tout livre de ce genre se termine par la résolution de l’énigme initiale, Les Détectives sauvages se termine par des séries de devinettes plus cocasses les unes que les autres proposées par García Madero. Il y a d’abord la série enfantine des dessins de chapeaux mexicains vus de haut pour lesquels Lima et Lupe proposent différentes réponses sans qu’aucune ne soit avalisée et il y a enfin celle qui clôt le livre :


À chacun de dire ce qu’il voit à travers la fenêtre. Le réel n’est pas une donnée objective, le réel est une auberge espagnole et chacun y amène ce qu’il veut.


Article initialement publié dans le numéro consacré à Roberto Bolaño de la revue Cyclocosmia.






Roberto Bolaño, Les Détectives sauvages, Traduit par Robert Amutio. Christian Bourgois. 28 €


[1] Lire par exemple Comment on écrit l'histoire de Paul Veyne, ou encore De la connaissance historique  d’Henri-Irénée Marrou.
[2] Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire, page 52. Seuil. 1971.
[3] « Quels sont donc les faits qui sont dignes de susciter l’intérêt de l’historien ? Tout dépend de l’intrigue choisie ; en lui-même, un fait n’est ni intéressant, ni le contraire. » Ibid.

jeudi 24 mars 2011

Entretien avec Antonio Porta à propos de Roberto Bolaño.

Les Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce n’est pas simplement un roman de jeunesse, pas simplement un roman dont l’intérêt ne serait que rétrospectif. Même s’il ne s’agit pas d’un roman du niveau des Détectives Sauvages ou de 2666, Les Conseils… est un très bon livre. Antonio Porta, dont seul un roman a été traduit au Seuil : Le Passant de Port Mahón, est un grand écrivain ; il n’est donc pas étonnant qu’il ait été l’ami de Roberto Bolaño. Je le remercie d’avoir eu la gentillesse de répondre à mes questions.

Éric Bonnargent : Comment avez-vous connu Roberto Bolaño et comment l’idée vous est venue  d’écrire ensemble ce roman ?

Antonio Porta : Le Poète Xavier Sabater venait de fonder les Éditions La Cloaca, et je me suis retrouvé à l’accompagner chez Bolaño dans l’appartement qu’il qu’occupait à l’époque calle Tallers à Barcelone ; je suppose que nous nous sommes tellement bien entendus que nous ne nous sommes plus quittés.
L’idée du roman est venu bien après, suite à plusieurs tentatives de collaborations avortées (scénarii, nouvelles, etc.) dont j’ai déjà parlé en d’autres occasions ; ce qui me surprend toutefois le plus aujourd’hui, c’est qu’à mon avis le roman a fonctionné (j’entends comme œuvre de jeunesse et de divertissement) parce que l’écriture a surgi de façon naturelle et spontanée, et c’est cela qui nous a permis d’en achever la rédaction.
Je crois qu’à l’aune de nos œuvres respectives Conseils… doit être lu comme une œuvre de jeunesse dans laquelle germent certaines caractéristiques qui seront développées par la suite.

Dans la préface aux Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce, vous proposez trois réponses possibles à la question de savoir comment, avec Roberto Bolaño, vous vous êtes organisés pour écrire ce roman à quatre mains. Pourquoi ne voulez-vous pas répondre de manière plus précise ? S’agit-il d’une décision que vous aviez prise avec Bolaño ?

Je suis en cela la tradition. Je fus moi même le premier surpris lorsqu’en 1984, ou peut-être bien en 1985, Bolaño répondit à cette question lors d’une interview (à laquelle j’assistais) et donna une version dont je savais qu’elle était fausse. Par la suite, au long des années, il en donna différentes autres parmi lesquelles cependant, je dois le reconnaître se glissait la véritable version qui du reste je crois se dessine également dans mon introduction.

Vous dîtes également avoir envisagés d’écrire ensemble un roman sur la División Azul et de collaborer à La littérature nazie en Amérique (où il est d’ailleurs question de cette sinistre division). Pourquoi cela ne s’est-il pas fait ?

Je continue de croire qu’écrire une œuvre à quatre mains est un exercice hautement compliqué. Et cela pour diverses raisons que l’on pourrait résumer ainsi : il faut que coïncident les temps physiques et mentaux des deux auteurs ; ils doivent faire montre d’une capacité de renoncement, d’une capacité à écouter l’autre ; ils doivent s’entendre sur le genre de l’œuvre qu’ils souhaitent écrire et être capables de s’adapter au modèle choisi afin de mener l’œuvre à bon terme. Si une seule de ces prémisses fait défaut, l’expérience ne fonctionne pas.
Ainsi donc vous me demandiez les raisons pour lesquelles ces derniers projets n’avaient pas été menés à bout. Eh bien la réponse est la suivante : dans un premier temps parce que Bolaño et moi ne nous connaissions pas suffisamment et qu’en terme d’expérience littéraire et de technique d’écriture, j’étais à des années lumières de lui. Par la suite toutes les prémisses ont convergé et cela a donné Conseils… Enfin plus tard j’ai cessé d’écrire durant de nombreuses années, raison pour laquelle la plupart des offres de collaboration de Bolaño me trouvèrent dans la plus grande sécheresse littéraire. Lorsqu’il me proposa de participer à l’écriture de La Littérature Nazie en Amérique je reprenais tout juste mon activité d’écriture,  et je n’étais pas à la hauteur, il me manquait du rythme, et de la pratique ; je n’étais pas capable de le suivre. Un peu comme si je débutais et avais encore besoin d’une période de rodage.

Roberto Bolaño vous a-t-il parlé longtemps après la publication des Conseils… d’El Tercer Reich ? Savez-vous si ce fut une décision de Bolaño ou de ses éditeurs de ne pas le publier ? Pensez-vous qu’il existe encore de nombreux textes à découvrir ?

J’ai connaissance de l’existence de ce roman depuis ses origines (bien qu’à mon avis cette œuvre ne soit  pas très postérieure à Conseils…) car lorsque nous nous voyons, Bolaño me parlait toujours de ses travaux en cours. Selon moi, si j’en crois sa manière d’agir concernant d’autres œuvres, il espérait sans doute avoir le temps de revoir le roman et ensuite de le publier. Jusqu’où est il parvenu dans ses révisions ? Je n’en sais rien.
D’aussi loin que je connaisse Bolaño, il n’a jamais cessé d’écrire, qu’il s’agisse de romans, de nouvelles, de journaux ou de poésie. Imaginez le nombre de pages que l’on peut trouver en relisant ses carnets. Le mythe du disque dur de son ordinateur (qu’il ne faut certes pas négliger surtout parce que celui-ci appartient à sa période de maturité) est quelque chose de très récent. Si mes souvenirs sont bons, Bolaño n’a pas possédé d’ordinateur avant le début des années quatre-vingts.

Dans Les Conseils…, Ángel et Ana, malgré leurs actes, restent des personnages très attachants. Ils ne sont pas sans rappeler certains personnages de Bolaño ainsi que Braudel, le narrateur du Passant de Port Mahón, qui parvient en très peu de temps à être apprécié de tout le monde alors que c’est un tueur impitoyable. Qu’est-ce qui explique la fascination qu’ont pu exercer ces types de personnages sur Bolaño et vous-mêmes ?

Je ne sais pas si je parlerais de fascination, mais ce qui est intéressant chez ces personnages c’est leur attitude face à la vie ; le fait qu’ils agissent comme des automates, comme si le destin était joué et qu’ils n’étaient que les pièces d’un engrenage contre lequel il n’y a rien à faire. Ensuite nous avons empli leurs vies (du point de vue de l’auteur) et c’est là que nous a semblé intéressant d’attribuer cette activité à Angel Ross.
C’est pareil pour Braudel car il semble que l’élément policier ajoute un point d’intérêt à l’œuvre, permet de créer une attente chez le lecteur, des trames parallèles qui n’ont pas d’importance pour l’auteur mais qui font parfois l’intérêt du lecteur.
Il est vrai également que l’on est souvent amenés a se demander comment il est possible que des personnes de notre entourage par ailleurs si adorables en viennent un jour à faire telle ou telle chose. Dans ce cas la réponse est probablement qu’il en est ainsi parce que cela fait partie de leur boulot. C’est le cas de l’aviateur dans Étoile Distante.

L’incapacité d’écrire d’Ángel est l’un des facteurs qui le conduisent au crime. Braudel, lui, s’est rêvé écrivain et se fait passer pour tel lorsqu’il arrive à Minorque pour une mission. Qu’est-ce qu’il peut y avoir de commun entre l’impossibilité d’écrire et le meurtre ?

Pour moi ce sont deux cas différents. Chez Angel Ros il s’agit de frustration. Chez Braudel c’est une manière de tuer le temps, une idée qui lui vient parce qu’il est désœuvré à ce moment-là, et que cela lui procure dans le même temps un bon alibi. C’est ce qui arrive à la plupart des gens qui annoncent à leur entourage, ou à eux-mêmes, qu’ils aimeraient écrire une histoire, ou bien qu’ils ont une idée et qu’ils en feront un livre un jour ; quoique dans le cas de Braudel, il mette à profit cette situation à des fins professionnelles.
On dit en Espagne que pour avoir une vie complète un homme se doit de planter un arbre, avoir un fils, et écrire un livre.

Entre Les Conseils… et Le Passant de Port Mahón, quinze ans se sont écoulés. Ne me dîtes pas que vous avez été tueur à gage ! Plus sérieusement, pourquoi avoir attendu tant d’années avant d’écrire un nouveau roman ?

Je me suis simplement retiré pour une raison qui continue de me déranger énormément, mais que d’une certaine façon j’ai appris à ignorer. J’aime écrire, mais je déteste la vie littéraire, et donc, peu avant 1984, il m’a semblé qu’une chose ne pouvait exister sans l’autre.

Seul Le Passant de Port Mahón est traduit en français. Pouvez-vous nous parler de votre œuvre ?

À ce jour, j’ai écrit six romans qui par ordre de publication sont les suivants : Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce ; Le Passant de Port Mahón ; El peso del aire; Singapur; Concierto del No Mundo y Geografía del tiempo.
Vous savez bien que tout ce que peut dire un auteur de son œuvre n’a aucune valeur puisqu’il peut avancer mille arguments qui ne seront jamais démontrables à la lumière de ses écrits. C’est pour cette raison que je ne parle pas d’ordinaire de mon travail. Savoir se vendre ne fonctionne qu’en terme économique pour remplir les poches de l’auteur. Personnellement, élaborer des théories intellectuelles qui me fassent vendre ne m’intéresse a priori pas. J’écris presque par nécessité mentale, et le monde que je construis doit en premier lieu m’intéresser moi-même. Si ce n’était pas le cas, je ne supporterais pas la discipline que suppose l’écriture journalière.
Ce que je peux dire néanmoins, c’est que mes romans sont liés entre eux par le biais de certains personnages. Actuellement il existe deux groupes de romans : ceux qui sont d’ores et déjà liés entre eux : Conseils…; Le Passant de Port Mahón ; Concierto del No Mundo y Geografía del tiempo ; et ceux qui le seront définitivement lorsque j’achèverai le roman sur lequel je travail depuis 2003.

Vous êtes de nouveau en train d’écrire un roman à quatre mains. Quelles sont vos motivations ? Vous y prenez-vous de la même manière qu’avec Bolaño ?

Ce qui a principalement motivé l’écriture à quatre mains de Otra vida en la maleta, qui est le roman dont il est  ici question,  c’est le plaisir de travailler avec Gregorio Casamayor, un auteur de mes amis qui vient de publier également chez l’Alcantilado un roman qui a pour titre La sopa de dios.
Et pour répondre à votre question, oui, notre collaboration fonctionne de la même façon qu’avec Bolaño à l’époque.

À cause des Conseils…, on doit souvent vous poser des questions sur Bolaño. N’en avez-vous pas assez et souffrez-vous de la gloire posthume de votre ami ?

Actuellement, je réponds d’une manière générale aux questions concernant Bolaño qui sont directement liées à la publication de Conseils… ou qui surgissent simplement de façon collatérale. Je crois qu’au long de ces cinq ans j’ai souvent répondu aux mêmes questions, et il est vrai que cela n’est plus très divertissant. Je pourrais inventer pour rendre la chose plus excitante, mais j’ai préféré ne pas empiéter sur le terrain de la fiction biographique. Ce serait amusant, mais je vois que d’autres on déjà pris ce credo, et je leur en laisse l’exclusivité et le copyright.
Quant à la seconde partie de votre question, il faudrait être profondément médiocre, et de piètre qualité morale pour se sentir gêné par le succès d’un ami. De plus, permettez-moi de vous dire que Bolaño n’est pas encore apprécié à sa juste valeur. Je pense que c’est une chose qui viendra avec le temps. Les Détectives Sauvages, tout comme 2666 et de nombreuses nouvelles et poèmes sont du niveau des plus grands auteurs du siècle passé et de ce siècle-ci. Je ne dis pas cela en tant qu’ami, car vous savez bien qu’on ne relit pas souvent les amis, pas même par militantisme ; et moi je relis Bolaño de la même façon dont je continue à relire Borges, Cortázar, Proust, Joyce, von Doderer, von Rezzori ou Salinger.
En plus des deux romans précédement cités, j’aime à relire des nouvelles telles que: “Le Ver”, “Joanna Silvestri”, “Vie d’Anne Moore”, “Derniers crépuscules sur la Terre”, “Vagabond en France et en Belgique”, “Photos”, “Le gaucho insupportable”, “Le Policier des souris”, “Le voyage d’Álvaro Rousselot”, “Littérature + maladie = maladie” ou encore “Les mythes de Chtulhu”. Vous voudrez bien pardonner mon insistance mais Bolaño est pour moi un authentique maestro.

Traduit de l’espagnol par Yaël Taïeb.





Les Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce. Roberto Bolaño et Antonio Porta. Traduit par Robert Amutio. Christian Bourgois. 18 €










Le Passant de Port Mahón. Antonio Porta. Traduit par Valérie Mouriaux. Seuil. 18€

mercredi 23 mars 2011

Roberto Bolaño et A.G. Porta, Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce.

Born to kill
Éric Bonnargent

« J’ai compris que je m’étais détruit et ça, c’était déjà une réussite. »
Bolaño/Porta.

Jacques Monory, Meurtre.
Les Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce est un roman écrit à quatre mains par Roberto Bolaño et Antonio García Porta entre 1979 et 1984, ce qui fait de ce livre l’un des premiers produits par le Chilien. Si Roberto Bolaño n’est plus à présenter, Antonio García Porta est bien moins connu. Son seul roman traduit en français, Le Passant de Port Mahón est le premier qu’il ait écrit après Les Conseils. Quinze ans après...
Dans la préface, Antonio Porta se plaint quelque peu qu’on lui demande sans cesse comment les deux écrivains s’y sont pris pour écrire ce livre. La question est pourtant inévitable et Antonio Porta y répond une nouvelle fois. Sa, ou plutôt ses réponses sont à considérer avec la plus grande prudence et cela pour trois raisons : tout d’abord, il avoue qu’il ne sait jamais si, à ce sujet, il doit dire la vérité ou « élaborer une réponse à la hauteur des attentes que la question a suscitées » ; ensuite il rajoute qu’il ne faut jamais croire aux explications que peuvent donner les écrivains sur ce type de travail ; enfin, il prévient le lecteur qu’il ne faut pas lui faire confiance… Ces avertissements étant donnés, Porta rappelle que Bolaño lui-même donnait des réponses différentes : soit que chacun d’eux écrivit à tour de rôle un chapitre soit qu’il rédigea la version définitive du brouillon élaboré par Porta. Bolaño aimait embrouiller les pistes concède Porta qui va faire de même en proposant une troisième solution : Les Conseils… ne serait peut-être qu’un simple cadavre exquis.
Quoi qu’il en soit, il faut savoir que les deux amis étaient suffisamment liés pour avoir plusieurs fois écrit ensemble : un recueil de nouvelles dont il ne subsiste que Journal de bar (très bonne nouvelle présente dans ce volume), des scénarios de films ; et pour avoir eu des projets, hélas, avortés : un roman sur la División Azul, la troupe de combattants volontaires espagnols ayant incorporés la S.S. dont Bolaño parlera dans La littérature nazie en Amérique, texte qui, nous apprend Antonio Porta ici, devait aussi être écrit à quatre mains par les deux écrivains.

Les Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce a pour narrateur Ángel Ros, un jeune barcelonais de vint-neuf ans qui rêve d’être écrivain. Il a bien commencé plusieurs romans, a écrit quelques poèmes, mais il sait – comme les deux auteurs le savent – que la littérature est histoire de persévérance :

« je ne devais pas désespérer, ce n’était qu’en résistant que j’y arriverais, comme s’il s’agissait de quinze rounds ou de quelque chose de ce genre. »

Fanatique de Joyce, Ángel travaille à un roman dont le personnage principal, Dedalus, est un expert de Joyce et un braqueur de banques. Cela peut paraître étrange, accorde Ángel, mais l’existence est étrange et « de quoi pourrait bien vivre dans ce pays un érudit joycien, si on est non seulement fier mais autodidacte. »
« Dedalus, c’est moi », pourrait dire Ángel. Il aime tellement Ulysse qu’avec sa compagne, Ana, il en récite par cœur des passages entiers. Cela fait deux ans qu’il vit avec cette latino-américaine de vingt-deux ans. Ils se sont rencontrés alors qu’il était bassiste dans un obscur groupe de rock et ils mènent une petite vie rangée. Ana, en attendant d’être régularisée, travaille au noir chez une vieille femme alors qu’Ángel est employé dans des bureaux. Leur train de vie est plus que modeste, mais les jours s’écoulent tranquillement. Jusqu’à ce qu’ils perdent tous les deux leurs boulots.

« Les derniers rêves juvéniles s’étaient transformés en cauchemars, et les cauchemars, au comble de la malchance, se sont révélés vides. Le futur ? Merveilleux ! Travailler et travailler, pour construire je ne sais quel pays, idioties auxquelles seuls les Allemands et les Belges, ou les Belges et les Danois croient. En prendre pour quarante ans, ensuite la retraite avec une modique pension de l’Etat ; et cela dans le cas où auparavant nous ayons trouvé du travail, une possibilité de jour en jour plus lointaine. »

Ana qui craint plus l’usure que la mort propose alors tout simplement de voler la vieille qui l’employait. Ángel, passif, accepte. Ça ou autre chose… La vieille ne sera pas seulement volée, elle sera froidement abattue par Ana.

« — Pourquoi avons-nous tué la vieille ?
— C’était une vieille qui puait, ça méritait pas la peine qu’on la laisse vivre, elle aurait crié.
— Moi, je l’ai pas connue, dis-moi comment elle était.
— Je sais pas moi, elle puait, toujours à se plaindre, je sais même pas quel âge elle avait.
— Mais elle était comment ?
— Elle était pénible… et très vieille.
[…]
— Qu’est-ce que tu as ressenti quand tu as tiré ?
— Rien. J’ai sorti le pistolet du sac à main et j’ai tiré en pleine poitrine. J’avais enlevé la sûreté une demi-heure avant.
— Elle a rien fait quand elle a vu que tu allais la tuer ?
— Rien. Elle m’a regardée. Qu’est-ce qu’elle pouvait faire d’autre ? »

Ángel, toujours en retrait, va accompagner Ana dans sa folie meurtrière. Les meurtres gratuits vont se succéder et, Ana, toujours plus lourdement armée va devenir un ange de la mort. Elle tue, tue encore, mais sans réelle excitation. Elle tue comme elle ferait tout autre chose, sans haine, sans plaisir. On reconnaît là, la fascination qu’exerce le mal sur Bolaño mais aussi sur Porta. Dans Le Passant de Port Mahón, le narrateur, Gustavo Braudel, s’intègre parfaitement dans la vie du petit port minorquin et est si touchant, si agréable et si mystérieux qu’il est aimé de tous, lecteurs compris, alors que c’est un tueur « méthodique, froid, prudent, capable de patience et sans scrupule » et cela au point que rien ne changera pour lui lorsqu’il apprendra que son contrat n’est nulle autre que le grand-père de sa voisine qu’il aime pourtant comme sa propre fille. Ana est comme Braudel, comme de nombreux personnages de Bolaño : elle tue, mais elle n’est pas un monstre pour autant. Ou plutôt, elle est d’autant plus monstrueuse qu’elle n’est pas un monstre. Même si elle est bourrée d’amphétamines, elle est plutôt une gamine fragile, presque attendrissante. Elle le serait totalement si elle n’était pas aussi froide. Ángel, lui, flippe sans arrêt, tremble dès qu’il aperçoit un policier. Il est faible et c’est d’ailleurs pourquoi il ne fait que suivre. Elle est monstrueuse de ne pas être un monstre parce qu’on s’attend toujours à ce qu’un assassin soit un malade mental ou qu’il ait des mobiles particuliers. Ana n’est ni malade mental et n’a aucun mobile. Elle tue, point. C’est ce que ne parvient pas à accepter la presse : au fur et à mesure que les meurtres s’enchaînent, le couple infernal devient de plus en plus célèbre et les journalistes déconcertés cherchent des explications : Ana est-elle une droguée en manque ? Une terroriste ? Il doit y avoir une raison. Mais non. Le principe de raison suffisante est mis à mal et Ángel le répète plusieurs fois ; tout se fait sans raison. Les meurtres sont des effets sans causes. Etre sur la route d’Ana, c’est être condamné. Ne s’en sortent que ceux qu’Ángel prend sous sa protection. Ainsi en est-il lors de cet aussi cocasse que sanglant cambriolage où il discute poésie et se fait sucer par la maîtresse de maison pendant que dans la pièce d’à côté Ana torture puis abat le mari et la bonne.
Avant de partir pour Paris et y suivre tous les deux des études, Ana convainc Ángel de réaliser un dernier braquage. C’est bien connu : le dernier braquage est toujours celui de trop. Ce sera un massacre et Ana sera tuée. C’est seul qu’Ángel ira à Paris déposer des roses sur la tombe de Jim Morrison. En attendant de se remettre à écrire, il envoie des lettres à la mère d’Ana, des lettres toutes différentes dans lesquelles il tente de comprendre Ana et qu’il adresse aux Iles Malouines, sur les rives du Titicaca, etc.

Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce est un bon roman, un polar déjanté, certes parfois maladroit, mais bien mené. Evidemment, il ne faudrait pas lire ce livre à l’aune de l’œuvre ultérieure de ses auteurs et en particulier à l’aune de celle de Bolaño. Il ne le faudrait pas, mais c’est impossible… Signalons donc simplement quelques détails : outre le thème du mal donc, le nom de Nuria Rosquelles est signalé. Dans La Piste de glace, Nuria était la patineuse, Rosquelles le politique qui en était amoureux. Plus étrange encore, Enrique, le premier ami parisien d’Ángel, nettoie des bureaux, la nuit, en compagnie de Sud-Américains. Peut-être avait-il pour collègue Abel Romero (Les Détectives sauvages et Étoile distante) ?





Roberto Bolaño/AG Porta, Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce. Traduction de Robert Amutio. Christian Bourgois. 18 €