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vendredi 12 avril 2013

Alain Ferry, Rhapsodie pour un librique défunt

Au fond du trou 
Éric Bonnargent 

Magritte, Le Balcon de Manet

Né en 1939 et récompensé en 2009 par le Prix Médicis pour Mémoire d’un fou d’Emma, Alain Ferry n’est pas de ceux qui rêvent d’immortalité. Modeste, son souhait le plus cher serait de bénéficier « d’un délai de conscience et de mémoire loisible aux heures de mon enterrement. » Du fond de sa tombe, dans son cercueil vitré, il assiste au défilé de ceux qui sont venus le saluer une dernière fois : sa femme, ses enfants, son frère, ses amis, plus ou moins proches, plus ou moins perdus de vue, mais aussi les inévitables fâcheux. À chacun d’eux, et ils sont une cinquantaine, Ferry consacrera un chapitre.

Avant cela, il se pose une question : « en quelle langue un mort se parle-t-il, ou voudrait nous parler à nous, ses semblables d’hier ? » Entre le flux de conscience qu’emploie Faulkner dans Le Bruit et la fureur pour ces presque morts que sont Benjy et Quentin Compson et la spontanéité chère à B.S. Johnson, l’auteur hésite puis décide de conserver l’artifice de l’écriture ordonnée car « l’office de l’art est d’ordonner les choses qui dans la vie naissent sans qu’on discerne leur principe unificateur. » La parenté entre la langue et la mort est plus étroite qu’on ne le croit : « le mot c’est la mort sans en avoir l’R. » Quant à la forme, Ferry décide d’utiliser des procédés cinématographiques : zoom, fondu noir enchaîné afin de réaliser « un film rétrospectif écrit à la dérive et réalisé par la vie même, avec ma bibliothèque comme premier assistant, un film d’art et de décès, du genre rhapsodique. »

Ferry ne rédige pas ses mémoires et il n’y a d’ailleurs aucune trace d’égotisme dans ses pages : il sait que sa biographie est « sans histoires, sans exploits légendaires dignes d’être fixés dans un cahier mémorial. » Lorsqu’il parle de lui, de sa jeunesse en Algérie ou de ses amours, c’est toujours presque par accident. Ferry ne parle même pas de ses livres car, comme Borges, rappelle-t-il, il est plus fier des phrases qu’il a lues que de celles qu’il a écrites. Ferry n’hésite d’ailleurs pas à citer et à citer encore car, comme l’écrivait Butor, « utiliser une citation, ce n’est pas seulement rendre hommage à un auteur qu’on aime : c’est éclairer notre propre naissance, le sous-sol de la maison que l’on construit. » Chaque personne présente donne l’occasion à Ferry de rendre hommage à l’art sous toutes ses formes : à la chanson (Serge Gainsbourg, Leonard Cohen, Bertrand Cantat…), à la peinture (Courbet, Goya, Duchamp…), au cinéma (Bresson, Cassavetes, Tarentino…), mais surtout à la littérature puisqu’il évoque aussi bien Montaigne, Flaubert et Bergounioux que Cervantès, Sebald et Pessoa.

Le style de Ferry est à son image, sensuel et gourmand, et il fallait bien cela pour remercier la vie de lui avoir donné ce qu’il y a de plus précieux : l’amour, l’amitié et l’art. « Ma sépulture, écrit-il, c’est aussi l’enterrement de ma bibliothèque. » Avec Rhapsodie pour un librique défunt, Ferry montre qu’il est ou a été un grand lecteur et un grand écrivain. 

Article paru dans Le Matricule des Anges. Mars 2013.
 



Alain Ferry, Rhapsodie pour un librique défunt. Apogée, 349 pages, 22 €

mercredi 10 avril 2013

Entretien avec Alain Ferry

Giraud, Portrait de Gustave Flaubert
Eric Bonnargent : Votre Mémoire d’un fou d’Emma est avant tout un hommage à la lecture, aux livres et en particulier à Madame Bovary. Pourquoi, justement, avoir choisi le roman de Flaubert ?
Alain Ferry : Pour moi lecteur, pour moi qui écris, Flaubert c’est le maître, le patron. Et pour faire un roman sur le thème de l’adultère, après Tristan et Yseult, la référence germinative qui en moi s’est imposée d’elle-même a été Madame Bovary.

Vous procédez par accrétion, les références se multipliant à la manière d’un Vila-Matas dans Bartleby et Cie. Comment avez-vous procédé ? Ne sont-ce que des souvenirs de lecture ou vous êtes-vous spécialement documenté pour écrire ce livre ?
Souvenirs de lectures. Lectures faites spécialement pendant la fabrication du livre. Bonheur de lire alors, par exemple, Laura de Miquel Llor, ou Les Maïa de Eça de Queiroz.
Bartleby et Cie ? J’ai acquis et lu ce livre dès que j’en ai su la publication.

Vous semblez exploiter toutes les références possibles à l’œuvre de Flaubert, pourtant vous passez sous silence le Madman Bovary de Claro. Est-ce parce que vous ne connaissiez pas ce livre au moment de la rédaction ? (Si vous l’avez lu, qu’en pensez-vous ? Les différences sont évidentes, mais voyez-vous malgré tout des points d’achoppement avec votre texte ?)
Je ne connaissais pas le livre de Claro pendant tout le temps où le mien s’écrivait. Mais en 2008 j’ai acquis MADMAN BOVARY dès sa parution, intrigué par le titre. J’ai été rassuré : malgré une analogie de la donnée initiale ou initiatrice, ni nos écritures ni notre manière de mobiliser le roman de Flaubert ne me semblent équipollentes (mot emprunté à Chateaubriand, l’un de mes phares). Comme j’admire Claro, j’ai voulu, lui adresser un salut, puisqu’il était encore temps de pouvoir le faire quand, grâce à Bernard Comment et Flore Roumens, mon texte allait se préparer à sortir ; et j’ai donc fait une petite modification dans un paragraphe du chapitre 40, le chapitre de mes Comices. Au lieu de « Gardon, … présenté par Mme etc, et appartenant à M. etc », qui était la première mouture, j’ai mis, qui est désormais à la p. 160 : « Gardon etc, présenté par Mrs Edward Vibe, née Beef, et appartenant à M. Thomas Contrejour, de Roman-sur-Fleuvamour », ce qui est un hommage un peu crypté à Thomas Pynchon et à Claro traducteur de Contre-jour.

Pour en revenir à Emma, comment expliquez-vous ce qu’est devenu le bovarysme ? Comment se fait-il qu’Emma passe presque systématiquement pour une sotte ?
Se reporter à votre propre diagnostic : « Lorsqu’un lecteur parle de stupidité à propos d’Emma, il ne se rend pas compte que c’est lui qui est stupide parce qu’il ne comprend même pas ce qu’il fait : lire ». Ce mauvais lecteur aurait pu réentendre le mot prêté à Flaubert : « Madame Bovary, c’est moi ». Flaubert a l’intelligence du jugement. Et il a l’intelligence du cœur. Emma tient de lui en diverses circonstances. Qui n’est jamais bête ? Monsieur Teste ? Mais dire « La bêtise n’est pas mon fort » est comme une petite bêtise.

Comment définiriez-vous à votre tour le bovarysme ?
Avoir de l’intérêt pour l’utopie. Savoir que si l’action n’est pas la sœur du rêve, elle peut et doit en être la fille.

Vous avez une écriture très sensuelle ; vous nous faites voir les seins d’Emma, le cul d’Emma, vous nous faites goûter et caresser sa peau, vous parvenez même à nous faire sentir son odeur. Lorsque vous lisez un livre, ces images surgissent-elles automatiquement ?
Quand je lis, l’œil écoute, mais il sent, il touche, il goûte, en synesthésies constantes. Je lis lentement, ayant toujours le crayon à la main, et marquant le livre par toute une série de repères. Pour m’y retrouver si j’ai besoin de revoir ce livre. Si je lis une page érotique troussée bien haut, ses bonnes formules érigent mon âme, mon être, ithyphalliquement. Lire, écrire : opérations qui ne peuvent réussir que sans anesthésie.

Votre narrateur trouve le salut par la lecture. Croyez-vous à la fonction cathartique du livre ?
Oui, dans une certaine mesure. Mais je ne crois pas être assez fort pour dire comme Montesquieu dans son célèbre autoportrait : « L’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture ne m’ait ôté. » Et de toute façon le livre n’est pas une panacée. Cf le dessin de David Levine illustrant une phrase célèbre de Sartre :



Les livres vous ont-ils déjà sauvé de quelque chose ?
Si j’étais enclin à l’ennui, les livres me sauveraient de l’ennui. Mais je ne m’ennuie jamais. Peut-être parce que je lis beaucoup.

Votre narrateur, parce qu’il veut devenir écrivain, refuse comme Flaubert d’avoir des enfants. Il y a effectivement tout une mythologie autour de l’écrivain, célibataire, alcoolique, travaillant d’arrache-pied dans la solitude. Vous êtes marié et avez des enfants, que pensez-vous de ce mythe ?
Je connais bien ce thème. Et le mot de Nietzsche : aut libri, aut liberi. Et la page de Cyril Connolly dans Ce qu’il faut faire pour ne plus être écrivain (Fayard, pp. 160-161) :
« D’une manière générale, on peut supposer qu’un écrivain qui n’est pas disposé à vivre seul dans sa jeunesse devra, s’il veut réussir, affronter la solitude à l’âge de la maturité. C’est la chambre d’hôtel qui l’attend. Si, comme l’a affirmé Samuel Johnson, un homme qui n’est pas marié n’est que la moitié d’un homme, de même un homme qui est très marié n’est que la moitié d’un écrivain. Le mariage ne peut réussir à un artiste que là où il y a assez d’argent pour lui éviter de devoir accepter des travaux alimentaires, et une femme qui est suffisamment intelligente et généreuse pour comprendre et respecter le fonctionnement du cycle inamical de l’imagination créatrice. Elle saura à quel moment le bonheur domestique commence à produire un effet de saturation, à quel moment l’amour, le ménage, le loyer, les impôts, l’habillement, les soirées en ville et les visites d’importuns doivent cesser, et elle reconnaîtra qu’il n’y a pas de plus sombre ennemi de l’art véritable que le landau dans le vestibule ».
(J’aime bien Cyril Connolly. C’est en lisant Bernard Frank que j’ai connu ses livres.) Reste que chacun a son idiosyncrasie. Mon mode de vie et la part de talent qui est la mienne ont été conviviaux. Si j’avais eu du génie, mon pouvoir créateur aurait probablement exigé que toute mon existence lui fût dévolue, et sacrifiée. Et j’aurais dû payer le prix lugubre de cette concentration, de cette solitude-là. Pensons à Flaubert. Je crois qu’il a mis un peu de lui-même dans ces lignes de La légende de Saint-Julien l’Hospitalier. C’est le temps où Julien se déplace de ville en ville, dans la déréliction et dans l’errance : « Les jours de fête … il regardait …, par le vitrage des rez-de-chaussée, les longues tables de famille où des aïeux tenaient des petits enfants sur leurs genoux ; des sanglots l’étouffaient, et il s’en retournait vers la campagne. »

lundi 8 avril 2013

Alain Ferry, Mémoire d’un fou d’Emma

Madmen Bovary
Éric Bonnargent


Gustave Courbet, La source.
 Dans Mémoire d’un fou d’Emma, Alain Ferry, armé de sa terrible érudition, nous invite, avec un style enchanteur, riche et rythmé, à explorer tout au long des pages de son roman le texte de Flaubert, ses brouillons et tous les commentaires universitaires et littéraires qui lui ont été consacrés. Il ne s’agit cependant pas de longues énumérations fastidieuses : l’article défini absent du titre, est moins masculin – il ne s’agit pas d’un Mémoire d’un fou d’Emma – que féminin : c’est dans la mémoire du narrateur qu’il s’agit de voyager. Mémoire d’un fou d’Emma est l’histoire d’un désastre amoureux et de sa guérison rendue possible par la lecture de Madame Bovary. Pourquoi Ferry a-t-il choisi ce livre plutôt qu’un autre ? D’abord parce que si la littérature est affaire de style, il n’y a pas de littérature sans Flaubert, ensuite parce que comme l’écrit Ferry : « Madame Bovary, c’est la femme. » 

Eva est partie avec un autre, un marin, évidemment. Les premières pages au style saccadé, celles de la solitude et du désespoir, sont les pages du souvenir, celui de la rencontre avec Eva à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, celui de la construction du couple ; le narrateur est à la recherche du bonheur perdu. Eva était très belle, professeure de Lettres supérieures, elle aimait les livres et elle a fini par s’ennuyer de la monotonie conjugale. La question se pose alors comme une évidence : Eva est-elle Emma ? Le narrateur est-il Charles ? Madame Bovary étant aussi le roman de la déliquescence du couple, c’est peut-être par sa lecture que les raisons de l’échec peuvent être comprises. Alors, le narrateur qui ne dit pas “je”, mais “nous” parce qu’il n’est plus personne, parce que son être a volé en éclats, lit et relit tout ce qui touche de près ou de loin à Emma :

« En revanche nous lisons comme nous respirons. Tout le temps ou presque. Automatiquement. Si nous avions mené une carrière dans les lettres scolaires, nous aurions tenté l’aventure d’une thèse, et pêché notre sujet dans la mer de Flaubert, qui écrivait péniblement ses livres, et sa correspondance avec une prodigieuse aisance de débondage. Mais nous ne faisons pas de thèse, en littérature nous ne sommes qu’un officier des lettres comme Charles n’est en médecine qu’un officier de santé. »

Le narrateur le comprend : il a été trop médiocre, trop effacé pour Eva comme Charles fut trop médiocre, trop effacé pour Emma. Accepter sa cuisine abominable, faire le ménage ou les courses n'a pas fait de lui un compagnon idéal, bien au contraire.
Mille petits signes auraient dû lui permettre de le deviner, des signes qu’on reproche habituellement à Charles de ne pas avoir vus. Hélas, si les signes sont évidents dans les livres, ils ne le sont pas dans la vie du narrateur qui n’a pas vu l’ennui gagner Eva comme il a gagné Emma. Parce que si vivre en vase clos avec Eva suffisait au narrateur, celle-ci avait sans doute envie d’autre chose, d’ouvertures sur le monde, mais il est trop tard pour s’en rendre compte. Le monde s’est ouvert avec un marin et c’est un gouffre sous les pieds du narrateur. Eva n’était pas si simple qu’elle pouvait le paraître. Comme Emma. Le Bovarysme n’est pas de l’imbécillité et le narrateur s'emporte contre ceux qui, tel Henry James, prennent Emma pour une sotte. Lorsqu’un lecteur parle de stupidité à propos d’Emma, il ne se rend pas compte que c’est lui qui est stupide parce qu’il ne comprend même pas ce qu’il fait : lire. Emma n’est pas une lectrice, Emma c’est la lecture :

« Emma lisait beaucoup, et souvent de bons livres. Une femme qui trompe son mari, délaisse son enfant, mais prend des livres avec une hystérie libricité, ne peut pas être complètement mauvaise. »

Il ne pardonne pas à Elisabeth Guigou d'avoir déclaré admirer Anna Karénine et mépriser cette « bécasse » de Bovary et encore moins à Glucksmann (qui n'est plus à une stupidité près) d'avoir rangé dans la même catégorie Ben Laden et Emma Bovary. Il rappelle ce que le lecteur de mauvaise foi oublie trop souvent : sa force de caractère, son esprit critique vis-à-vis de l'éducation religieuse qu'elle reçut (« elle s'insurgeait contre les mystères de la foi » écrit Flaubert), son esprit de révolte contre la discipline et sa tentative désespérée de s'affirmer dans sa si ennuyeuse province. Ce n'est pas Emma qui est bête, c'est Yonville. La bêtise, c'est l'acceptation, le renoncement. Emma c'est l'anti-Mme de Clèves. Emma ou la révolte contre la bêtise et la médiocrité :
« Emma ose. Elle s'essaie, vaille que vaille, à faire de son existence une vie. Elle se risque à ouvrir pour son état de femme un chemin de liberté. Elle a ses armes et ses bagages. Elle n'a pas choisi d'avoir le corps qu'elle a, la sensibilité et l'imagination qu'elle a, l'éducation qui lui fut donnée. Avec ce qu'elle a, elle se débrouille, elle se défend, elle se débat. Elle croit au grand amour, telle qu'elle se l'est mis en tête et dans le ventre au fil de ses lectures ou de ses rêveries. Ses erreurs et ses égarements la tuent. Mais elle aura tenté de vivre, de mordre dans les viandes parfois juteuses d'un romantisme fallacieux.
Emma a aimé. Cela du moins est à elle. Flaubert ne méprise pas son désir d'aimer et d'être aimée. Tout homme a besoin de trouver un jour son lyrisme. Emma se bat contre le prosaïsme de sa condition. Ses aventures avec Rodolphe et Léon sont des émeutes, des coups fourrés, des coups de chant poussés pour que son corps exulte et que son âme se dilate. »

Comment ne pas aimer ces femmes aussi écorchées vives que belles. Eva, c’est un mélange de Grace Kelly dans Fenêtre sur cour et d’Eva Marie Saint dans La mort aux trousses avec la voix d’Hanna Schygulla. La beauté d’Emma, époque oblige, on la trouve plutôt dans l’art, chez Courbet. Côté face, c’est L’origine du monde, côté pile, c’est La Source. Ferry consacre de longues pages à la beauté d'Emma et en particulier à ses seins :

« Donc, les tétins d'Emma. Ils sont rOOnds, écririons-nous en bonne et française picto-orthographie. Ils importent à sa fable. Emma à peine bombée de deux seins secs comme pois cassés, la face de son mythe en serait changée. »

Tout cela n'est pas gratuite supputation, c'est le texte de Flaubert qui permet de l'avancer. Puisque, dans son lit de mort, « le drap se creusait depuis ses seins jusqu'à ses genoux », il est nécessaire que la poitrine soit plantureuse. Dans son délire contemplatif, le narrateur imagine Emma dans les moindres détails ; elle pèse cinquante-huit kilos, ni plus ni moins. Il lui refuse le léger duvet qu'aperçoit Rodolphe au-dessus de ses lèvres, mais il imagine son pubis et ses aisselles velus. Ferry consacre de magnifiques pages à cela et va jusqu'à imaginer son odeur et tombe en extase sur les auréoles odoriférantes de ses dessous de bras. Et c'est la sexualité d'Emma qui est soudainement imaginée, une Emma bonne fellatrice (justifié par de belles analyses du chapitre du fiacre), amatrice de levrette et de cravate de notaire, Léon oblige ! Emma s’épanouit sexuellement avec ses amants et s’ennuie avec Charles. L’insatisfaction d’Emma est un nouvel indice : Eva devait, elle aussi, être insatisfaite. Le narrateur l’imagine alors avec son marin se livrant à toutes les prouesses et à de nouvelles perversions comme l’ondinisme.
La peine est à son paroxysme ; la guérison est donc pour bientôt : elle intervient avec la mort nécessaire d’Emma. Emma meurt parce qu’il était impossible qu’elle vieillisse. Emma ridée ? Emma ménopausée ? Ce n’est pas sérieux : un mythe ne vieillit pas : « Emmarilyn Emma ». De même était-il sans doute nécessaire qu’Eva parte.
Le voyage se termine et il est temps de dire adieu à tous les écrivains convoqués : Patricia Highsmith, Stendhal, Léautaud, de Gourmont, Montaigne, Fumaroli, Gide, Morand, Grossman, Joyce, Montesquieu, Meckert, Wincler, Woolf, Blanchot, Cervantes, Jauffret, Heidegger, Parménide, Rolin, Dostoïevski, Chateaubriand, Lévi-Strauss, de Queiroz, Baudelaire, Thibaudet, Gracq, Vargas Llosa, Starobinski, Tolstoï, Findley, Shakespeare, Ovide, Sade, Nabokov, D. Foster Wallace, Balzac, Sand, Loti, Michon, Burton, Bloom, Ceronetti, Grenier, Poe, Pontalis, Musil, Adam, Viviant, Proust, Kafka, Zola, Oster, Hustvedt, etc. Toutes ces références, sans parler celles issues du cinéma ou de la peinture, sont amenées tout naturellement, à la manière d’un Vila-Matas ou d’un Julian Ríos. Aimer Emma, c’est aimer la littérature :

« Emma et la littérature, c'est tout un. Parce que Emma, notre Emma, est tout uniment l'amour de la littérature à sa proie attachée. Emma c'est la LITTERATURE. »

Emma est morte et Eva est partie ; il faut l’accepter : les coups de foudre, selon les mots rapportés du Journal de Morand, peuvent se faire en sens contraire ; restent les livres :

« Plus que boire et manger, nous aimons lire. Des livres nous avons une sorte de potomanie. »

C’est d’ailleurs dans une librairie, à la table des nouveautés que la vie renaît. 




Alain Ferry, Mémoire d’un fou d’Emma. Fiction & Cie. 21 €