dimanche 27 mars 2011

Roberto Bolaño, Le secret du mal.

Fragments

Éric Bonnargent

Maurizio Cattelan : If a Tree Falls...
Disparu depuis 2003, Roberto Bolaño suscite un tel intérêt qu’Israel Punzano, dans El Pais, n’hésite pas à parler de bolañomanía. Aux États-Unis, par exemple, Les Détectives sauvages  a été un best-seller et 2666 qui bénéficie d’une double publication, une version intégrale et un coffret en trois volumes, est déjà un grand succès au point que Roberto Bolaño est actuellement l’auteur mort le plus vendu aux États-Unis après Tenessee Williams. L’intérêt du public est tel que les éditeurs s’empressent de publier tous les textes inédits du Chilien.
Même s’il faut toujours être prudent, il n’y a finalement pas trop à s’étonner de voir des parfois textes inédits surgir tant l’activité littéraire de Bolaño était frénétique. Non seulement il a commencé à écrire dès l’âge de dix-sept ans pour ne commencer à publier que vers quarante ans, mais, contrairement à la plupart des écrivains qui se concentrent sur un seul texte, Bolaño empruntait différentes pistes en même temps, commençant certains textes sans jamais les finir, en reprenant d’autres bien plus tard pour les achever, etc. Ce n’est qu’à partir des années quatre-vingt-dix que Bolaño a commencé à travailler sur un ordinateur. Il se peut donc qu’il reste quelques manuscrits éparpillés de ci de là. 
Le secret du mal est un recueil de textes issus de l’ordinateur de Bolaño. Ces textes sont extrêmement variés quant à leur contenu et quant à leur niveau d’élaboration. Il y a des nouvelles dont certaines sont à peine commencées alors que d’autres, plus rares, sont probablement achevées, des débuts de romans et des essais critiques.
Du point de vue de leur réception, on peut classer ces textes en quatre catégories : les textes suffisamment aboutis, bien qu’inachevés pour la plupart, pour avoir un intérêt indéniable ; les textes qui ne le sont pas assez et qui sont source de frustration tellement ils sont prometteurs ; les textes dont l’intérêt est incertain et enfin les textes critiques qui permettent de mieux comprendre l’idée que se faisait l’auteur de la littérature.

1. Dans La colonia Lindavista, le narrateur, Chilien, se souvient de son installation à Mexico DF en 1968. Installée au premier étage d’une petite maison, la famille est surtout proche du fils de la propriétaire, Pepe, installé avec sa femme Lupita, au second étage. Comme souvent chez Bolaño, tout commence dans un climat serein avant qu’une inquiétante étrangeté ne s’installe peu à peu. Il y a d’abord un professeur d’éthique nazi dans le lycée que fréquente le narrateur, un lycée de l’Opus dei. Mais le plus étrange, ce sont ces gémissements venant de l’appartement de Pepe et Lupita, tous les soirs, vers deux heures du matin. Ils cherchent certes à avoir un enfant, mais pourquoi n’entendre ces gémissements et aucune voix ?, pourquoi à cette heure ?
La même atmosphère inquiétante se retrouve dans La chambre d’à côté. Dans une réunion de fous (le narrateur en est-il un ? Sommes-nous dans un asile ?), le narrateur, pendant qu’un revolver est braqué sur sa tête, songe à Moreau, à Huysmans et se souvient d’une nuit, lorsqu’il avait vingt ans, passée dans une auberge au Guatemala pendant laquelle il a pu entendre la conversation de deux hommes dont l’un avouait à l’autre le meurtre de sa femme.
Le trouble se retrouve dans Crimes, une nouvelle inachevée. Une journaliste qui couche avec deux hommes rédige un article sur un fait-divers : le meurtre, par vingt-sept coups de couteau, d’une femme de vingt-sept ans qui couchait elle-même avec deux hommes. La journaliste a l’impression que cet assassinat est la prophétie de son propre destin, prophétie qu’accomplira peut-être le représentant en chaussettes qu’elle vient d’inviter à rentrer dans la rédaction désertée à cette heure tardive.
Ces trois nouvelles sont très caractéristiques de l’art de Bolaño : les ambiances pesantes n’ont rien d’objectif, elles naissent toujours de l’interprétation de faits anodins par le narrateur. C’est ce procédé qui fait naître l’angoisse puisque celle-ci naît de la sensation d’une menace possible, à la différence de la peur qui est causée par une menace clairement identifiée.

2. Le fils du colonel est l’un des textes les plus longs, les plus étranges et les plus drôles de ce recueil. Il est possible qu’il soit achevé. Le narrateur raconte un film de série B qu’il a vu à la télévision la veille, en pleine nuit, un film dont il a eu la surprise de constater qu’il relatait sa propre vie. Ce film dont il ne souvient plus du titre, mais qu’il appelle Le fils du colonel, ce film dont il a raté le début est un film « révolutionnaire » malgré son pauvre budget, révolutionnaire « comme si vous voyiez, par exemple Jurassic Park et que n’apparaissaient nulle part de dinosaures, mieux, comme si dans Jurassic Park personne ne mentionnait pas une seule fois l’une de ces saloperies de reptiles, mais que la présence de ces derniers avait été omniprésente et insupportable. » On peut alors s’attendre à ce que ce film, aussi médiocre soit-il, soit une sorte de fable métaphysique relatant les péripéties d’un personnage dans lequel le narrateur se reconnaîtrait. En fait, il s’agit d’un film d’horreur abracadabrant relatant l'histoire d’amour entre un fils de militaire et une livreuse de pizza devenue zombie, le couple étant poursuivi par d’autres zombis ainsi que par l’armée américaine…
Labyrinthe est un brillant exercice de style à propos d’une photo réunissant J. Henric, J.-J. Goux, Philippe Sollers, Julia Kristeva, M.-Th. Réveillé, Pierre Guyotat, C. Devade et M. Devade


A partir de l’interprétation de cette photo, Bolaño raconte des histoires, ce qui se passe pendant, après, etc.
Parmi les textes éminemment frustrants parce que riches de promesses, notamment au niveau de la construction, il y a Sages de Sodome, une nouvelle inachevée ou un début de roman dans laquelle le narrateur raconte l’envie qu’il a eu d’écrire une nouvelle dont le héros aurait été V. S. Naipaul, son récit étant entrecoupés par le texte de la nouvelle jamais imaginée.
Dans Les Détectives sauvages, Bolaño avait déjà montré une certaine fascination pour le monde du culturisme par l’intermédiaire de María Teresa Solsona Ribot, la propriétaire de Belano dont le régime et les exercices sont assez longuement décrits. Le culturisme sert de cadre à un texte assez développé, une longue nouvelle ou un début de roman, qui raconte l'histoire de deux orphelins, Marta et son frère Enric, culturiste sont tout deux lecteurs des présocratiques dont ils discutent tous les matins. Enric a une préférence pour Empédocle qui est « comme Spiderman » ( ?) alors que Marta aime s’endormir avec les œuvres complètes de Xénophon (qui ne doivent pas dépasser dix pages…). Ils mènent une vie parfaitement réglée jusqu’à ce que débarquent chez eux deux Latino-Américains, homosexuels et voleurs.
On se demande également quel était le projet à l’origine de Je ne sais pas écrire dont le narrateur est Bolaño lui-même, du moins son double fictif, un écrivain qui retourne au Chili bien longtemps après l’avoir quitté. Au cœur de ce texte qui est sensé parler du Chili et de l’Amérique latine, Bolaño parle de son fils, Lautaro qui a la particularité de ne pas déclencher l’ouverture des portes automatiques :

« Je ne me souviens plus quel écrivain a dit que, si Dieu était en toutes choses, les portes automatiques devraient être toujours ouvertes. Comme elles n’étaient pas toujours ouvertes, Dieu n’existait pas. L’exercice de mon fils non seulement était surprenant en lui-même, mais annulait d’un coup de plume cette théorie. Lautaro ne s’approchait pas sur les côtés. Parfois les yeux automatiques sont placés de telle sorte qu’une approche par les côtés les déroute et les portes restent fermées. Ça, c’est le chemin de la facilité ou de la tricherie (encore que je ne sache pas quel genre de tricherie il peut y avoir à y parvenir de cette façon), et mon fils empruntait le chemin de la difficulté, c’est-à-dire qu’il les abordait de face, sans s’accorder aucun avantage, dans l’approche frontale où il est impossible que le capteur automatique ne vous localise pas et vous permette immédiatement d’entrer ou de sortir. »

Le secret du mal, nous prévient immédiatement l’auteur, est une histoire « très simple mais elle aurait pu être compliquée. Et aussi : c’est une histoire inachevée, parce que ce genre d’histoires n’a pas de fin. » À Paris, Joe A. Kelso, un journaliste américain reçoit un étrange coup de téléphone. Rendez-vous est pris sur un pont…

3. Certains textes, inaboutis, éveilleront la curiosité des lecteurs familiers de l’œuvre de Bolaño (alors qu’ils risquent de laisser indifférents les autres) parce qu’ils permettent de retrouver Arturo Belano et Ulises Lima. Le vieux de la montagne raconte le début de leur amitié et Mort d’Ulises, plus émouvant, raconte le retour de Belano au Mexique, après la mort d’Ulises. Quant à Les journées du chaos, on ne comprend guère la raison de sa publication.
D’autres textes, de simples ébauches de quelques pages, n’ont, à mon sens, guère d’intérêt. Ainsi en est-il de Plage, l’histoire d’un toxicomane en voie de guérison, de La tournée dont le narrateur, un journaliste, rêve d’interviewer un musicien disparu depuis des années, de Daniela, citoyenne de l’univers dont on sait seulement qu’elle a été déflorée à treize ans et surtout de Bronzage qui raconte les parrainages humanitaires d’une célébrité et de Le provocateur qui raconte les égarements idéologiques d’un poète.

4. Mais l’intérêt majeur du Secret du mal réside, à mon sens, dans les deux essais critiques que sont Dérives de la pesada et Séville me tue. On a parfois tendance à l’ignorer, mais Bolaño n’est pas seulement un grand écrivain, il est aussi un grand lecteur.
Dans Dérives de la pesada, Bolaño dresse un bilan à propos de la littérature argentine qui à partir des débuts de Borges et jusqu’à la mort de… Borges a été extrêmement riche. Il suffit de penser à Bioy Casares, Sábato ou Cortázar (« le meilleur »). Depuis, la littérature argentine est en pleine régression et cela parce qu’elle est dominée par trois mouvements « littérairement sans issue ». Il y a d’abord le courant issu de Osvaldo Soriano dont « il faut avoir le cerveau rempli de matière fécale pour penser que c’est à partir de là que l’on pourrait fonder un courant littéraire. » Pourtant, reconnaît l’auteur, Soriano est plutôt un bon écrivain, au sens où il est amusant. Il est bon comme est bon Perez-Reverte (Les mythes de Cthulhu), mais ça ne vaut rien, c’est de la littérature facile, de la littérature de divertissement, de la littérature pour gagner de l’argent. Car, on le sait, la littérature, pour Bolaño, et comme en témoignent ses œuvres, doit être exigeantes et/ou drôle. Le deuxième courant est sous l’influence de Roberto Arlt qui, lui, est innocent. Arlt était en effet un écrivain qu’appréciait Bolaño. Si Arlt est Jésus, Piglia est Saint Paul, celui qui (et on notera la référence toute nietzschéenne) sera à l’origine de son culte et qui condamnera ainsi la littérature au plagiat. Bolaño en profite là pour régler son compte au mouvement le plus en vogue en Europe, la littérature solipsiste que nous appellerons l’autofiction :

« Attention : je n’ai rien contre les autobiographies, à la seule et suffisante condition que celui qui l’écrive ait une verge en érection de trente centimètres. A la seule et suffisante condition que celle qui l’écrive ait été une pute et qu’elle soit modérément riche, la vieillesse venue. »

Pas étonnant que Bolaño ait apprécié Le roi de La Havane de Pedro Juan Gutiérrez. De l’autobiographique, oui, à condition que l’on ait une vie singulière… Le troisième courant est issu d’Osvaldo Lamborghini qui, selon Bolaño, a fait écrivain par erreur : il « s’en serait mieux tiré s’il avait travaillé comme tueur à gages, ou comme prostitué, ou comme fossoyeur, des métiers moins compliqués que celui d’essayer de détruire la littérature. »
Il est souvent difficile de juger de la pertinence des critiques de Bolaño à propos d’écrivains dont certains ne sont pas traduits en France. On peut toutefois admirer l’art de la polémique et se faire une idée précise de ce que devrait être la littérature pour lui.
Séville me tue est consacré à la nouvelle littérature latino-américaine dans son ensemble. Bolaño reprend presque mot pour mot ce qu’il faisait dire au personnage de Pere Ordoñez au chapitre 23 des Détectives sauvages :

« les écrivains sortent de la classe moyenne ou des rangs du prolétariat et ce qu’ils désirent, à la fin de la journée, c’est un léger vernis de respectabilité. C’est-à-dire : à présent, les écrivains cherchent la reconnaissance, non pas la reconnaissance de leurs pairs, mais la reconnaissance de ce qu’on nomme d’ordinaire les “instances politiques”, les détenteurs du pouvoir, de quelque couleur qu’il soit (les jeunes écrivains s’en fichent !), et, à travers cette reconnaissance, celle du public, c’est-à-dire la vente de livres. »

Le reproche qu’adresse donc encore une fois Bolaño à la littérature est sa finalité économique. Si l’on veut vendre, faire de l’argent, gagner des prix, on ne peut pas faire de bonne littérature. Il ne s’agit pas de condamner ceux qui vendent, font de l’argent et gagnent des prix, il s’agit de condamner l’attitude originelle face à la littérature. Le véritable écrivain doit s’inscrire non pas dans une continuité (d’où Dérives de la pesada), dans une filiation à succès, il doit s’inscrire dans la rupture sans se préoccuper de respectabilité. Bolaño cite alors le nom d’écrivains qui, selon lui, sont de vrais écrivains : Daniel Sada qu’il considère comme le plus radical de tous (dont la magnifique Odyssée barbare sort ce mois-ci), mais aussi César Aira, Antonio Ungar, Mario Bellatin et d’autres.






Roberto Bolaño, Le secret du mal. Traduit par Robert Amutio. Bourgois. 18 €


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