jeudi 30 janvier 2014

Dazaï Osamu, La Déchéance d'un homme

Sous le masque du bouffon, la peur et le désespoir

Zoé Balthus

Noh Mask of Naito Clan (c) Hiroshi Watanabe
La déchéance d’un homme (Ningen shikkaku) du Japonais Dazaï Osamu aurait tout aussi bien pu s’intituler Confessions d’un trouillard tant le sentiment de crainte imprègne chaque page des carnets du narrateur Yôzô. 

Ce roman, en partie autobiographique, est l'ultime œuvre parue de Dazaï Osamu qui se suicida quelques mois plus tard, en 1948, à l’âge de 39 ans, de conserve avec sa maîtresse. Il avait attenté à sa vie à de multiples reprises à partir de 20 ans. Il acheva sa vie d’écrivain sur l’intime vérité d’un homme sous l’emprise absolue de la peur qui affleure ces lignes grattées sur trois carnets. Toute honte bue, jusqu’à la lie, en vain.

Son roman peut fort bien se lire en tournant les pages de la droite vers la gauche, à la japonaise, en commençant par l’épilogue, et les carnets dans l’ordre inverse, pour aboutir à la préface qui ferait un parfait épilogue, se terminant ainsi :
« Quand on parle du visage d’un mort, on s’attend à y retrouver quelque chose de son expression d’autrefois, de l’impression qu’il vous laissait ; ici on se serait cru en face d’une tête en bois d’un mannequin sans expression. Quoi qu’il en soit, sans chercher plus loin, cette photo faisait frissonner celui qui la regardait, le mettait mal à l’aise. Je n’avais jamais vu jusque-là un visage d’homme aussi étrange. »
Né dans un milieu de la haute bourgeoisie japonaise où il grandit sans manquer de rien a priori, le narrateur avouait au fil de ses carnets avoir été torturé d’angoisse depuis toujours, terrorisé par tout et tout le monde. A l’heure de la mort, son visage pouvait bien avoir fini, a fortiori, tout tordu d’effroi.

Yôzô, jeune homme mélancolique au caractère faible, croyait n’avoir jamais su s’exprimer, n’avoir jamais pu imposer sa volonté qu’il peinait d’ailleurs à définir lui-même. Il s’était cru sourd à ses propres désirs, les plus élémentaires tels que la faim qu’il disait ne pas ressentir, il ne se connaissait pas d’avis tranchés, était incapable de défendre des opinions en public. Ses handicaps et tares formaient une longue liste.

La crainte qu’il éprouvait vis-à-vis des autres le dominait, au point qu’elle était à l’origine de douleurs physiques, de « spasmes dans la poitrine ».
« […] je n’avais pas la force de choisir entre deux choses. Je pense que c’est une disposition de ma nature qui devait être plus tard l’une des causes principales d’ « une vie remplie de honte » »
Son incapacité à s’adapter au monde, à résister à l’Autre doublée de la peur radicale de l’existence s'illustraient sous de multiples formes, en maintes occasions, revêtaient une multitude de facettes plus ou moins troubles, plus ou moins réelles.

La lecture des aveux de Yôzô sont d’autant plus intrigants que la naïveté qui caractérise son récit renforce la perception du malaise et la souffrance de l’auteur qui, dans l'effort du souvenir et de l'écriture, marque une volonté farouche, mystérieuse, paradoxale de rendre compte de ses affres, d’inscrire à jamais le témoignage à charge de sa déchéance. 

Noh Mask of Naito Clan (c) Hiroshi Watanabe

Il ne s’exonère pas, ou plutôt si, il s'exonère mais sans en avoir l’air, tout en continuant d’accuser sa nature, de supporter tout le poids de la culpabilité, d’assumer la responsabilité de son naufrage bien qu’en creux, il dresse aussi le portrait subtil d’une société japonaise viciée dans ses fondements dont le jeu diabolique des faux-semblants, qu’il a dû épouser la peur au ventre, a fait de lui un être désespéré et suicidaire.
« Pour moi, ceux qui, tout en se trompant mutuellement, mènent une vie pure et claire ou qui font semblant d’avoir assez confiance en eux-mêmes pour pouvoir vivre sont des énigmes. Les hommes ne m’ont pas instruit sur ce mystère. Si seulement j’avais compris cela, je n’aurais pas craint mes semblables à tel point et je n’aurais pas eu à me livrer désespérément à mes bouffonneries. Cela aurait fini sans que, dressé contre la vie, je fusse livré à des souffrances infernales pendant des nuits entières. »
Il disait avoir souffert l’enfer depuis l’enfance, agité par l’incompréhension des autres et de ce qui se passait autour de lui, vivre dans l’effroi permanent d’être démasqué. Car il s’était façonné un masque derrière lequel il dissimulait son vrai visage, celui de l’idiot, qui ne comprenait rien à rien.
« […] je suis devenu bouffon. C’était mon ultime demande d’affection que j’adressais aux hommes. Tout en les craignant au plus haut point, je crois que je n’étais pas résigné à tout supporter d’eux. »
Dans ses carnets, dont on ne saurait exclure qu’ils ne soient d’ultimes bouffonneries, Yôzô, homme au masque de clown et peintre raté de surcroît, exécute un autoportrait pathétique, précis, indélébile et se laisse finement deviner en victime à la fois d’une structure paternaliste despotique et du rôle pervers que veulent bien y jouer les femmes.
« Le caractère masculin m’était beaucoup plus difficile à comprendre que le caractère féminin. Dans la parenté qui vivait à la maison, les femmes étaient beaucoup plus nombreuses que les hommes ; en outre, dans la famille se trouvaient de nombreuses filles, et il y avait les servantes (de vraies criminelles !), de sorte que depuis mon enfance, il n’est pas exagéré de dire que j’ai été élevé en jouant avec des filles. Mais cela m’a laissé le souvenir de marcher sur une mince couche de glace ; je ne vécus que dans la compagnie des femmes et des filles. Je perdis ainsi de vue le but de l’existence. J’étais comme celui qui, ayant parcouru cinq lieues dans le brouillard, marche par hasard sur la queue d’un tigre dont il reçoit un terrible coup de patte ; ceci ne ressemble pas à un coup de fouet infligé par un homme ; c’est une blessure dont la douleur, comparable à celle d’une hémorragie interne, est extrêmement pénible, ne connaît pas de rémission. Les femmes vous attirent, puis vous repoussent brusquement ; quand vous vous trouvez dans un groupe, elles vous traitent avec dédain, elles se montrent cruelles ; si personne n’est là, elles vous pressent dans leurs bras avec frénésie. »  
D’évidence, se sachant intimement exclu de la communauté humaine, il s’agissait pour lui qui en souffrait, de faire malgré tout semblant d’en être. Il avait trouvé la parade en forçant le trait, était devenu sa propre caricature.                                  
Noh Mask of Naito Clan (c) Hiroshi Watanabe
« Et puis, par mes bouffonneries, un fil me rattachait encore un peu à mes semblables. Extérieurement, le sourire ne me quittait jamais ;  intérieurement en revanche, c’était le désespoir. Pour ne pas révéler ce contraste, je devais garder, au prix de sueurs froides, un équilibre qui ne tenait  qu’à un cheveu. »
 Depuis l'école primaire, le dessin et la peinture étaient les seules activités pour lesquelles il montrait quelques dispositions et ne s’en laissait pas compter. Un caractère s’affirmait tout de même.
« Par principe, je ne prêtais aucune attention à ce que l'on me disait, et la manière de composer un dessin était pour moi une sorte de salut du bouffon qui faisait pouffer de rire mes maîtres de l'école primaire et du collège. Cependant, pour moi, elle n'avait rien de drôle; le dessin seul (je mets à part les caricatures), tout en gardant une manière juvénile dans la représentation du sujet, ne sentait aucun effort. Les dessins donnés comme modèles à l'école n'avait aucun intérêt; ceux des maîtres étaient d'une maladresse insigne. »  
 A l’adolescence, il s’était inventé une communauté d’esprit avec les peintres européens qu'il admirait, fort d’avoir découvert qu’ils peignaient « des spectres ». L'adolescent avait cru déceler en observant leur peinture que « ceux qui ont très peur de leurs semblables arrivent à un état d'esprit qui leur fait désirer le spectacle de spectres toujours plus terribles [...] au lieu de leur donner une apparence bouffonne qui n'aurait trompé personne, ils se sont efforcés de les représenter tels qu'ils croyaient les avoir vus ».

Il s'était dès lors promis de suivre cette voie, « le chemin du gouffre dans lequel » il devait tomber, songea-t-il rétrospectivement. « Moi aussi, je peindrai ! Je peindrai des monstres ! Je peindrai des chevaux d'enfer ! », avait-il clamé. Et quelques années plus tard, il ne saurait « se rappeler autrement cette vision ». 

Il rêvait donc d'entrer aux Beaux-Arts mais son père ayant en tête de faire de lui un fonctionnaire, alors il se contenta de blâmer sa propre nature, soumise à la couardise et sans rechigner, se plia un temps au projet paternel. Il ne s'adapta ni à la promiscuité de l'internat ni à l'enseignement qui ne l'intéressait guère. Il fit l'école buissonnière pour aller dessiner quelques heures chaque jour dans des ateliers et se lia à des élèves des Beaux-Arts qui l'initièrent « au saké, au tabac, aux prostituées, aux monts-de-piété, aux idées de gauche ». Dazaï Osamu avait connu un parcours initiatique semblable et tout aussi fatal.

Dans ce milieu si peu familier qui, bien sûr, effrayait Yôzô, l'alcool joua un rôle parfaitement désinhibant qui lui offrit « une étrange sensation de libération et de légèreté ». Il se laissait guider par un mentor de six ans son aîné, compagnon de beuverie. Enrôlé dans des réunions de sympathisants marxistes, il se grisait de cette sensation nouvelle de braver l'interdit. Mais il n'était pas mauvais, ne voulait rien détruire, ni aucun mal à personne, ne s'en prenait qu'à lui-même. Le plaisir de transgression de Yôzô était très différent de celui de Mizoguchi, le criminel-narrateur du Pavillon d'Or (1956) de Yukio Mishima, auquel il n'est pas incongru de penser, alors que le jeune moine s’emploie tout au long du roman à se souvenir des événements, sensations, émotions, rencontres et traumas essentiels qui, selon lui, entrèrent dans le processus psychologique de la destruction du bâtiment sacré et la justifièrent. Yôzô annonce sa propre destruction.
« L'illégalité. Elle me donnait une obscure satisfaction. Ou plutôt ce que j'aimais en elle, c'est qu'elle me mettait à l'aise. Au contraire, la légalité qui règne dans le monde m'épouvantait. Cette construction de l'esprit était incompréhensible pour moi. Il vaut mieux ne pas rester dans une chambre qui n'a aucune fenêtre, où l'on est frigorifié jusqu'au fond de l'être, tandis qu'il y a dehors la mer de l'illégalité, dans laquelle on peut sauter et plonger jusqu'à ce que la mort s'ensuive bien vite. A mon avis, c'était là la tranquillité. »
Il allait littéralement plonger dans les eaux,- comme Dazaï après lui avec plus de succès -, pour y trouver la mort qui n'avait pas immédiatement voulu de lui. La garce le rejeta dans l’enfer de l’existence humaine. La prison, l’asile psychiatrique, l’alcoolisme, les femmes, la dépendance à la morphine, l’y attendaient encore pour finir de le terroriser.
« Finalement, je ne sais pas. La nature, le degré de la souffrance de mon amie, je ne les ai pas devinés du tout. La véritable souffrance, ce fut, après avoir pris un repas, de pouvoir se décider (au suicide) ; ce fut peut-être la souffrance la plus aiguë […] une souffrance peut-être semblable à l’un des tourments de l’enfer le plus profond, je ne sais pas ; mais ne pas être mort après cette tentative de suicide, ne pas être devenu fou, avoir discuté de partis politiques, n’avoir pas sombré dans le désespoir avoir continué le combat pour la vie, cela n’a-t-il pas été plus cruel ? »
Allez savoir. Qui dupe qui ?

La Déchéance d'un homme, Dazaï Osamu, traduit du japonais par Georges Renondeau, Ed. Gallimard/Connaissance de l'Orient, 1962, 8€

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