jeudi 16 mai 2013

Romain Verger, Fissions



La nuit remue 
Céline Righi



Oedipe roi ( Film de Pasolini )
Là, près de lui, Noëline à la bouche sèche et vide. On ne peut l'embrasser. La folie - haute flamme - consume son intérieur. Noëline ne parle plus. Les mots la boudent et si vous la touchez, il en sort des éclairs. C'est une bobine de peurs. Décousue, mise en pièces, écartelée entre les vieilles ombres qui déchirent toute sa chair depuis ses jeunes années, depuis ses origines quand elle sortit poisseuse de la nuit rouge du ventre, de la saumure amère dans laquelle elle baignait.  
Il voudra être doux et chercher à comprendre : elle n'est que barbelés. Et le soir de leurs noces, Noëline à l'étage de la maison familiale hurle dans une nuit à trancher au couteau, se cramponne à la taie dans la demi-conscience. Il y a de son enfance des effluves imagés qui remontent aujourd'hui comme des relents d'égout. Fantômes du passé et visions grimaçantes se tiennent par la main en une curieuse danse. Et puis il y a aussi l'odeur de chair brûlée... Noëline écrasée par la mère toute-puissante, coincée entre deux soeurs, Émeline et Madeline. En mauvaise position. Un enfant perçoit bien les malaises qui l'entourent et c'est sous-estimer sa sensibilité que de croire que jamais les non-dits de famille cachés tapis enfouis avec le plus grand soin ne viendront affleurer et puis ruiner sa vie. 

C'est donc cette Noëline au beau "sourire de sphinx" qu'il vient juste d'épouser, lors du solstice d'été. Sans se douter pourtant qu'il épouserait aussi la Nuit et toutes ses salissures, la terrible famille et toutes ses vomissures. La mère vénéneuse dont le prénom, Phyllis, n'est pas sans évoquer la honteuse vérole. L'oncle Bruce maléfique, et puis Gina et Lise, les  deux tantes jumelles, entité bicéphale cousue de becs de lièvre. Et Madeline, la troublante Madeline... Une union monstrueuse avec cette tribu malsaine et dégénérée qui le fera entrer dans le vif de sa propre tragédie qui s'ouvrira, selon le rituel de la tragédie grecque, sur la cérémonie -ici insoutenable- du sacrifice d'un bouc imposé à Noëline par sa mère malfaisante :

Soudain, un cri a retenti dehors, suivi d'un martèlement sourd. Je me suis penché à la fenêtre. La pauvre bête maculée d'un tablier de sang frappait le tronc de ses sabots et sa tête à demi décollée valdinguait dans les airs. Noëline face à elle, le couteau à la main, la regardait immobile batailler dans le vide. Soudain l'animal s'est affaissé par l'avant, puis l'arrière a cédé, se pliant sur lui-même. Alors le corps entier s'est aplati sur l'herbe rouge.


Au coeur de sa débâcle, de l'horreur innommable, il deviendra l'Oedipe aveugle, errant dans son enfer morcelé, miette et rognure de bouc coincées entre les dents, titubant dans une nuit épaisse et triomphante. L'avait-il pressenti car dès les premières pages, il énonce ceci : "J'aurais voulu fixer le soleil et m'y brûler les yeux, effacer ce pays de ma vue..." Et puis, plus tard : "Je songeais à quitter discrètement la route, m'enfonçant parmi les rochers, traversant en aveugle les forêts de bouleaux et de pins, pour fuir à jamais ceux qui me rechercheraient."

Égarement - réel ou symbolique ?  Dans le grand flou des limbes ? Ou dans le système limbique ? Qu'importe. Seule cette descente infernale, tourbillonnante et noire, lui permettra de s'ouvrir à de nouvelles dimensions et, paradoxalement, de toucher sa clarté intérieure.
La lecture de Fissions est celle d'un étiolement et d'une dissolution qui décomposent insensiblement le corps de l'oeuvre, de l'intrigue à sa structure. Des profondeurs de la fiction germent et surgissent les visages de la mort qui semblent fusionner vers le visage unique d'une nuit souveraine. Délicieux dédale maldororien ou lynchéen d'où jaillissent des personnages fantastico-macabres comme le magicien, la bossue ou l'homme décharné du train, mais aussi des images composites et des Arcimboldo atroces :

Alors j'ai découvert le plafond de la salle et la fresque abjecte et monumentale qui l'ornait, tout entière consacrée à l'exaltation de leur vice : s'y emmêlaient des centaines de personnages armés de bras hypertrophiés plongeant dans des bouches, dans des gosiers rouge sang transpercés jusqu'aux pieds. Des noeuds, des tresses de bras traversant de part en part des corps abstraits, réduits à de simples manchons de chair creuse, à des cylindres sur pattes coiffés de régimes de bouches télescopiques. L'enfer existait bien, couvant son embryon d'humanité dégénérée dans les langes de granit de ce pays perdu (...)

Porosité entre les mondes réel et fantasmagorique. Tout vacille, se fissure, se disloque et s'effrite, même les jalons sûrs et les repères solides : les amis s'évanouissent ou meurent. Simon, Marie, Gaël...
Fissions est un roman-laboratoire au style percutant extrêmement bien tenu, qui brasse différents registres avec une belle audace et dont la langue parfois s'émaille de vocables surprenants, faisant alors de ces pages les vitrines étranges et raffinées d'un cabinet de curiosités langagières.
Comble de cette fiction, paroxysme de la fission : au fur et à mesure qu'elle progresse, l'écriture semble détruire ses propres effets, parvenant au stade ultime de sa propre désintégration. Plume autophage dont le nécessaire écoulement semble relié à l'engloutissement de ce qui précède. Pris dans son  propre tourbillon, le flot de l'écriture semble vouloir se rassasier de lui-même et s'auto-dévorer, soumettant ainsi la fiction à la fission.
À la ficssion...




Romain Verger, Fissions, Le Vampire Actif éditions


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