lundi 9 janvier 2012

Malcolm Lowry, Merci infiniment

Coulée de lave
Éric Bonnargent

Orozco, Les dieux du monde moderne
Après avoir écrit une première version d’Au-dessous du volcan refusée par les éditeurs, après en avoir perdu une deuxième dans un cantina mexicaine, après en avoir vu disparaître une troisième dans l’incendie de sa maison, Malcolm Lowry envoie en 1945 un dernier manuscrit à Jonathan Cape qui avait déjà publié Ultramarine. Il reçoit un premier compte-rendu positif à l’automne et pense alors que les neuf années qu’il a consacrées à la rédaction de ce roman aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands chefs-d’œuvre du XXe siècle vont enfin être récompensées. Mais, fin 1945, alors qu’il séjourne au Mexique, Jonathan Cape  lui fait parvenir le rapport d’un second lecteur émettant de nombreuses réserves et exigeant de nombreuses coupures. Merci infiniment constitue la réponse de Malcolm Lowry, une lettre de quatre-vingt pages. Sa défense se fait en deux parties, la première concerne le livre en général (les idées, la structure, la symbolique…) et la seconde reprend chapitre par chapitre chacune des remarques qui lui sont faites afin d’en montrer l’inanité.
Cette lettre montre la différence de point de vue que peuvent avoir l’écrivain et l’éditeur sur un texte. En tant que commerçant, l’éditeur a aussi pour objectif de vendre des livres et doit pour cela les rendre accessibles. À moins d’être un vulgaire auteur de best-sellers, l’écrivain, lui, bâtit son œuvre sans se soucier de son accessibilité. Malcolm Lowry, lui, avait conscience de l’importance de son roman : 

« Il peut être aussi abordé comme une sorte de symphonie, ou encore un opéra – voire un soap opera de cow-boys. C’est une musique syncopée, un poème, une chanson, une tragédie, une comédie, une farce, etc. Il est superficiel, profond, divertissant et ennuyeux selon les goûts. C’est une prophétie, une mise en garde politique, un cryptogramme, un film grotesque et un graffiti sur un mur. On peut même l’envisager comme une espèce de machine : ça marche aussi, vous pouvez me croire, j’en ai fait les frais. » 

Or, c’est justement le souci de l’efficacité qui guide le rapporteur dans ses critiques et le conduit tout d’abord à s’attaquer à la difficulté et à la longueur du premier chapitre. Il est vrai que celui-ci peut être rebutant. L’action se passe un an après les faits et s’il permet de poser l’ambiance, son sens et sa portée se comprennent plutôt respectivement. Malcolm Lowry admet la lenteur et la tristesse du chapitre et la revendique. Défendant l’intégrité de son texte, il propose à la place des coupes suggérées par le lecteur[1] « l’addition d’un court, subtil mais solide débroussaillage du texte dans une préface ou une présentation » dont le rôle serait comparable à celui d’une étiquette sur une bouteille :

« Vous me direz, certes mais un grand vin se passe d’une étiquette racoleuse ; à quoi je dois répondre certes mais je parle de mescal et non de grand vin et dans une cantina, le mescal n’est jamais servi sans sel ni citron – et si la bouteille n’était pas si alléchante, avec ou sans étiquette, on n’aurait peut-être pas envie d’y goûter. »

L’idée défendue par Malcolm Lowry tout au long de cette lettre est que l’œuvre d’art est une totalité que la moindre coupe altérerait, car même si certains passages peuvent paraître plus faibles, ils sont constitutifs de l’harmonie générale. Avec une certaine mauvaise foi, Malcolm Lowry répète plusieurs fois qu’il est prêt à opérer des coupes, « mais, rajoute-t-il, comment être sûr qu’en procédant à des coupes sévères, tout spécialement celles qui sont susceptibles d’altérer radicalement la forme, on n’ébranlerait pas alors les fondations du livre et sa structure profonde, celles-là mêmes qui en justifient la lecture ? » Il accepte donc le principe des coupes, mais jamais là où elles sont suggérées car elles porteraient atteinte à la cohérence de son roman. À propos du chapitre IV sur lequel s’acharne son correcteur, il écrit ainsi :

« S’il faut en couper une partie, que ce soit fait dans la perspective de l’ensemble – avec génie, suis-je tenté de préciser – en évitant de verser la moindre goutte de sang. La cohérence de ce chapitre est quasi absolue, jusqu’aux détails des chevaux, des chiens, de la rivière et de la conversation badine sur le cinéma. Et comme je l’ai déjà dit, le reste a pour fonction de fournir l’indispensable ozone. » 

Toute œuvre d’envergure, remarque-t-il, contient ce que le mauvais lecteur appellera des longueurs et c’est pourquoi il compare son roman à Moby Dick ou aux Possédés. Alors que le rapporteur de Cape Editions lui reproche de s’être lancé dans une entreprise démesurée, Malcolm Lowry rétorque que c’est la lecture du Volcan qui était une entreprise démesurée pour ce lecteur qui lit trop vite et est trop obsédé par l’efficacité. Un grand livre a besoin de grands lecteurs. Malcolm Lowry pousse la mauvaise foi jusqu’à reprocher à son lecteur de n’avoir émis aucune réserve sur le chapitre XI. Cela démontrerait à la fois la faiblesse du compte-rendu de lecture et la grande qualité de son roman : le Consul étant absent de ce chapitre et le lecteur qui avait tellement hâte de connaître la suite de ses déboires n’y a pas prêté attention…
Malcolm Lowry aime aussi montrer que les prétendus défauts de son texte sont, en réalité, des qualités. Ainsi, lorsqu’il lui est reproché des faiblesses dans la construction de ses personnages, celui-ci répond qu’elle n’est pas faible, mais inexistante, « les quatre figures principales ayant été conçues, c’est l’un des desseins de ce livre, pour représenter différents aspects du même homme ou de l’esprit humain. »
Samuel Beckett raconte qu’à René Crevel qui voulait lui faire signer le Second manifeste du surréalisme, James Joyce aurait répondu « Pouvez-vous justifier chaque mot ? Car moi, je peux justifier chaque syllabe. » S’il ne justifie pas chaque syllabe, Malcolm Lowry justifie chaque mot et montre ainsi que rien n’est laissé au hasard dans l’écriture d’un chef-d’œuvre :

« j’espère parvenir à vous convaincre que tout ce que contient le texte s’y trouve pour une raison précise. »

Si, par exemple, c’est au Casino de la Selva que débute l’histoire, c’est en référence au premier vers de l’Enfer de Dante (« Per una selva oscura ») dont Au-dessous du volcan est une réécriture. S’il y a douze chapitres, c’est en référence à la Kabbale juive qui inspire d’ailleurs de nombreux autres passages, etc. Malcolm Lowry peut alors conclure en toute sincérité :

« En définitive, j’ose prétendre que le livre est infiniment plus dense, profond, réussi, infiniment mieux conçu et développé que ne le croit votre lecteur. »

Malgré une certaine mauvaise foi, l’argumentation est si convaincante que Jonathan Cape publiera Au-dessous du volcan en 1947… sans aucune coupure. À l’efficacité, il a préféré le génie, ce qui fait de lui un grand éditeur.





Malcolm Lowry, Merci infiniment. Traduit de l’anglais par Claire Debru. Éditions Allia. 6,10 €













[1] En 1948, il écrira cette préface en reprenant de nombreux points d’explication présents dans cette lettre.

3 commentaires:

  1. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

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  2. cet article donne très envie de lire le chef d'oeuvre (avec la préface de l'auteur)

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  3. Oui, veuillez m'excuser, Eric, j'avais mis sous votre texte un commentaire destiné au texte de Marc.
    Errare redonnetum est

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