vendredi 24 février 2012

Édith de la Héronnière, Le Labyrinthe de Jardin ou l’art de l’égarement

Fausses pistes
Éric Bonnargent

Randoll Coate, Borges
Le labyrinthe fascine, c’est un fait et il fascine dans toutes les cultures, bien que son sens demeure caché. Il inspire le malaise, la perdition, mais pas seulement. Dans ce livre lui-même en forme de labyrinthe, Édith de la Héronnière nous invite à une promenade dans les méandres de l'histoire (de l’Antiquité à aujourd’hui), de la littérature (de Pline à Sebald), de la peinture (de Léonard à Picasso), de la religion (des croisades aux pèlerinages), de l’art topiaire (du jardin français au jardin anglais) ou du cinéma (de Stalker à Shining) pour nous mieux nous faire saisir non pas le, mais les mystères que contiennent les labyrinthes, toutes les catégories de labyrinthes : l’Irrgarten (le jardin d’égarement), le maze (le dessin au sol ou la haie basse), etc.
Commençons par une définition descriptive :

« Le vrai labyrinthe de jardin élève ses parois plus haut que la taille d’un homme, ce qui limite considérablement le regard. Ses couloirs se déroulent en colimaçon ou en angles obtus qui ne permettent pas de voir loin. Il s’offre comme une longue distance à parcourir dans un espace restreint à l’extrême, d’où les méandres et entrelacs serrés de manière à couvrir le plus de surface possible en permettant un très long cheminement sans qu’il ait un seul croisement de chemin. Topographiquement, il représente l’occupation maximale d’une surface limitée : un défi pour le cartographe ! Le vrai labyrinthe est obscur, surtout aux heures de soleil rasant. Dès l’entrée, l’inquiétude survient du fait de ne pas savoir où l’on va, ni ce qui attend le “pèlerin” qui pénètre dans l’inconnu de ces boyaux verdoyants. […] Forêt et labyrinthe ont un autre point commun, celui de susciter le besoin d’en sortir à tout prix. »

On pénètre dans Le Labyrinthe des jardins par le mythe fondateur, celui d’Astérios – plus connu sous le nom de Minotaure – qu’Édith de la Héronnière relate de manière passionnante, reprenant tous les éléments de l'histoire de Dédale, dont certains m’étaient inconnus. Le mythe se mêle à l'histoire, l’auteure nous conduisant avec Diodore de Sicile, Pline l’Ancien ou Hérodote en Egypte, à Memphis ou à Heracleopolis où se trouvent les plus anciens labyrinthes mentionnés, ceux qui auraient inspiré Dédale.
Le labyrinthe, je l’ignorais, a eu une importante fonction symbolique dans l’art religieux du Moyen Âge. Édith de la Héronnière emprunte cette voie en partant de Borges qui écrivait dans l’Aleph : « Augustin avait écrit que Jésus est la voie droite qui nous sauve du labyrinthe circulaire dans lequel errent les impies. » La symbolique a une connotation négative :

« L’homme errant dans les méandres de la tentation, l’homme cherchant son chemin sans bien savoir où il va : les inquiétudes et les doutes liés aux entrelacs compliqués du péché en opposition au droit chemin de la foi : l’image est claire, voire simpliste, mais elle fonctionna longtemps. »

Le labyrinthe a une autre signification liée à l’idée de pèlerinage. Notons au passage une petite remarque de l’auteure qui rappelle que le pèlerinage vers Saint-Jacques de Compostelle a, à l’origine, une signification que n’ignorait sans doute pas Jean-Paul II lorsqu’il le réactiva : il s’agissait de se recueillir sur le tombeau de saint Jacques, surnommé le “Matamore”, c’est-à-dire “le tueur de Maures”… Mais revenons à nos labyrinthes. Que ce soit en France, en Italie ou en Angleterre, ils avaient pour fonction de se substituer au pèlerinage à Jérusalem devenu impossible :

« Après l’échec de la Troisième Croisade, en 1187, le chemin de Jérusalem devint impraticable. C’est alors qu’apparurent les grands labyrinthes d’églises, surtout dans le Nord de la France. Le chemin de Jérusalem fut imprimé de manière symbolique sur le pavage des églises. Les fidèles désireux de se rendre à Jérusalem mais qui n’avaient plus la possibilité géographique de le faire, ou tout simplement pas la santé, pouvaient parcourir le labyrinthe dessiné sur le sol de l’église à genoux, avec la ferveur et le recueillement voulus, dans un esprit de pénitence, et au terme du parcours ils étaient considérés comme d’authentiques pèlerins. »

Placés en général au centre de la nef, ces labyrinthes peuvent mesurer jusqu’à quatorze mètres de circonférence et la distance à parcourir peut atteindre, comme à Chartres, deux-cents quatre-vingt quatorze mètres ! Ce labyrinthe est d’ailleurs l’un des plus complexes puisque sa circonférence est égale à celle de la grande rosace du Jugement Dernier et que le 22 août, la figure de la Vierge est projetée par le soleil en son centre. La signification spirituelle de ces labyrinthes s’est perdue au fil des âges et certains d’entre eux ont été détruits par des chanoines exaspérés d’y voir les enfants les prendre pour des terrains de jeu (à Reims par exemple). Néanmoins, les labyrinthes peuvent aussi être minuscules, comme en témoigne le labyrinthe digital de la cathédrale de Lucques et ses cinquante centimètres de diamètre.
Aujourd’hui, le labyrinthe s’est libéré de la forme géométrique qui était traditionnellement la sienne. Des artistes comme Adrian Fisher ou Randoll Coate lui ont donné son autonomie, le premier en ayant créé un en forme de tortue, le second en ayant créé un en forme de pied. France de Ranchin qui a fait du labyrinthe sa spécialité se déclare même labyrinthiste. Les matériaux ont également changé puisque les règles de l’art topiaire exigeaient des arbres à feuilles persistantes tels que le buis, le cyprès, l’if, etc. dont l’auteur nous explique les symboliques.
L’art topiaire exige du temps et c’est pourquoi il ne se développe que pendant les grandes périodes florissantes de l’histoire que sont des temps de paix. S’il exige la paix, s’il est source d’amusement, le labyrinthe n’en reste pas moins inquiétant. N’oublions pas, par exemple, que les angoisses de Langlois dans Un roi sans divertissement de Jean Giono le conduiront à allumer dans sa bouche un bâton de dynamite au cœur de son labyrinthe personnel. On pourrait objecter que le labyrinthe peut aussi être compris comme un refuge où s’amuser, un lieu en dehors de tout lieu, comme c’est le cas avec celui du jardin de l’abbaye de Thélème créé par Rabelais dans Gargantua. C’est bien le cas, mais, là aussi, le refuge devient celui de la tristesse lorsque Thélème, l’amoureux transi, s’y égare pour y pleurer. Le labyrinthe peint par Léonard de Vinci au plafond du palais Sforza utilise cette double signification, la fresque pouvant être perçue comme un abri ou comme une prison :

« Qui protège qui ? La bête est-elle à l’extérieur ou à l’intérieur ? Les deux sans doute, mais plus souvent à l’intérieur. Et le chemin du labyrinthe mène, de manière physique autant que métaphysique, à l’affrontement de ces démons de la peur et du désir qui habitent dans la conscience humaine et la tourmentent. »

Il est ici impossible d’entrer dans le détail des analyses ni même de rendre rapidement compte de tous les livres, de toutes les œuvres sur lesquels s’attarde l’auteure, mais l’étude du Songe de Poliphile est absolument remarquable. Pour celui qui pénètre dans le labyrinthe, il s’agit toujours, par la voie de l’égarement, de vaincre un Minotaure, symbole de la bestialité et de l’ignorance. Toute cette symbolique est à l’origine du développement des mazes en Europe. Les plus beaux sont ceux du palais Giusti à Vérone où Mozart et Fauré aimèrent se promener, du palais Pitti à Florence. Parmi les disparus, il faut signaler celui de Versailles, réalisé par Le Nôtre, qui fut fermé pour cause de scandales ; le labyrinthe ayant aussi une dimension érotique. Le plus talentueux des délateurs français, Rétif de la Bretonne, après avoir découvert lors de l’une de ses promenades ce qui se passait la nuit dans les allées du labyrinthe du Jardin des plantes (Les Nuits de Paris, “cent-douzième nuit”), en fit interdire l’accès. C’est Henri II d’Angleterre qui inaugura cette fonction érotique lorsqu’il fit construire un labyrinthe lui permettant de retrouver Rosemonde, sa maîtresse. La reine, Aliénor d’Aquitaine, s’y prit de la même manière que Thésée et finit par trouver sa rivale qu’elle tua au cœur du labyrinthe. Les méandres de l’amour ont souvent un aboutissement tragique.
L’amour et la mort cohabitent dans le labyrinthe. Pan est le dieu du labyrinthe. Le dieu satyre provoque la panique, la peur. Le labyrinthe conservera toujours son inquiétante étrangeté, une inquiétante étrangeté que mettra en scène Stanley Kubrick dans Shining :

« Retournant l’artifice labyrinthique à son avantage, l’enfant met ses pas dans ses propres traces dans la neige pour revenir en arrière et se cacher, prouvant une fois encore que le labyrinthe est bien le lieu de la metis, de l’intelligence pratique et de l’ingéniosité. Et il finit par retrouver la sortie tandis que le père prisonnier de ces couloirs de neige, meurt de sa course folle au sein du labyrinthe glacé qui est le véritable reflet de son âme démente. »

Alors, bien sûr, le labyrinthe est le lieu de l’errance, celle du péché, de l’amour, de la folie, mais le labyrinthe est aussi le lieu de l’égarement poétique. Il s’agit de se retrouver seul face à nos démons, face à notre solitude pour mieux les vaincre et en faire une matière à la créativité. Pour trouver, il faut d’abord s’être perdu.

Le Labyrinthe de jardin ou l’art de l’égarement est un texte passionnant. Je disais qu’il a une structure labyrinthique et c’est bien le cas. Les analyses ne sont pas chronologiques, le lecteur va et vient dans le temps, dans les thématiques, se laisse guider, flâne dans ce livre et en ressort culturellement plus riche avec toutefois un petit regret : l’absence d’iconographie. J’ai tellement été captivé par ce texte que j’ai passé des heures sur internet à trouver des photos des lieux ou des œuvres analysés par Édith de la Héronnière, parfois en vain, comme avec le plafond du palais Sforza peint par Léonard. Après tout, peut-être cela a-t-il été fait exprès : le lecteur étant contraint de se perdre dans le labyrinthe de la Toile pour mieux apprécier ce livre.





Édith de la Héronnière, Le labyrinthe de jardin ou l’art de l’égarement. Klincksieck. 17 €



2 commentaires:

  1. Texte publié il y a près de trois sur le Fric Frac Club. C'est drôle, c'était d'ailleurs un des articles les plus commentés du site, jusqu'au jour où on a commencé à se dire que c'était louche, qu'il y avait quelqu'un de la famille de l'auteur qui s'amusait un peu trop. On avait finalement supprimé les comms. Ou était-ce un autre article?

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