jeudi 4 avril 2013

Carl Gustav Carus, Voyage à l’île de Rügen

Inimitable nature

Romain Verger

Caspar David Freidrich, Moine au bord de la mer

Né en 1789 à Leipzig, Carl Gustav Carus est une personnalité singulière : après des études de chimie, de physique, de botanique et de médecine, il deviendra professeur de gynécologie à l'Académie de chirurgie et de médecine de Dresde. Mais d'autres activités, artistiques celles-là, nous l'ont rendu plus familier : ses dessins et peintures inspirés de son ami Caspar David Friedrich, comme ses ouvrages sur l'art, l'esthétique du paysage ou la nature. C'est au regard du poète Kenneth White (qui préface l'ouvrage) cette curiosité protéiforme, cet attachement au tout dont il fait sa spécialité qui l'érige en romantique exemplaire.

En 1819, Carus entreprend un voyage sur l'île de Rügen, accompagné de deux amis. Il veut se refaire une santé et marcher sur les traces de son ami Friedrich. Située au Nord-Est de l'Allemagne, sur le plateau littoral de la Baltique, l'île de Rügen a en effet inspiré au peintre plusieurs de ses toiles.

Le récit peut d'abord être lu comme un manifeste romantique. Carus en revendique pleinement la posture, prenant son temps, humant l'air et les lieux pour s'en imprégner, y faire infuser son âme dans une  sensibilité toute contemplative. Les ruines d'un cloître — "croisée gothique, solitaire au milieu d'un bouquet d'arbres, dressée, audacieuse, sur ses forts piliers" — font l'objet d'une promenade vespérale le long du Ryckgraben. Tantôt le retiennent les scintillements de la lumière sur la mer, tantôt les couchers de soleil teintant les vagues "d'or et de violet". Les marches quotidiennes, véritables immersions dans une nature dont il perçoit chaque jour davantage le caractère primitif et archaïque, sont autant d'occasions d'éprouver la plénitude comme la dissolution de son moi dans le grand tout :
 
"Je puis dire que je n'ai peut-être jamais retrouvé par la suite pareil sentiment d'une vie de la nature, aussi pure, aussi belle et solitaire, que celui éprouvé alors sur cet îlet qui ne voit guère passer de visiteurs parmi les gens qui vont à Rügen."

“Le lendemain, nous redescendîmes vers le rivage, contournâmes le cap de Perd et, par Sellin et Lanken, nous remontâmes finalement sur Bergen. Cet itinéraire offrait un aperçu si caractéristique de la nature de Rügen! À main droite, la mer, calme et rêveuse comme une ballade de la vieille Écosse, souvent parsemée jusque loin au large d’innombrables blocs de granite que les flots primordiaux roulèrent jusqu’à ces côtes depuis la Scandinavie, avec leurs glaces des premiers âges ; de loin en loin, entrant très avant dans la mer, de rudimentaires pontons de bois pour l’amarrage des yoles de pêche, ou encore de longues rangées de filets étendus à sécher. À gauche, s’élevaient les parois d’argile ocre de Perd, tandis que s’étendaient tout au long de la côte des dunes de fin sable blanc émaillé de pervenches aux corolles mauves et de touffes d’osiers. Et toujours ce silence, sans un bruit, à peine interrompu par le léger clapotis des vaguelettes ; de temps en temps le vol d’une mouette ou d’une sterne, et toujours la longue, longue ligne de l’horizon de la Baltique sur laquelle parfois se découpait une petite voile ; je ne sais nulle contrée plus propice que celle-ci au complet abandon à ses pensées et à ses sentiments.”

Carl Gustav Carus, Brandung bei Rügen


Le voyage à l'île de Rügen est une expérience spirituelle dont Carus revient durablement impressionné. Les vertigineuses falaises de craie réfléchissant une "lumière quasi phosphorescente", "le fracas de la mer montant des profondeurs" et "leur tracé bizarre et déchiqueté" le comblent en le confrontant au vide et au dépassement ; dépassement d'une humanité bornée dans ses limites corporelles et temporelles. Le sujet s'excède et participe à la genèse des lieux, à leur formation primordiale. Le romantique, comme le dit à juste titre Kenneth White devient rien de moins qu'un "habitant du cosmos", participant de l'universel.

Mais ce qu'il y a peut-être de plus intéressant dans cette relation de voyage, c'est le mouvement qui conduit peu à peu l'artiste à se déprendre de l'art, à s'en méfier du moins (c'était pourtant l'un des motifs initial du séjour à Rügen) pour se laisser posséder par la nature. Au début, celle-ci n'est appréhendée que par le prisme de l'art. Les vastes plaines de Poméranie lui rappellent les tableaux de Ruysdael. De même, Carus n'hésite pas à visiter le château de Putbus pour sa collection d'art. Il tire de ses observations paysagères des leçons en matière de techniques d'exécution qu'il dit avoir mis à profit dans ses dessins anatomiques réalisés ultérieurement. Plus fondamentalement, le voyage à Rügen lui donne le sentiment d'accéder aux arcanes de la création de son maître Friedrich : "De ce moment, tout changea! Je compris mieux ce que Friedrich avait recherché par la finesse de ses dessins". Mais la plus grande révélation, véritable déflagration pour le peintre, c'est de reconnaître son impuissance face au spectacle d'une nature sublime qu'aucun artefact ne peut espérer égaler. Par sa démesure, sa figuration des tourments intérieurs et son évidente perfection, la nature est poésie pure, spontanément manifestée : "je lançai mon carton au loin, persuadé qu'ici chaque trait était une profanation de ce phénomène qui laisse pantelant d'émotion et, bouleversé, je demeurais les yeux fixés sur ce combat grandiose entre les éléments". Pour le peintre, le constat est amer ; mais il est aussi constitutif de l'âme romantique :

"Quelle forte impression m'a faite cette nature de la mer Baltique, tel un poème tout simple qui pourtant vous remue jusqu'au tréfonds! La mer est naturellement au principe de tout, pourtant, dans un seul regard porté sur ce flux élémentaire, flot salé toujours en remous, toujours en mouvement qui, dans son étendue illimitée, se déploie si simplement sous nos yeux, quelle indicible sublimité!"

Carl Gustav Carus, Mondnacht bei Rügen


Dès lors, l'abandon et l'humble contemplation sont les seules postures qui conviennent :

"Il faut, faisant taire toute arrière-pensée, s'abandonner humblement à cette nature monotone, aller en solitaire au bord des criques sonores, contempler la mer roulant sous la houle, suivre des yeux le vol des mouettes, des grues et des cygnes, écouter le ressac bruire ou tonner sur les rochers, il faut, dans forêts de hêtres, errer autour des antiques vestiges de la préhistoire nordique, pour revenir ensuite, du haut des grandioses falaises crayeuses, accompagner du regard, là-bas, quelque voile qui s'éloigne sur le flot marin aux teintes changeantes : cette vie, alors, remue en nous maintes choses dont, je le crois, les fruits nous réjouiront encore dans nos vieux jours."



Carl Gustav Carus, Voyage à l’île de Rügen (Sur les traces de C. D. Friedrich), Premières pierres, 1999. Préface de Kenneth White. Trad. : Nicole Taubes. 11, 90 €



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