jeudi 5 septembre 2013

Witold Gombrowicz, Cosmos

Maniaque sémiotique

Romain Verger

Kurt Neumann, The Fly, 1959.
Chassé de Varsovie par ses parents, Witold (le narrateur) arrive dans le village de Zakopane et y rencontre Fuchs, un ami avec lequel il va s’installer dans une pension tenue par Léon et son épouse Léna, où se déroulera d'ailleurs l'essentiel du récit. Un huis clos qu’ils partagent avec d’autres pensionnaires qui incarnent à eux-seuls, à l’occasion de leurs repas quotidiens, une sorte de micro-société. Mais leur arrivée est perturbée par la découverte d’un oiseau pendu : «C’était un moineau. Un moineau à l’extrémité d’un fil de fer. Pendu. Avec sa petite tête inclinée et son petit bec ouvert. Il pendait à un mince fil de fer accroché à une branche.» Dès lors, en Holmes et Watson farfelus et maniaques, Witold et Fuchs vont mettre un point d’honneur à démasquer le coupable et ses motivations.

À vouloir résumer ce récit qui tient moins de l’enquête policière que de l’enquête psychologique (voire d'une traversée de la folie), on donnerait au lecteur une bien pâle image de ce qui se révèle être une expérience de lecture vertigineuse. D’ailleurs, Cosmos peut-être lu comme un anti-roman,  comme un récit dont les menus événements qui sont offerts aux griffes et à la sagacité du lecteur ne le sont que pour lui en révéler la face cachée : leurs connexions souterraines, moins diégétiques que psychiques et métaphysiques. Aux deux tiers du récit, le narrateur confondu avec l'auteur souligne la nature ambiguë de son entreprise : «Il me sera difficile de raconter la suite de cette histoire. D’ailleurs je ne sais pas si c’est bien une histoire. On hésite à appeler «histoire» une telle... accumulation et dissolution... continuelle... d’éléments...»

Car l’histoire de Cosmos (canevas tout à la fois lacunaire, proliférant et d'une viralité comparable à celle du web) semble se construire point par point, au fur et à mesure de son propre déroulement. Il est d’ailleurs fort possible que ce soit tout le contraire, et que cette fascinante toile d’araignée ait été entièrement tissée avant que d’être écrite. L’impression qui s’en dégage, pour filer la métaphore cosmique du titre, est celle d’une constellation en expansion permanente, productrice de galaxies qui s'agrégeraient les unes aux autres, dans un processus de récursivité infinie. Le cosmos étant simultanément le fruit d’une écriture-pensée qui n’en finit jamais de s’auto-générer, de se réinventer. L’auteur s’en explique dans sa préface : «Ainsi commence un processus de suppositions, d’associations, d’investigations, quelque chose va se créer, mais c’est un embryon plutôt monstrueux, un avorton... et ce rébus obscur, incompréhensible, va exiger sa solution».

Mais de solution, il n’y en a pas d’évidente car nous sommes amenés tout au long du récit à épouser dans une pure subjectivité la conscience inquiète et obsessionnelle d’un narrateur pour qui le réel est un ferment inépuisable de signes :
«[...] nous disons «une forêt» mais qu’est-ce que ça signifie, de combien de petits détails, de petits éléments, de particules, se compose une seule feuille d’un seul arbre ? nous disons «une forêt» mais ce mot est formé d’inconcevable, d’inconnaissable, d’inconnu. La terre. Les mottes. Les cailloux. On se repose à la clarté du jour au milieu de choses ordinaires, quotidiennes, familières depuis l’enfance : de l’herbe, des buissons, un chien (ou un chat), une chaise, mais seulement tant qu’on n’a pas compris que chaque objet est une armée immense, une foule inépuisable.»

Ce déploiement et cette propagation partent d’une affinité perçue par le narrateur comme problématique et nécessairement signifiante, entre le moineau pendu et le défaut buccal de la domestique Catherette : «trop fendue d’un côté, et allongée imperceptiblement, d’un millimètre, sa lèvre supérieure débordait, fuyant en avant ou glissant presque à la façon d’un reptile, et ce glissement latéral, fugitif, avait une froideur repoussante de serpent, de batracien [...] comme une obscure transition menant à son lit, à un péché glissant et humide...» Que cette bouche vienne à se rapprocher de celle de sa maîtresse Léna, et le désir-délire maniaque d’associations peut commencer. Le moineau pendu renvoie à la bouche de Catherette, qui se rattache à celle de sa maîtresse... puis ce sont d’autres motifs qui se forment en essaims et alimentent ce «tennis» de la pensée : la main de Léon, les mains de tous les pensionnaires, la flèche apparue au plafond du salon puis de la chambre, la grenouille, etc.
«Après tant d’objets que je n’aurais même pas pu tous énumérer, après les clous, la grenouille, le moineau, le bout de bois, le timon, la plume, l’écorce, le carton, etc. , et la cheminée, le bouchon, le trait, la gouttière, la main, les poignées, etc. , etc. , mottes, treillis, lit, fil de fer, cailloux, cure-dents, poulet, boutons, golfes, îles, aiguille, et caetera et caetrea et caetera, à satiété, à n’en plus pouvoir, c’était maintenant cette théière, venue comme un cheveu sur la soupe, comme la cinquième roue d’une charrette, à titre spécial, gratis, richesse, luxe du chaos.»

L’écriture de Gombrowicz s’épuise (et cela n’a bien évidemment rien de péjoratif) à suivre le fil de ces constellations, à saisir ces moments fugitifs et infra-mouvements de la pensée, ces tics et déraillements de la langue aussi, où les signes se télescopent et se répercutent en d’autres réseaux signifiants : «il y avait trop de choses, le labyrinthe se développait, une multitude d’objets, une multitude d’endroits, une multitude d’événements, chaque pulsation de notre vie se décompose en milliards de fragments, que faire ?» Par sa construction romanesque en rhizome, l’auteur parvient à suggérer l'infini possible de la langue : «Combien de phrases peut-on créer avec les vingt-six lettres de l’alphabet ? Combien de significations pouvait-on tirer de ces centaines d’herbes, de mottes, et autres détails ? Le mur et les planches de la cabane déversaient également des combinaisons infinies.»

Dans ce récit abyssal (qui m’a souvent fait penser à l’univers proustien de La Recherche, aux sous-conversations de Sarraute et à Lacan), Gombrowicz nous dévoile la nature infiniment complexe, et par ce inquiétante du réel. Une réalité cosmique en tant que telle, dont l'expansion infinie est perceptible ici-bas - proprement effrayante - dans les objets qui nous entourent, les échanges, les gestes... Un monde réel fait d’excès, de signes proliférants, contradictoires et sujets à toutes les manipulations, où rien ne va de soi, où toute vérité n’est jamais qu’éphémère. 

Dès lors, qui a le plus à cacher, des hôtes, de leurs pensionnaires ou de Witold et Fuchs ?


Witold Gombrowicz, Cosmos, Folio, [1965] 1966. Traduction : Georges Sédir. 6 €. 



 







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