jeudi 19 décembre 2013

Entretien avec Paul Beatty




Éric Bonnargent



« L’identité noire, écrivait Beatty dans Slumberland, c’est du passé, et moi, pour ma part, je ne pourrais m’en réjouir davantage, parce que désormais je suis libre d’aller au centre de bronzage si j’en ai envie, et j’en ai envie. » Cette question de l’identité était déjà au cœur d’American Prophet, son premier roman, aujourd’hui traduit aux éditions du Passage du Nord-Ouest. Ce roman halluciné se présente sous forme de mémoires. Gunnar Kaufman, le narrateur, commence par raconter sa généalogie. Parmi ses ascendants des esclaves veules ou opportunistes, des hommes libres en droit, mais toujours asservis. Son enfance à Los Angeles est heureuse, mais tout change lorsqu’il quitte Santa Monica pour le ghetto de Hillside où il va lui falloir apprendre à être un Noir. De manière aussi drôle que percutante, dans une langue parfois très littéraire, parfois très argotique, Beatty raconte les mésaventures de Gunnar et de ses deux amis : Scoby, un basketteur amateur de jazz et Psycho Loco, un redoutable chef de gang. Poète et basketteur de génie, Gunnar va peu à peu s’imposer et devenir malgré lui le porte-parole déjanté de la communauté noire.


Vous avez débuté votre carrière artistique par le slam. En 1990, vous êtes couronné grand champion de slam au fameux Nuyorican poets cafe de New-York. Vous publiez ensuite deux recueil de poèmes : Big bank take little bank, en 1991 et Joker, Joker, Deuce, en 1994. Quelles sont les raisons qui vous ont poussées vers la prose ? Quelle est l’influence du slam sur votre écriture romanesque ?
Ce qui m'a poussé vers la prose ? Difficile à dire. Je n'ai jamais été très à l'aise avec mon statut de poète, et encore moins avec l'étiquette de slameur qu'on m'avait collée. La longueur de mes poèmes devenait délirante et les deux personnages principaux d'American Prophet commençaient à prendre corps dans ma tête. À l'époque, je disais à qui voulait l'entendre que j'avais une idée de bouquin mais que je ne savais pas encore de quoi il s'agissait. En rédigeant deux essais que m'avait commandés le Village Voice, je me suis rendu compte que la prose me rebutait en fait moins que je ne l'avais cru. Je m'étais mis à la poésie en partie parce que j'appréciais la liberté formelle qu'elle offrait. Bien sûr, en poésie aussi il existe des "règles", mais je ne les connaissais pas, et cette méconnaissance de la forme et de la fonction faisait du medium une sorte de havre dans lequel je pouvais me retrouver seul avec mes pensées. Comme je suis originaire du sud de la Californie, je prends toujours autant de plaisir à marcher dans la neige vierge, et dans la page de poésie, je pouvais contempler la trace que laissaient mes pas. Au milieu des années 1990, à l'occasion d'un long essai intitulé What set you from, fool ? [T'es de quel gang, crétin ?, non traduit en français] que j'ai écrit pour NEXT, une anthologie rassemblant des auteurs de la génération X, je me suis aperçu que la prose offrait encore moins de limites. Dans cet essai, j'ai commencé à entendre les échos de la voix de Gunnar Kaufman et, plus important encore peut-être, j'ai découvert le "décor", qui n'existe pas de la même manière dans ma poésie.
L'influence de la poésie dans mon écriture est immense. L'influence du slam, en revanche, est nulle. Le slam n'a d'ailleurs joué aucun rôle dans ma poésie non plus, mais le concept influence la manière dont certains me lisent et lisent mon travail, c'est vrai.

Depuis American Prophet, vous avez publié deux autres romans. Tuff (non encore traduit en français) et Slumberland. Diriez-vous que votre travail en tant qu'auteur a évolué en quinze ans ?
Je ne saurais dire si mon travail a évolué en tant que tel, mais j'ai pour ma part un peu changé, alors mon écriture doit quelque part refléter ces changements, oui. J'écris parce que... je ne sais pas, à vrai dire, pourquoi j'écris. Mais j'écris. Pour moi, l'écriture n'est ni une religion, ni un sport, ni de la Scientologie. Et je ne pense pas qu'un auteur devrait viser autre chose que, peut-être, le point final à la fin de son texte.

Dans l’avertissement de sa pièce intitulée Les Nègres, Jean Genet se demande : « Mais, qu’est-ce que c’est donc un Noir ? Et d’abord, c’est de quelle couleur ? » Le jeune Gunnar se pose les mêmes questions : rejeté par les Blancs à cause de sa couleur, il est également rejeté par les autres Noirs qui considèrent que la couleur de peau ne suffit pas à faire un Noir. Pouvez-vous répondre aux questions de Jean Genet ?
Cette citation est géniale. Les questions sont brillantes. Mais je ne parle pas aux morts et même si c'était le cas, je ne serais pas en mesure de fournir une réponse susceptible de rendre justice à la question posée. Je ne suis pas sûr, de toute façon, que Gunnar pose exactement ces questions-là.
Et même s'il les posait mot pour mot, elles seraient différentes dès lors qu'elles seraient sorties de sa bouche à lui. Car il ne partage pas et ne peut pas se permettre de partager (même s'il le voulait) la fausse naïveté de Genet. Quoi qu'un Noir représente à ses yeux, quelle que soit l'idée qu'il s'en fasse, de toute évidence Genet n'en est pas un. Pour lui, le Noir, c'est un autre. Même si Gunnar fait parfois référence aux Noirs à la troisième personne, lui aussi, il s'agit davantage d'un pluriel qui se monte à un et demi ou à deux et demi (je ne parviens pas à trancher). Et une chose est claire, en tout cas, c'est que ce demi-là, quel qu'il soit, n'est pas français.
Sa question d'autre part, sous-entend peut-être son opposé. « Mais qu'est-ce que c'est donc un Blanc ? Et d'abord, c'est de quelle couleur ? » Il faudrait le lui demander. Quoiqu'il en soit, ces questions ne se lisent pas de la même façon selon qu'elles sont prononcées du point de vue d'un Blanc ou de celui de l'un des "nègres" de Genet, auquel cas elles passent pour de l'ethnocentrisme criant, de l'insolence, voire de l'ignorance.

Oublions donc Genet... Pourquoi donc Gunnar a-t-il tant de mal à s’intégrer lors de son arrivée à Los Angeles ? Lui-même implore les « dieux de la négritude » de le faire suffisamment noir. Qu’entend-il par-là ?
Pour la même raison qu'il est difficile pour presque tout le monde de s'intégrer sous des climats qui ne leur sont pas familiers. La langue, la culture, les visages, la géographie... Une nouvelle école, un nouvel lieu de travail, un nouveau quartier — la différence est la même. Même si dans le cas présent c'est aggravé par le fait que Gunnar ne se sent vraiment chez lui nulle part. Événements et personnages se liguent parfois pour le forcer à s'intégrer. 
Mais qu'entend-on exactement par s'intégrer, en fait ? Qu'un individu se sent à l'aise, à sa place dans son environnement ? Ou que l'environnement est à l'aise avec lui, lui accorde une place ? 
Je me souviens d'une scène dans un film de Pasolini où ce dernier interviewe des étudiants Italiens lors d'une soirée. Ils sont tous vêtus de la même manière. Arborent les mêmes coupes de cheveux. Écoutent la même musique. Dansent de la même façon... Et quand il leur demande s'ils ont l'impression d'être intégrés dans le groupe, en tête à tête ils répondent tous plus ou moins : « Non, je ne suis pas comme les autres. Je ne me sens vraiment pas à ma place. »

À propos d’intégration : au Black-blanc-beur français correspond aux États-Unis le black, blanc, jaune. Le jeune Gunnar remarque pourtant qu’il existe deux multiculturalismes : « celui de la salle de classe, où l’on nous enseignait que les notions de race, de sexe et d’orientation sexuelle n’avaient aucun sens, et celui de la cour de récré, territoire sur lequel régnaient les spécialistes des blagues de pédés, de paysans et de Polonais. » Plus tard, on assiste aux émeutes de 1992 à Los Angeles qui ont suivi l’acquittement des policiers qui avaient passé à tabac Rodney King. Que pensez-vous de cette bannière black-blanc-jaune ? N’a-t-elle vraiment aucun sens ?
J’ai tendance à haïr les slogans et la façon dont on les utilise. De même, je fuis comme la peste les célébrations en tout genre, quoiqu’on célèbre : la diversité, la victoire, un mariage ou un anniversaire. Au lycée, j’avais un professeur d’éducation civique absolument raciste – le docteur Cooper. Un vrai salaud. Pour une raison ou pour une autre, il ne supportait pas la présence des élèves venus d’autres quartiers, des Noirs pour la plupart. Bref, un jour, il nous a dit quelque chose qui en substance signifiait cela : « On ne peut pas forcer l’intégration. Ceux qui veulent s’intégrer s’intègreront. » Je n’ai jamais réussi à décider dans quelle mesure j’étais d’accord avec lui ou pas. Il s’agit après tout d’une opinion/d’un slogan qui permet de justifier l’inaction en matière d’intégration, mais c’est une phrase qui m’est restée. Elle m’a permis de prendre conscience qu’aux yeux de beaucoup, l’intégration est un concept limité. Ici, en Amérique, le mot « intégration » peut servir simplement à masquer la réalité. « Je ne suis pas raciste. J’ai un ami noir, un cousin au deuxième degré noir, un réceptionniste, un Président de la république (ou quelqu’un d’autre) qui sont noirs. » L’un des problèmes est que nous ne savons pas si l’intégration est un état naturel ou contre nature. L’intégration, forcée ou pas, constitue-t-elle de l’entropie sociale ou tend-t-elle vers l’ordre social ? « Black, blanc, jaune » a autant de sens que ce que chacun veut bien lui donner. Le slogan avait sans aucun doute un sens pour les gens derrière les banderoles, et il signifiait probablement quelque chose pour ceux qui l’entendaient. « Black, blanc, jaune »…. Oui, sans doute que dans la lutte pour la justice sociale, il est parfois nécessaire de souligner l’évidence.

Parce qu’il est doué au basket, Gunnar est dispensé par son professeur de mathématiques de devoirs et il se voit offrir l’opportunité de rejoindre les Universités les plus cotées. Le sport permet certes à ceux qui n’en ont pas les moyens d’accéder aux études supérieures, mais n’est-ce pas un comble d’hypocrisie ?
Je ne suis pas certain de bien comprendre la question. Où est l’hypocrisie ?  Dans le fait qu’on oppose l’acuité mentale à l’acuité physique ? Je ne vois pas en quoi l’une empêche l’autre. Ou dans le fait qu’il ait été exempté de devoirs de maths et qu’il ait tout de même pu intégrer une école de l’Ivy League ? Il ne faut pas présumer de la méritocratie. Il existe des individus sans talent qui,  de par leur simple nom de famille, ont été exemptés de cours de maths à vie, sans que cela leur ait fermé les portes des établissements de l’Ivy League. George Bush en est un parfait exemple.

Comment faut-il comprendre la vague de suicides abracadabrants que Gunnar déclenche malgré lui ? S’agit-il d’un acte de révolte ou de soumission ?
À vous de me dire. Ce n’est ni l’un ni l’autre. C’est l’un ou l’autre. C’est les deux. C’est en tout cas la suite logique d’une existence qui, aux yeux de Gunnar, apparaît souvent comme paradoxale. Et un suicide n’est-il pas souvent un acte interprétatif ? Cela étant, j’imagine qu’en un sens, le livre entier est une très longue lettre de suicide.

American prophet est souvent très drôle. Vous êtes par ailleurs l’auteur d’une Anthologie de l’humour afro-américain. Pourquoi l’humour est-il si important pour vous, dans la vie, mais aussi dans vos livres ?
Un rôle important j'imagine. Je n'essaie pas nécessairement d'être drôle. Simplement, c'est ainsi que j'écris. Que je raconte les histoires. Les gens me disent souvent que je ne conçois pas les problématiques sociales, comme celles de race et de respect par exemple, de la même manière que la plupart des gens. Et lorsqu'on l'aborde sous des angles et des perspectives différentes, le monde a tout de même parfois l'air drôle. Ce n'est pas que je ne prends pas les choses au sérieux, mais pour moi le sérieux n'implique pas la déférence.


 Entretien traduit par Nathalie Bru paru dans le Matricule des Anges, septembre 2013.






Paul Beatty, American prophet. 
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Bru. 
Passage du Nord-Ouest. 21€

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