Affichage des articles dont le libellé est Berthet Frédéric. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Berthet Frédéric. Afficher tous les articles

lundi 12 novembre 2012

Frédéric Berthet - Simple journée d'été

Frédéric Berthet : l'art de l'esquisse
Marc Villemain

Éditions Denoël
Il est un peu triste – et le spectacle du temps n’invite hélas pas à l’optimisme – d’avoir à attendre la disparition d’un écrivain pour le découvrir. Et en mort, Frédéric Berthet s’y connaît, qui succomba chez lui, seul, abattu par l’alcool et la dépression, au soir de la Noël 2003 : mort exemplaire, s’il en est. Il laissera derrière lui un Journal de trêve dont on a beaucoup parlé ces dernières semaines, quelques amitiés éberluées (Jean Echenoz, Michel Déon), une posture peut-être, où croisent le cabotinage, le silence, l’évitement, les frasques et le retrait ; une existence qui pourrait nous rappeler celle d’un Dominique de Roux – mais quand celui-ci fuyait hors de (chez) lui pour trouver le bon tempo de l’existence et lutter avec le langage, Berthet s’enfouissait, s’auscultait, se détruisait. Et puis il y a ces quelques textes, dont on disait alors qu’ils faisaient de lui un écrivain prometteur – expression générique parfois utilisée pour évoquer ceux à qui seront toujours fermées les portes du grand public.

Ainsi ces nouvelles, publiées une première fois en 1984 dans une relative indifférence, et dont il est plus difficile que prévu de dire pourquoi on les a aimées. Entier, amer, traversé par une métaphysique incandescente mais construite pour l’élégance, Berthet brûle tout, tout de suite : son talent éclate en fulgurances, en traits, en saillies et en reparties. Tout est toujours dans le potentiel – comme ce grand roman qui ne verra finalement pas le jour et vers lequel il avait tourné son existence tout entière. Le langage est travaillé ici au pilon, là aux ciseaux de couturière. Non par souci du style, quoique son existence soit à elle seule comme un exercice de style, mais parce que « ce n’est pas avec la sexualité, mais avec le langage que la malédiction est entrée dans le monde. » On aime, donc, ces petits textes accoudés les uns aux autres, à ce point serrés qu’on se demande parfois s’il ne s’agit pas plutôt d’un roman découpé aux seules fins d’inoculer un souffle qui ne peut tenir puisque tout va vite, que tout doit aller vite, ces petits textes d’un désespoir poli qui nous revient en sourires. Et nous sommes envahis par ces atmosphères d’élégance brillante, ces douceurs au bord du craquement, cette tendresse aristocratique pour des coutumes qui n’ont plus cours, ces accès de délicatesse qui peinent à dissimuler ce qui surchauffe et bouillonne dans l’arrière-cuisine, cette parole où l’on entend, éperdue, complice, la voix de Fitzgerald. 


Article paru dans Le Magazine des Livres - N° 2, février/mars 2007
 

mercredi 26 octobre 2011

Frédéric Berthet, Correspondances 1973-2003

Berthet revient
Marc Villemain
Éditions de La Table Ronde
« Restez insolemment et opiniâtrement juvénile », écrivait Henri Peyre en conclusion d’une lettre qu’il adressa à Frédéric Berthet, le 13 juin 1988. Là est peut-être condensé ce qui charmait tant de ceux dont l’écrivain rencontra l’existence, et qu’étayent, avec quel éclat, quelle élégance passionnée, ces Correspondances réunies, non sans affection, par Norbert Cassegrain. Que reste-t-il de Frédéric Berthet ? Pour beaucoup de ceux qui le connurent, et qui le lurent de son temps (c’était hier), le souvenir d’un être très singulier, très libre, autour duquel vibrionnait quelque incessant et insolent génie, entreprenant, caustique, délicat, faisant et défaisant les humeurs, aussi imprédictible dans ses gestes que fidèle à ses amis, suscitant, excitant les événements, un pince-sans-rire encore, aussi peu avare de bons mots vachards que d’attentions raffinées. Un de ces êtres dont on devine, nonobstant la figure d’incorrigible adolescent, le sentiment d’incomplétude amère ou de pressentiment larvé, cette figure d’homme qui se refuse, jusqu’à la rupture, à la sourde sensation du spleen, de la déroute ou de l’abattement intime. Je peux me tromper : je ne l’ai pas connu – seulement lu. Toutefois c’est aussi ce qui transparaît dans ces Correspondances, dont le tour joueur, parfois enjoué, apparaît bien des fois comme le pendant spirituel d’un regard intérieur qui l’eût volontiers porté à la lassitude, comme un contrepoint à la tension émotive où on le sent pris.

En sus des impressions personnelles, Frédéric Berthet laisse surtout derrière lui, et pour user d’une formule consacrée, le souvenir d’une des figures littéraires les plus douées de sa génération. La lecture de Daimler s’en va (simultanément réédité), ou de son élégante et Simple journée d’été, donne une idée très vive de ce talent inflammable, de cette chose écorchée dont émane une tendresse mal apprivoisée pour le monde : d’où ces ellipses explosives, cet irrépressible brio. Éric Neuhoff avait bien raison de dire qu’il y avait chez Berthet quelque chose « de français en diable », cette malice peu commune à jouer avec la langue, à jongler entre les postures, à s’immiscer entre chaque parcelle de drôlerie désespérée. De tout cela, sa correspondance donne un aperçu très saisissant. On y lira, avec plaisir et grande sympathie, ces conciliabules souvent cocasses, toujours pénétrants, avec ceux qui, d’emblée, sentaient, savaient son talent ; Roland Barthes, par exemple : « … vous dire que j’aime votre texte, incapable d’ailleurs et je ne fais pas d’effort, de le dissocier de l’amitié que j’ai pour vous : un texte qui fait dire, comme un sourire ou une inflexion : "c’est tout lui". » Et les cartes postales hilares de Patrick Besson, et les petits mots espiègles de Jean Echenoz. Pour ma part, ce que j’en retiens, ce que j’ai aimé, beaucoup, c’est de pouvoir partager et observer d’aussi près son amitié avec Michel Déon. Trente-cinq années séparent les deux hommes : qu’est-ce, en regard de leurs affinités ? Ces deux-là correspondent à tout va, se comprennent si vite, et si bien, sont spontanément si sensibles aux mêmes choses, partagent une telle et même idée de la littérature, qu’ils savent, d’instinct, ce qui importe, et que cette correspondance livre avec drôlerie, grâce, discrétion. Les deux connivents y rivalisent d’effronterie, de spiritualité, d’instinct curieux, et c’est un régal de les contempler nourrir l’affection qu’ils se portent, d’égal à égal. 

Berthet écrivait à son ami Patrice Soranzo, en 1980 : « Enfin je ne sais plus, à l’instant, si le monde est là pour entraîner l’écrit, ou l’inverse. Je veux dire, s’il faut considérer l’événement comme une provocation à la littérature, ou le roman comme une provocation à l’événement. » De toute façon, la leçon est là : tout tourne autour de la littérature ; tout passe par son filtre ; la littérature est ce qui me justifie à l’instant même où je parle et vis : et la vie n’est guère objectivable si elle n’est mise en mots, si elle n’est transformée, transfigurée en littérature. Aussi est-ce à Frédéric Berthet lui-même qu’il reviendra de conclure cet article. Qui écrit à Éric Neuhoff, en 1990, cette sorte d’aphorisme grave et badin où se révèlent ce que j’ai tenté de décrire comme relevant à la fois d’un rapport très intense à la société, d’une envie d’en être et de jouer de ses interminables recoins (cette société dont il dit, dans une lettre à Claire El Guedj, qu’elle l’intéresse « comme un meuble contre lequel on s’est heurté »), et d’une force étrange et lumineuse qui sans cesse le ramène au détachement, à la solitude et à la littérature: « Au fond, ce qui reste, dans la vie, c’est des souvenirs et du papier à lettres. » 

Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 30, mai/juin 2011