vendredi 16 septembre 2011

Gabriel Josipovici, Moo Pak

Walking on the Moo Pak
Éric Bonnargent


« Les crayons sont pour les romanciers de l’époque victorienne, dit-il,
et les traitements de texte sont pour les postmodernistes espiègles. »

Giusto Utens, Les Jardins de Boboli
Moo Pak est un livre sans intrigue constitué d’un seul paragraphe réunissant les conversations qu’eurent pendant une dizaine d’années Damien Anderson et Jack Toledano en parcourant les rues de Londres. En réalité, ces conversations se réduisent à un soliloque puisque Damien Anderson ne retranscrit aucune de ses interventions, si interventions il y a eu. Lire Moo Pak, c’est écouter parler Jack Toledano, le double obscur de Gabriel Josipovici.
Professeur de lettres et écrivain, Jack Toledano estime que « la seule façon de parler, c’est en marchant. » Alors, en compagnie de son ami, il arpente Londres de long en large, faisant part de son malaise, de son déracinement, celui d’un Juif né en Égypte, qui ne se sent pas plus Juif qu’Anglais, nulle part à sa place, ni ici ni ailleurs. Jack Toledano ne se plaint pas de ce sentiment d’étrangeté avec les autres et avec le monde qui est pourtant responsable de l’échec de son mariage (« car j’ai toujours eu l’impression que je jouais à être un mari et un père et que ma femme et mes enfants jouaient à être ma femme et mes enfants ») car il sait que c’est l’apanage des grands écrivains « à jamais exclus de ce monde » dont il aime à s’entretenir avec son ami : Shakespeare, Beckett, Proust, Kafka… et surtout Swift qui le « rend fier et heureux d’être vivant et humain. » Dans un monde « en train de devenir un endroit insupportable, en partie parce qu’aucun endroit n’y est plus caché », la lecture est un ultime refuge permettant d’éviter la vulgarité et l’abêtissement ambiants dont le walkman est le principal symptôme. Grâce à cet appareil, les gens, autrefois condamnés à s’abrutir chez eux en allumant leurs télévisions ou leurs radios, peuvent, par « peur du silence » et « peur de la solitude » emporter du bruit avec eux ; pas de la musique mais bien du bruit, « du bruit pour du bruit, du bruit pour faire taire le silence. » Écœuré par la médiocrité de ses étudiants qui, dans cette société bénéficiant d’un « confort infini » mais n’ayant « absolument aucun espoir », sont devenus de simples des « clients », Jack Toledano a décidé de renoncer à l’enseignement. Ils sont si bien-pensants qu’ils « défendent fastidieusement et sans humour toutes les bonnes causes », mais « ils ne comprendront jamais ce que tous les artistes ont su jusqu’à présent, que l’omission d’une virgule ou la répétition malhabile d’un mot à l’intérieur d’une phrase était le signe d’un manque de vision et de moralité. » Tantôt érudit, tantôt drôle et même parfois un peu pathétique, Jack Toledano s’emporte, s’explique et, de digressions en digressions, après avoir abordé de nombreux thèmes allant de la peinture à la Shoah en passant par le langage animal, il en vient à aborder avec plus d’insistance celui de l’écriture, fil conducteur de toutes ses pensées. Commençant par vanter les mérites de la machine à écrire sur l’ordinateur (celle-ci évitant à l’écrivain la possibilité de réécrire indéfiniment la même phrase et l’obligeant ainsi à avancer coûte que coûte), puis s’en prenant à la passion des littérateurs pour l’adjectif et à l’écrivain postmoderne qui « tente de donner l’impression qu’il n’a pas de sentiments mais désire seulement jouter avec toutes les traditions, impressionner ses pairs, satisfaire le nabab d’éditeur qui lui a octroyé une avance ridicule et qui veut vraiment beaucoup faire toutes ces choses mais qui veut aussi évidemment écrire un livre grâce auquel le monde entier l’aimera et le couronnera de laurier », Jack Toledano en vient enfin à parler de son travail, de la grande œuvre que tant de bons écrivains ayant comme lui publiés de nombreux ouvrages n’ont pas réussi à écrire. Ce roman auquel il prétend travailler depuis 10 ans a pour centre Moor Park, un manoir où vécut le jeune Swift et qui devint, au cours du temps, un asile d’aliénés, puis un collège, un centre de décryptage pendant la seconde guerre mondiale, un centre d’études sur les primates et enfin une école. Pendant des années, Jack Toledano a parlé de ce livre à venir à Damien Anderson, lui a expliqué la complexité de sa structure utilisant la suite de Fibonnaci, la sextine et des palindromes. L’excès de réflexivité et de lucidité n’est cependant pas toujours conciliable avec la création et certaines révélations auront peut-être raison de cette amitié.
Les propos de Jack Toledano sont aussi désenchantés qu’envoûtants et, en terminant Moo Pak, le lecteur saura à quel point Damien Anderson a raison : « il n’y a rien de mieux que d’aller se promener avec Jack Toledano. »








Gabriel Josipovici, Moo Pak. Traduit de l’anglais par Bernard Hœpffner. Quidam. 20 €










Article initialement paru dans Le Magazine des Livres, Mai 2011.

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