vendredi 30 décembre 2011

Alessandro Mercuri, Peeping Tom


Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil
Éric Bonnargent


Happy Tree Friends
Après l’étonnant Kafka Cola en 2008, Alessandro Mercuri est de retour avec Peeping Tom. « Peeping Tom », Tom le voyeur, est celui qui osa regarder Lady Godeva passer nue sur son cheval et eut pour cela les yeux brûlés. « L’aveuglement, est-il écrit en quatrième de couverture, est le prix à payer quand on voit ce qui ne doit pas être vu. »
 À mi-chemin entre l’essai et la fiction, Peeping Tom est un livre constitué de plusieurs chapitres distincts dans lesquels le lecteur fera la rencontre d’Aristote et de Nicolas Sarkozy, d’Ulysse et de Ségolène Royal, de Jésus et de Superman ou encore de Mandrake et de Mandrake (la personne réelle et le personnage fictif). Reprenant à son compte la proposition de Protagoras selon laquelle « l’homme est la mesure de toute chose », l’auteur considère que la vérité n’est qu’illusion, qu’elle n’est que là où l’on veut bien la trouver. Aux philosophes en quête de vérité, Alessandro Mercuri préfère la lucidité d’un Schopenhauer dont L’Art d’avoir toujours raison auquel il consacre son premier chapitre. La vérité appartient à qui maîtrise le langage. Pourfendeur de ceux qui vénèrent la vérité comme une idole, l’auteur s’en prend aussi au moralisme sous-jacent à nos sociétés laïques :

« Que voulez-vous, aujourd’hui il faut être intellectuellement vertueux, bien sous tout rapport conceptuel et au-delà de tout soupçon idéologique. »

L’époque est bien-pensante et chacun se réclame de la vertu. Ou de son apparence. Ainsi en est-il de Michel Onfray qui condamne Sade sous prétexte que l’écrivain aurait plus de devoirs que de droits. Cette dénonciation du puritanisme ambiant culmine dans l’excellent chapitre intitulé « Mondo Kawaii @..@ ». Alessandro Mercuri y développe une « métaphysique du toon » à partir de l’analyse de la série Happy Tree Friends (seulement disponible sur internet). Ce dessin animé mettant en scène de ravissantes petites créatures dans des situations aussi absurdes que sanglantes est violemment attaqué aux É.U. aussi bien par des ligues de vertu, que par des intellectuels et des scientifiques qui prétendent que « la cervelle qui gicle serait une invitation à faire gicler la cervelle »… N’est-ce pas oublier au nom d’une morale étroite le rôle de la catharsis ? Le spectacle de la violence n’engendre pas la violence, il permet de les expurger. L’auteur rappelle qu’Homère se régalait à décrire des scènes de combat que l’on qualifierait aujourd’hui de gore. Mais « les temps modernes sont au bling bling et à ses contempteurs, faux dévots et imprécateurs sentimentalistes, prêtres du bien, du mal et de l’obscène vérité. » Tel est le paradoxe d’une modernité friande d’apparences et pourtant attachée au Vrai et au Bien. Alessandro Mercuri, lui, montre que la frontière entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal est floue et que la fiction devance bien souvent la réalité.
Illustré par des œuvres d’art, des photographies, des articles de journaux…, Peeping Tom est un livre souvent passionnant, un bel état des lieux de notre monde.

Article initialement publie dans Le Magazine des Livres.




 

Alessandro Mercuri, Peeping Tom. Éditions Léo Scheer. 18 €


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire