lundi 20 février 2012

Carlos Liscano, Le Lecteur inconstant

Convalescence
Éric Bonnargent 
« J’aime la nuit. J’ai toujours été de la nuit. 
C’est avec la complicité de la nuit que je veux disparaître. »

Antoni Tàpies, Capçal
Dans Atopia,Petit observatoire de littérature décalée, je parlais de L’Écrivain et l’autre, né de la brutale incapacité à écrire dont a été victime son auteur, l’écrivain uruguayen Carlos Liscano. Écrire sur l’impossibilité d’écrire n’est pas si paradoxal ; il s’agit de l’une des nombreuses manifestations de cette maladie littéraire qu’EnriqueVila-Matas appelle, en référence au personnage éponyme d’Herman Melville, le syndrome Bartleby, « ce mal endémique des lettres contemporaines, cette pulsion négative ou cette attirance envers le néant, qui fait que certains créateurs, en dépit (ou peut-être précisément à cause) d’un haut niveau d’exigence littéraire, ne parviennent jamais à écrire ; ou bien écrivent un ou deux livres avant de renoncer à l’écriture ; ou encore, après avoir mis sans difficulté une œuvre en chantier, se trouvent un jour littéralement paralysés à jamais. » Chez Carlos Liscano, cette paralysie ne concerne que la fiction. Si l’on pense à La Fêlure de Francis Scott Fitzgerald, on se rend compte que cette impuissance lucide est à l’origine de quelques-uns des plus beaux textes de l’histoire de la littérature.

C’est pourtant par l’exercice de l’écriture que Carlos Liscano a échappé à la folie lors des treize années qu’il a passées dans les geôles de la junte. Pour échapper au sadisme, à la cruauté et à l’humiliation, il a commencé à rédiger un roman dans sa tête puis sur de petits bouts de papier. En 1985, il est libéré et, exilé en Suède, devient écrivain. Depuis son retour en Uruguay en 1996, il ne parvient plus à écrire, comme si l’écriture était une odyssée que le retour à Ithaque avait rendue impossible. Un écrivain, pourtant, « n’existe qu’en écrivant. » N’y parvenant plus, Carlos Liscano se pose forcément la question du suicide. Plus qu’une confession intime dont on n’aurait pas grand-chose à faire, Le Lecteur inconstant se présente comme une réflexion sur le métier d’écrivain et sur sa condition. Ce métier n’est pas un métier comme un autre, il n’obéit à aucun horaire. Être écrivain, c’est « être » écrivain et « être » écrivain, c’est être en décalage permanent avec le monde et les autres (« Tant que j’écris, la vie est en suspens »). Le rapport au monde de l’écrivain est abstrait :

« J’ai beaucoup vécu, mais de façon abstraite. »

Ce que veut dire Carlos Liscano, c’est qu’au lieu de percevoir le monde directement, il le voit à travers le prisme des mots. Les choses sont des mots avant d’être des choses. De ce fait, elles perdent leur évidence. Pour l’écrivain, sa vie « ce sont les mots, ce qui est abstrait, inutile. » Ces mots sont pourtant l’objet de sa quête, ils sont toujours là et pourtant toujours insuffisants pour dire le monde, le sujet, les sentiments… qu’ils ne constituent pas, qu’ils ne permettent même pas de dire :
« Écrire, c’est être en maraude, c’est traquer la proie. On ne l’attrapera jamais. Mais sans maraude il n’y a pas de vie. Écrire est […] le désir de pouvoir dire un jour « je », et que tout soit diaphane. Et ça, c’est impossible. »

Peu à peu, l’écriture l’a soustrait au monde, à l’action, à la simplicité des choses, à la solitude, celle de l’écrivain qui « n’est pas la triste solitude de celui qui se sent abandonné par le groupe mais la solitude peuplée de celui qui choisit l’individuation suprême. » À force de s’être fait observateur du monde, Carlos Liscano a fini par perdre son rapport à celui-ci, a fini par ne plus rien comprendre à l’existence et cela au point de regretter de ne pas avoir choisi d’être épicier plutôt qu’écrivain, au point d’envier son chien :

« Mon chien connaît la vie. Il m’a appris beaucoup de choses. Moi, je ne lui en ai appris qu’une ou deux. »

À défaut d’écrire, Carlos Liscano tente de reprendre contact avec la réalité en pratiquant des travaux manuels. Il dit le plaisir qu’il éprouve à élaguer des arbres, à réparer une armoire ou à se livrer à la plus sensuelle des activités, celle qui le ramène à la littérature : la reliure. En lisant ces lignes, le lecteur pourrait croire qu’après L’Écrivain et l’autre, Le Lecteur inconstant n’est qu’une nouvelle variation autour de l’impuissance de l’auteur à écrire. Carlos Liscano s’en inquiète lui-même et craint de rabâcher, d’écrire une nouvelle fois ce qu’il a déjà écrit. Il y a pourtant une différence essentielle entre ces deux textes : si L’Écrivain et l’autre est l’analyse d’une pathologie, Le Lecteur inconstant permet au lecteur d’assister à un rétablissement. Tout en s’interrogeant sur le sens de son métier, Carlos Liscano se remet peu à peu à écrire. Le lecteur suit la genèse de ce texte qu’il découvrira à la suite de cet essai : Vie du corbeau blanc. Il s’agit d’un récit étrange, né de la littérature et renvoyant à la littérature. Le corbeau dont il est question serait tiré d’une nouvelle de Léon Tolstoï. S’étant peint en blanc pour rejoindre les pigeons qui le chassèrent quand il se mit à parler, le corbeau rentra chez lui, mais ses congénères ne l’ayant pas reconnu le chassèrent à leur tour. Carlos Liscano fait de ce corbeau errant un conteur qui, de soir en soir, revisite les grands classiques de la littérature. Il se retrouve ainsi en mer marin à bord du Pequod, se lie d’amitié avec Rastignac ou Lord Greystoke, sera plongé l’univers de Dino Buzzati ou d’Alejo Carpentier et de bien d’autres encore. Le corbeau n’est évidemment nul autre que Carlos Liscano lui-même :

« Le corbeau est un malheureux comme moi qui, faute d’histoires vraies, s’approprie les aventures qu’il a lues par-ci par-là. »

Se réapproprier l’histoire de la littérature, s’y perdre, pour mieux se retrouver. Il y a fort à parier que le prochain livre de Carlos Liscano sera un roman. Car un roman naît d’autres romans, la littérature génère la littérature, tel est son secret :

« Celui qui se met à écrire a beaucoup lu, il a choisi le secteur de la littérature qui l’intéresse le plus, il a sélectionné des livres qu’il relit de temps en temps. Il sent que cet univers est sa création. Il l’a créé au cours de nombreuses lectures. Voilà les livres et les auteurs qui lui sont propres qu’il relie à lui-même par affinités intimes. Mais un jour, un jour quelconque, il sent que dans cette série il manque un terme, un livre qui devrait être la continuation des autres. Il ne le formule pas ainsi, mais il le sent. La trouvaille est si prodigieuse que cet individu ne se rend pas compte qu’à cet instant il va cesser d’être qui il est pour devenir un autre. »





Carlos Liscano, Le Lecteur inconstant. Traduit par Martine Breuer et Jean-Marie Saint-Lu. Belfond. 21 €


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