mercredi 11 mai 2011

Romain Verger, Forêts noires.

Le sang de la terre
Éric Bonnargent

Grotte de Rodellar, Cerf rupestre.
La modernité envisage la nature comme une substance purement matérielle. Elle est désenchantée, vidée de tout mystère ; dieux et démons en ont été chassés. La nature a été rationalisée, réduite à quelques équations mathématiques : elle n’est plus qu’un réservoir de matières premières au service de l’homme qui n’a plus qu’à l’exploiter.
Pénétrer dans les Forêts noires de Romain Verger, c’est pénétrer de plain-pied dans un univers singulier. Romain Verger adopte un point de vue préscientifique, un point de vue ancestral, animiste. Comme c’était le cas dans Grande Ourse, la nature, loin d’être inerte, possède une âme ; elle grouille d’énergies parfois positives, plus souvent négatives : elle est une inquiétante matrice, source de vie et de mort. Cela se ressent d’autant plus que l’écriture de Romain Verger, élégante et poétique, dégage des odeurs : elle sent la terre et les feuilles mortes humides et fait ainsi vivre la nature plus qu’elle ne l’a décrit.

Le personnage principal de Forêts noires est un scientifique, un chercheur en biologie qui, à l’abri de son laboratoire universitaire, a depuis longtemps oublié les peurs primales de son enfance. Il mène une vie médiocre, s’occupant de sa mère, installée chez lui depuis le décès de son mari. Il est aussi fade et lisse que ce monde aseptisé où même les morts n’ont plus rien d’inquiétant. Ainsi sera-t-il amené à se souvenir des étranges sensations qui le saisirent lorsqu’il vit le cadavre apprêté de son père dans son cercueil :

« Qui était cet homme figé aux lèvres pincées, trop étroitement cousues, les mains recroquevillées sur son crucifix ? Lui qui croyait à tout sauf en Dieu. C’était bien la mort chrétienne, cireuse, costumée et cravatée pour ne pas effrayer les vivants. Une horrible imposture qui ne rassurait pas. »

Un ordre de mission inattendu va l’éloigner de cette modernité artificielle : son Université l’envoie deux ans au Japon, non pas à Tokyo ou dans une autre mégapole, mais à Gotenba, un village perdu en bordure de la Mer d’arbres, Aokigahara Jukai, dont il doit étudier la végétation. La Mer d’arbres est une mystérieuse forêt primaire que même les satellites ne parviennent pas à pénétrer. Ils n’offrent à l’internaute que la vision d’un « grossier patchwork d’énormes pixels d’un vert sombre et flou. » Finalement, le matériel nécessaire à ses recherches ne parviendra jamais sur place et le narrateur se contentera de vivre là, dans l’inquiétante proximité de cette forêt :

« À défaut d’y pénétrer – cette forêt m’impressionnait par sa hauteur et sa rude densité –,  j’observais la cime des arbres, m’amusais à reconnaître chaque essence, mais c’était un tel fouillis de branches, de feuillages entremêlés que je restais souvent perplexe, me demandant même parfois s’il ne s’agissait pas de variétés hybrides et endémiques. Je balayais aussi du regard les bas-côtés de la route pour tenter d’en apprécier la constitution géologique. D’intéressants plissements rappelaient l’éruption de 864. La forêt était née de cette coulée de lave. Elle tirait sans doute son incroyable vitalité de ce substrat magmatique. »

Surgie des entrailles de la terre où elle cohabitait avec l’enfer, cette forêt émet un maléfique magnétisme : plus de trois cents personnes s’y suicident tous les ans. Sa réputation est telle que les hommes ont cessé de l’exploiter depuis bien longtemps :

« Tant de bûcherons l’avaient payé de leur vie. La plupart des promeneurs qui s’y risquaient n’en revenaient jamais et les rares qui en ressortaient étaient marqués à vie par la désolation et le souvenir des cadavres mutilés qu’ils y avaient rencontrés. »

Dans le village où il vit l’attraction de la forêt est puissante. La seule personne avec laquelle il a pu se lier (parce qu’elle parle anglais), Hatsue, y a perdu son mari quelques mois auparavant et, devenue sa maîtresse, semble toujours vivre dans la crainte de son retour. Les autochtones y disparaissent d’ailleurs régulièrement et l’étrange Shintaro, son voisin, père de deux siamoises, reste toute la journée assis sur le seuil de sa maison, le regard fixé sur la forêt. L’appel de la forêt finit par emporter le narrateur qui s’y enfonce en silence avec Shintaro. Dans les pupilles de celui-ci, réapparaîtront les forêts de Sologne de son enfance, les souvenirs de tout ce qu’il avait cherché à oublier, notamment ceux concernant Vlad, son camarade d’école, son tortionnaire, qui réapparaîtra mystérieusement par intermittence tout au long de sa vie pour lui apprendre le goût du sang, comme ce fut le cas lors de leur dernière rencontre, au cours d’une partie de chasse où ils se confrontèrent au grand cerf, symbole de vie.

La vie et la mort se rejoignent dans cette Mer d’arbres, véritable cauchemar au sein duquel se terrent d’autres cauchemars. Romain Verger nous invite à parcourir les forêts noires de notre inconscient, peuplées de peurs ancestrales qui nous ramènent à une effrayante osmose avec une nature qui nous est désormais étrangère. L’univers fantastique de Romain Verger est servi par une écriture dont les phrases semblent animées d’une vie propre, surgissant les unes des autres, comme les branches d’un arbre géant.

À noter que trois nouvelles de Romain Verger ont été publiées dans numéro 17 du Visage Vert. Cf. ICI.





Romain Verger, Forêts noires. Quidam. 12 €


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