mercredi 16 février 2011

Éric Pessan, Incident de personne.

Saturation
Éric Bonnargent

Photographie : Éric Pessan (Nicosie, Chypre)
En refermant Incident de personne d’Éric Pessan, le lecteur pourrait presque imaginer la suite et suivre cette femme un peu déboussolée qui rejoint son mari et lui raconte l’éprouvant voyage qu’elle vient de faire. Non seulement, son TGV est resté immobilisé de longues heures quelque part en rase campagne entre Paris et Nantes, mais elle a dû supporter le flot de paroles de son étrange compagnon de voyage. Oui, dira-t-elle sans doute à son mari, il y a eu un suicide sur la voie, (sers-moi un verre s’il te plaît), tu te rends compte ? En plus, il y avait ce drôle de type assis à mes côtés. Je pensais être tranquille. Il m’avait à peine saluée et semblait si fatigué qu’il n’arrivait même pas à lire. Dans le genre taciturne, tu vois ? Mais quand le train a brutalement freiné (non mais quelle horreur, t’imagines ?, le corps a dû être déchiqueté…), il a commencé à parler, à parler sans plus s’arrêter. Comme si les mots s’étaient substitués au train, comme si son arrêt avait été le signal de départ pour que, lui, démarre... En réalité, il ne s’adressait pas vraiment à moi, je ne sais même pas si, à l’heure qu’il est, il se souvient de mon visage. Il se parlait plus qu’il ne me parlait. Il n’y avait pas de réseau, mais je n’arrêtais pas d’essayer d’envoyer des textos pour qu’il se taise… Un drôle de type, je t’assure. Hein ?... Quoi ?... Son âge ?... Oh, une petite quarantaine d’années, je pense… Oui, c’est ça. Difficile à dire tant il avait les traits tirés… Figure-toi qu’il n’avait pas dormi depuis des jours… Oui, il est de Nantes. Ou de la région, je n’en sais rien. Je m’inquiète un peu pour lui, il m’a dit qu’il n’avait plus d’argent, qu’il ne payait plus ses factures depuis des mois… Il est seul et déprimé. Je crains le pire. D’ici à ce qu’il se jette lui aussi sous un train… J’aurais dû lui demander son numéro de téléphone… Non ?... Oui, remarque, tu as raison… Mais, si tu l’avais entendu… Je me souviens qu’au départ du train, il a murmuré qu’il était « constitué de kilomètres de phrases malhabiles enchaînées les unes aux autres. » En réalité, il parle très bien. Il parle comme d’autres aimeraient écrire… Non, je ne crois pas… (tu me sers un autre verre ?) Pas écrivain, non. Enfin peut-être… Mais il anime des ateliers d’écriture… Non, pas du tout, moi aussi, je croyais que ces ateliers accueillaient des apprentis-écrivains. Les gens viennent pour mettre des mots sur leurs maux, pour cracher littéralement leur douleur sur le papier, tu vois ? La pauvreté, l’inceste, le viol, la prostitution… Et lui, il reçoit tout ça, sans trop savoir qu’en faire… Pas étonnant qu’il soit obsédé par le suicide… Sans cet incident, jamais il ne m’aurait parlé… Non, t’es bête ! Non, il ne m’a pas draguée, pffff… Il m’a à peine regardée, je t’ai dit… Il m’a dit plein de choses à propos du suicide. Il m’a dit que c’était une preuve de liberté et de courage… Les animaux ne se suicident pas… Je ne sais pas quoi en penser, mais c’est vrai qu’il faut un sacré courage pour venir là, en pleine campagne, pour s’allonger tranquillement sur les rails et attendre qu’un train passe… Quelle horreur… Il m’a raconté aussi l’histoire d’un Japonais, Yukio quelque chose… Il habite près de falaises où l’on vient régulièrement se tuer… Tu savais que le Japon est le pays qui a le plus fort taux de suicide ?... Moi non plus… Depuis qu’il a sauvé un couple il y a une dizaine d’années, ce Yukio passe son temps à sauver des hommes et des femmes prêts à faire le grand saut… Il se promène et dès qu’il détecte un comportement suspect, il s’approche et discute… Il aurait sauvé plus de deux cents personnes en dix ans… Dingue, hein… Mais la pire histoire qu’il m’a racontée, c’est à propos d’une douille qu’il a dans sa poche depuis deux mois… La douille d’une balle tirée en 1974 à Chypre… Oui, il revenait de Chypre où il a passé les deux derniers mois… Je ne veux jamais aller sur cette île. C’est une île maudite. Tu savais, toi, qu’une partie de cette île était encore occupée par l’armée turque ? Oui ? Ah… Je l’ignorais. Non, demain, peut-être. Je ne peux pas te raconter l'histoire de cette douille. C’est affreux. Non, je ne peux pas. Ressers-moi un dernier verre, s’il te plaît, je ne sais pas si je pourrai dormir… Oui, en effet, quand le train est reparti, il s’est tu…

Article paru dans Le Magazine des Livres n° 27 (nov/déc 2010).






Eric Pessan, Incident de personne. Albin Michel

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