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lundi 6 janvier 2014

Claude Louis-Combet, Suzanne et les Croûtons

Derniers frissons avant la nuit

Romain Verger

© Jean Rustin
Avec Claude Louis-Combet, il faut toujours s’attendre à ce que le laid côtoie le beau, que les peintures qu’il brosse de sa plume, obscènes et dérangeantes, acquièrent par ses mots et son art du raffinement, une sorte de splendeur baroque, de charme vénéneux et sublime. Ce texte n’y fait pas exception, relevant même d’un cran notre tolérance au scabreux, puisque l’écrivain nourrit sa fiction d’un thème peu affriolant : celui du grand âge et de sa sexualité déliquescente, ici décadente.

Comme souvent, l’auteur emprunte aux réminiscences religieuses, aux hagiographies, aux légendes et aux mythes, tissant inlassablement du passé au présent le fil persistant d’un sacré croisant le catholicisme et le paganisme. Suzanne et les Croûtons est tiré de l’épisode biblique "De la libération de la chaste Suzanne », le treizième chapitre du livre de Daniel qui conte la mésaventure d’une jeune femme surprise au cours de son bain. Elle refuse les propositions malhonnêtes de deux vieillards qui l'accuseront d'adultère et la feront condamner à mort, avant d’être sauvée par le prophète Daniel qui lavera son honneur et obtiendra la condamnation des deux vieillards lubriques. Une scène édifiante dont les peintres se sont maintes fois emparés, parmi lesquels Rubens, Véronèse, von Stuck, Rebeyrolle…

L’anecdote est mise au goût du jour : Suzanne est infirmière ou visiteuse à la Clinique du Confluent, un hospice où les croulants, qui n’ont plus rien à attendre de la vie et que toute pudeur semble avoir abandonnés, entretiennent les braises moribondes de leurs émois d’antan. Dans les miasmes de graillon et de pisse, ils traînent de couloir en couloir leurs « mines truandesques » et leur libido de « volcans périmés », conjurant l’imminence de leur mort par l’exhibitionnisme et l’onanisme : ils « exhibaient sans gêne leurs génitoires pantelants. Ils grattaient, là-dedans, sans vergogne et reniflaient le bout de leurs doigts. »

Louis-Combet brosse une galerie de portraits saisissants. Ces ruines séniles, des plus piteuses et vulgaires aux plus dignes (ainsi de Rex Veterum, centenaire et Roi des Flapis) rappellent les terribles peintures de Jean Rustin (qui vient de nous quitter), représentant invariablement et compulsivement l’homme dans sa solitude et son dénuement le plus total, prostré dans une sexualité autistique et régressive. Mais si le sérieux et le tragique ne se départissent jamais de l’œuvre du peintre, Louis-Combet s’applique manifestement à tourner la décrépitude et l’impuissance en dérision :

« C’était une bande de compères, ci-devant chauds lapins, à présent frappés, comme les autres, par le mal d’impotence. À la manière de ces grands malades ou grands infirmes qui tirent vanité de leur indigence physique et se tiennent au premier rang de la foule, lorsqu’est annoncée la venue de quelque thaumaturge, aux miracles assurés, ceux-là encadraient la porte d’entrée du grand hall de l’établissement, que Suzanne devrait nécessairement franchir aussitôt qu’elle arriverait. Ils étaient entièrement nus, exhibant leurs loques sexuelles, mais comme ils n’avaient rien oublié des bonnes façons de leur passé de séducteurs et qu’ils connaissaient bien le langage des fleurs, ils tenaient piquée, dans la petite fente de leur verge, la tige d’une fleurette extasiée, un œillet de poète, une jeune marguerite, un bouton d’or, et ils avaient disposé des bribes de verdure tout autour, subtilement attachées aux poils du pubis. Ainsi ornés, ils se donnaient l’air des vieilles divinités des jardins et bosquets d’autrefois. Mais naturellement, cette opération de fleuriste, rameuter de belles, n’avait rien de flambant. »
L’auteur verse dans de tels excès que son propre tableau en devient éminemment grotesque, à la fois festif, dionysiaque même. Dès l’entrée en scène de Suzanne, le récit bascule ainsi dans un délire de luxure collective. Son apparition s’accompagne d’un vent de folie parmi les résidents, et ce n’est que le prélude à une évocation fantasmatique sidérante (celle du fameux bain, devenu ici une douche torride entre quatre cloisons de verre), qui tient à la fois du peep show et de l’orgasme cosmique. Car contrairement à son modèle biblique, Suzanne n'a rien d’une chaste jeune femme effarouchée. À la fois Ève et Bethsabée, sainte et pute, elle traverse le temps pour embraser ce mouroir de sa fièvre. C’est bien elle chez Louis-Combet qui excite sciemment les croûtons, tout investie de sa mission de thérapeute et de thaumaturge, convaincue de les guérir de leur croûtonnerie. « Femme première et dernière, offerte en rêve aux derniers vivants », elle a bon espoir de revigorer ces « vieilles fripes de chair » : « Alors, l’alleluia de la résurrection éclaterait dans les cœurs et, aussitôt retrouvée la voie du chant, fuserait de toutes parts, saluant et célébrant l’éternel retour du printemps. »

Il est à noter que le texte est précédé d'une version manuscrite intégrale.


Claude Louis-Combet, Suzanne et les Croûtons, L'Atelier contemporain, 2013. 15 €


jeudi 20 juin 2013

Claude Louis-Combet, Gorgô

Monstrueuse prostration

Romain Verger

Le Caravage
Dans ce court récit paru en 2011, Claude Louis-Combet se réapproprie la figure de Méduse, la plus célèbre et redoutable des trois Gorgones, dont Persée triomphe en la décapitant. En prière d'insérer, l'auteur désamorce toute tentation d'interprétation psychanalytique de son texte. L'enjeu de sa relecture du mythe, ajoute-t-il, serait d' "exonérer le monstre féminin de la charge d'angoisse qui lui est associée", d'"apprendre à aimer Gorgô, à lui vouer une compassion elle-même abyssale, à son niveau de ténèbres".

Mais peut-on faire l'économie totale d'une lecture psychanalytique quand l'auteur semble manifestement en jouer et qu'il choisit de peindre Méduse dans sa jeunesse, de faire de ces années-là le berceau de son mythe, la chrysalide où germe sa monstruosité ? Et l'en aime-t-on davantage au sortir de son récit ? Sans doute pas. Peut-être même passe-t-elle du statut de victime qu'elle incarnait (rappelons que la tradition ovidienne lie la réputation infernale et mortifère de Méduse à la jalousie d'Athéna qui l'aurait métamorphosée pour se venger du viol que Poséidon aurait commis sur sa rivale), à celui de coupable. Nul agresseur chez Louis-Combet ; la monstruosité de Gorgô résulte d'une solitude dénaturée qui fait d'elle une héautontimorouménos, d'une prostration dévoyée en une sorte de fixation ou de sidération narcissique.

Fille de la Nuit et des éléments, née des entrailles de la Terre, on la découvre à six ou sept ans puis à l'adolescence, parmi les herbes folles, jouant d'un petit miroir à embrasser son reflet et jouir de la peur qu'il suscite en elle, ou tenter d'apercevoir son véritable visage, celui de son sexe, "zone aveugle" et "obscurité impénétrable" qu'elle ne tardera plus à fouiller de sa main, dans une scène où l'onanisme dégénère en un viol infligé à soi-même :
"Alors, elle écarta largement ses cuisses, elle haussa ses fesses sur un coussin et, avec une violence contenue, toute partagée entre angoisse et tendresse, entre appréhension de l'inconnu et amour d'elle-même, elle pénétra, de tout son poids et de toute sa volonté, dans les abysses de sa vulve et dans l'inconcevable ténèbre de mollesse, de tiédeur et d'humidité de son vagin. Elle enfonça son poing, elle poussa son poignet, elle sentit, au passage, des protubérances s'aplatir, des viscosités se fluidifier, des exiguïtés s'élargir, et put penser que son bras, désormais entré à fond, était reçu comme le sauveur et le bienfaiteur."

En embrassant son image, en s'enduisant plus tard de son sang menstruel, Gorgô se nomme et naît à sa monstruosité, elle jouit, s'effraie d'elle-même et se consume. Autolyse tragique qui bientôt irradie : les insectes attirés massivement par le reflet de son sexe tombent raides morts à sa vue, médusés.

Alors que Méduse représente habituellement l'autre dans sa différence absolue, elle apparaît ici comme la figure du même, celle dont la monstruosité découlerait d'une spécularité confondue avec l'altérité, et qui dès lors induit toutes les inversions possibles, les illusions d'optiques et les mutations fonctionnelles. Anti-Vénus, Gorgô associe "en une seule forme l'extrême hideur et l'extrême beauté". Elle est celle en qui la vue, l'amour et la mort se confondent, celle dont les viscères, les cheveux et les poils pubiens fusionnent en un motif unique : le nid de serpents. Celle qui dévore, qui émascule, qui pétrifie d'un regard-baiser, d'un coup d'œil qui vaut l'étreinte et le coït. Celle enfin dont le schéma corporel, excédant les genres et les identités, reste à jamais indéterminé :

"Gorgô se brassa dans ses abîmes, elle dénoua et renoua ses attaches organiques, elle transféra ses massifs de chair, elle déplaça fentes, fissures et ouvertures et créa de nouvelles voies dans un paysage féminin complètement remodelé — jusqu'à ce que vînt le jour où les rumeurs de l'air annoncèrent l'arrivée imminente du valeureux Persée. Alors Gorgô remonta à la surface et s'établit au centre de sa corolle, dans son immense chevelure de serpents. Ses bras et ses jambes formaient une radieuse étoile de volupté, toute de blancheur et de grâce. Au sommet des cuisses commençait la tête, et à l'endroit du pubis, s'étalait la masse magnifiquement noire et grouillante des cheveux. À l'autre pôle s'ouvrait la fente sexuelle enfouie dans son nid de reptiles. Au centre, à la place de l'ombilic, s'enfonçait le sombre puits de l'anus, ourlé de bourrelets charnus tels qu'on pût les croire soulevés hors de leur pâte par le feu du désir. Au-dessus de l'anus, de chaque côté des flancs, s'élevaient les seins, dans toute leur puissance et leur opulence, et, à leur base, dans le doux vallon qui les séparait, Gorgô avait logé ses yeux, ses terribles yeux de glace et d'acier, que les paupières ne couvraient jamais, et qui ne pouvaient exprimer que l'inexpression de tueurs mécaniques, inexorables et irréfutables. Quant à la bouche ordinaire et au nez, repoussés à l'arrière, entre les épaules, ils se tenaient cois."
Un texte puissamment poétique et tout aussi sidérant que la Gorgone dont l'auteur réinvente l'histoire.


Claude Louis-Combet, Gorgô, Éd. Galilée, 2011. 16 €