Errance fatale le long des fleuves métaphysiques
Zoé Balthus
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| Julio Cortazar à Buenos Aires en 1940 |
Avant de quitter Buenos Aires pour Paris au début du
mois de novembre 1951, l’Argentin Julio Cortàzar avait dû se délester d’une quantité de choses. Il avait notamment dû
vendre la mort dans l’âme la totalité de sa discothèque de jazz.
« Je vous assure que cela a été très douloureux parce que ce genre de
disque est irremplaçable. Je l’avais commencée en 1933, avec mes premiers
pesos, nous nous réunissions avec d’autres amis étudiants dans une cave, munis
d’un phono à manivelle, pour écouter Louis Amstrong et Duke Ellington. Par la
suite, j’ai pu ajouter d’autres disques et j’ai fini par en avoir deux cents
environ, tous de premier ordre […] je n’emporte à Paris qu’un seul disque, calé
entre les habits : c’est un très vieux blues de mes années d’étudiant qui
s’appelle Stack O'Lee
Blues et qui contient toute ma jeunesse », avait-il écrit à son ami le
poète Fredi Guthmann, un mois avant d’arriver à Paris où il finit sa vie en 1984. Cortàzar aurait eu 100 ans cette année.
Dans la seconde moitié de 1958, alors qu’il
travaillait à la traduction vers le français de la nouvelle de Jorge Luis
Borges L’homme au coin du mur rose (El hombre de la esquina rosada), et
venait d’achever Les Gagnants (Los
Premios), il entama l’écriture de Marelle (Rayuela) qu’il décrivit, à Jean Barnabé dans une lettre datée du 17
décembre 1958, comme un projet « plus ambitieux, qui sera j’en ai peur,
assez illisible. Je veux dire que ce ne sera pas ce qu’on entend habituellement
par roman, mais une sorte de condensé d’un tas de désirs, de notions, d’espoirs
et aussi, pourquoi pas, d’ échecs. Mais je ne vois pas encore le point
d’attaque, le moment du démarrage est toujours le plus difficile, au moins pour
moi. »
Cinq ans plus tard, en juin 1963, ce roman insolite
paraissait en Argentine aux éditions Sudamericana. Le succès fut immédiat, le
public fasciné par son singulier livre de 600 pages, Cortàzar estima quelques
mois plus tard que « l’impact parfois terrible » de Marelle sur les lecteurs réside « dans
ce qui vient du dessous, les épisodes irrationnels, les hissements à des
dimensions où l’intelligence est comme un nageur sans eau […] En réalité, sans
ces sous-jacences, qui sont pour moi la seule chose qui compte vraiment dans le
livre, j’aurais écrit un roman 'intelligent' de plus ».
Marelle fut rapidement traduit
et publié en France en 1966 où sa bande d’exilés réunie, au sein de ses pages au Club du serpent, au cœur du Quartier latin, séduisit la jeunesse désabusée qui avait déjà acclamé Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle
et la trompette de Miles Davis, et nageait comme des poissons dans l'eau en pleine Nouvelle Vague.
L’œuvre devenue culte témoigne de l’extraordinaire
richesse narrative et stylistique du père Des
Cronopes et des Fameux. Sa structure inédite offre de multiples
entrées. L’auteur en propose d’emblée deux, la traditionnelle lecture linéaire, en soulignant toutefois étrangement que les lecteurs
peuvent s’interrompre au 56e chapitre
et se passer des 99 suivants. Aux plus téméraires, Cortàzar conseille d'entamer directement la lecture au chapitre 73 et de sauter
au chapitre indiqué à la fin de chacun. Une grille au début du livre récapitule le parcours.
Le résultat offre une parfaite perte
d’équilibre, radicalement déroutante, proche du vertige. Il trouble la vision, emmêle les
perspectives, perturbe l’acquis, menace de faire vaciller la raison, prise au
piège d’un labyrinthe et de jeux de miroirs déformants.
Cortàzar en implantant ces mots dans
la pensée de son héros Horacio, en plein délire éthylique, donna-t-il ici une des clés du roman, parmi quelques autres ? :
« Tout désordre se
justifiait s'il cherchait à sortir de lui-même, par le chemin de la folie on
pouvait peut-être atteindre une raison autre que celle dont l'absence est la
folie. "Aller du désordre à l'ordre, pensa Oliveira. Oui, mais quel ordre
peut bien être celui qui ne ressemble pas au plus néfaste, au plus terrible, au
plus incurable des désordres ? L'ordre des dieux s'appelle cyclone ou leucémie,
l'ordre du poète s'appelle antimatière, espace dur, fleur de lèvres
tremblantes, mamma mia, quelle sbornia j'ai, il faut que j'aille au lit, tout
de suite. " »
La lecture semble ne plus avoir de fin. Il s’agit ainsi d’un roman qui s’amarre de façon définitive et
durable dans une vie de lecteur qui y revient sans cesse pour tenter d’en
percer les mystères innombrables, d'autant que chaque page est un chef-d’œuvre métaphysique
d’une beauté exemplaire.
Le récit se situe en 1950, un
groupe de jeunes étrangers s’était constitué au Club du serpent à St Germain-des-prés où ils jouissaient de ce
« modeste exercice de libération » que représentait le jazz pour eux.
On y buvait de la vodka, on jouait aux cartes et aux échecs aux sens propre et
figuré, on se prenait le bec, à propos
de peinture, de littérature, de musique.
Les nuits de ces Cronopes étaient rythmées par Dizzy Gillepsie ou Stan Getz, Bessie Smith ou Coleman Hawkins qui faisait
pleurer Babs. On donnait des lectures de
Carson McCullers ou de Miller, dans la brume éthylique et la fumée de cigarette. Les souvenirs de cette jeunesse se perdaient
dans l'exil.
Duke Ellington les mettaient tous
d'accord au petit jour, berçant leur fatigue qui ne les empêchait pas de
continuer de siroter de la vodka en attendant le café que leur préparait Wong. Ils reviendraient le soir-même.
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Julio Cortazar - 1967 (c) Alberto Jonquières
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« Il valait mieux renoncer car
le renoncement était la protestation même et non pas seulement son masque »,
pensait Horacio Oliveira, le personnage central du roman. Cet Argentin,
écrivain en surtout-ne-pas-devenir, pensait. C’était manifestement sa
principale activité dans la vie. Justement,
il songeait qu’« il était presque facile de penser que ce qu'on appelait
la réalité méritait la phrase méprisante du cher Duke, It don't mean a thing if it ain't that swing ».
A part penser, il aimait Sibylle,
l’Uruguayenne qui le lui rendait bien. Et comme il aimait penser, il réfléchissait à ce que signifiait aimer la belle Sibylle.
« La caresse qui
m'arracherait un instant à cette vigilance en plein vide. Toujours trop
tard, nous avions beau faire souvent l'amour, le bonheur c'était
forcément autre chose, quelque chose de plus triste peut-être que cette paix et
ce plaisir, un air d'île ou de licorne, une chute interminable dans
l'immobilité. »
Et ce somptueux chapitre 7, disait-il,
son amour ou son désir ?
« Je touche tes lèvres, je touche d'un doigt le bord de
tes lèvres. Je dessine ta bouche comme si elle naissait de ma main, comme si
elle s'entrouvrait pour la première fois et il me suffit de fermer les yeux
pour tout défaire et tout recommencer. Je fais naître chaque fois la bouche que
je désire, la bouche que ma main choisit et qu'elle dessine sur ton visage, une
bouche choisie entre toutes, choisie par moi avec une souveraine liberté pour la dessiner de ma main sur
ton visage et qui, par un hasard que je ne cherche pas à comprendre, coïncide
exactement à ta bouche qui sourit sous la bouche que ma main te dessine.
Tu me regardes, tu me
regardes de tout près, tu me regardes de plus en plus près, nous jouons au
cyclope, nos yeux grandissent, se rejoignent, se superposent, et les cyclopes
se regardent, respirent confondus, les bouches se rencontrent, luttent tièdes
avec leurs lèvres, appuyant à peine la langue sur les dents, jouant dans leur
enceinte où va et vient un air pesant dans un silence et un parfum ancien.
Alors mes mains s'enfoncent dans tes cheveux, caressent lentement la profondeur
de tes cheveux, tandis que nous nous embrassons comme si nous avions la bouche
pleine de fleurs ou de poissons, de mouvement vivants, de senteur profonde. Et
si nous nous mordons, la douleur est douce et si nous sombrons dans nos
haleines mêlées en une brève et terrible noyade, cette mort instantanée est
belle. Et il y a une seule salive et une seule saveur de fruit mûr, et je te
sens trembler contre moi comme une lune dans l'eau. »
Il disait bien l’amour qu’il éprouvait pour sa Sybille.
Elle avait débarqué de Montevideo, son
petit garçon dans les bras, prénommé Rocamadour. Ils vivaient tous les trois dans
une chambre minuscule. Le gosse était malade, sérieusement en danger. La Sybille vivait dans le déni du drame.
La nuit au Club, Horacio se disait
que « cela n’avançait à rien de se demander ce qu’il faisait là, à cette heure
et avec ces gens, les chers amis inconnus hier et demain, des gens qui étaient
une simple incidence dans le lieu et dans le moment. Babs, Ronald, Ossip, Jelly
Roll, Akhenaton, quelle différence ? ».
Ossip Gregorovius en pinçait pour
la Sibylle, ce qui exaspérait Horacio. Ce qui faisait dire au narrateur,
curieusement, que les deux hommes étaient liés par « une espèce de
persécution désenchantée ».
La Sibylle s'appelait en réalité
Lucia, mais n'aimait pas être appelée par son nom de baptême. Personne ne savait pourquoi. On l'imaginerait volontiers
sous les traits d'une Brigitte Bardot, à l’accent sud-américain, splendide,
voluptueuse, aux airs mutins d'une gamine un peu butée, d'une poupée fatale. Elle était ignorante seulement, mais loin d'être stupide. Gregorovius la questionnait sans cesse
sur son enfance, sa vie à Montevideo, si
Lautréamont était célèbre en Uruguay. « Lautréamont ? Oui, je crois qu'il
est très connu là-bas ». Dans
l’ensemble, elle n’était elle-même ni convaincue ni convaincante.
Le narrateur qui lisait dans les
pensées « sublimes » qui venaient
dans la tête de la Sibylle, relevait non sans une pointe de moquerie
attendrie qu'elle s'appropriait des morceaux de poèmes, «pour se
sentir au cœur même de l'artichaut, d'un côté I ain't got nobody, and nobody cares for me, ce qui était faux, car
deux personnes présentes au moins étaient de mauvaise humeur à cause d'elle, et
en même temps un vers de Saint-John Perse, quelque chose comme Tu es là mon amour et je n'ai lieu qu'en toi,
où la Sibylle se réfugiait en se serrant contre le mot lieu ».
Horacio, selon Gregorovius,
était « victime de chosité » déclara-t-il un soir à la
Sibylle qui n’avait pas compris ce concept. Il saisit l'occasion pour exécuter un portrait
psychologique sommaire. « Oliveira est pathologiquement sensible à ce que
lui impose le monde environnant, celui où l'on vit, celui qui lui est échu en
partage. En un mot, la circonstance l'assomme. Plus brièvement encore le monde
le blesse. »
Le narrateur enfonçait le clou quelques chapitres
plus loin :
« Ainsi paradoxalement, le
comble de la solitude menait au comble du grégaire, à la grande illusion de la compagnie, à l'homme seul dans la salle des échos et des miroirs. Ainsi,
des gens comme lui (Horacio, Ndlr) qui s'acceptaient (ou se refusaient mais en se connaissant
de près) tombaient dans le pire paradoxe, celui d'être peut-être au bord de
l'altérité sans pouvoir franchir ce bord. La véritable altérité faite de
délicats contacts, de merveilleux ajustements avec le monde, ne pouvait
s'accomplir avec un seul terme, à la main tendue devait répondre une
autre main tendue venue du dehors, de l'autre. »
Horacio cherchait à comprendre. Réfléchissait
au mot comprendre. « Damn the language. Entendre. Non pas comprendre, entendre. L'intuition d'un paradis
retrouvable : il ne se peut pas que nous soyons ici pour ne pas pouvoir
être. » Il oscillait entre paradis
et enfer, ne parvenait pas à trancher entre foi et néant.
Il était certain pourtant que l’ « on peut
tuer tout sauf la nostalgie du royaume, nous la portons dans la couleur de nos
yeux, dans chaque amour, en tout ce qui, au plus profond de nous-mêmes, nous
tourmente et nous libère, et nous trompe. Wishful
thinking, peut-être ; c'est là une autre définition possible du bipède
déplumé».
Son raisonnement semblait tenir à l’équilibre,
entre réalité et fiction, « dans cette
indécision, au carrefour du choix, dans le reste de la réalité que j'ignore je
suis en train de m'attendre inutilement ».
Sachant que l’ « on a
excessivement loué l'imagination. La pauvre ne peut pas aller un centimètre
plus loin que la limite des pseudopodes. De ce côté-ci, grande variété et vivacité. Mais dans l'autre
espace où souffle le vent cosmique que Rilke sentait passer sur sa tête, Dame
imagination s'arrête court. Ho Detto. »
L'existentialisme empreint d’ésotérisme
d'Horacio trouvait son inspiration dans la lecture des œuvres de Morelli, un
écrivain qui revenait régulièrement dans les conversations du Club.
Ils s'interrogeaient sans cesse sur les raisons qu'avait Morelli, dont ils parlaient tant, qu'ils
admiraient tant, « de faire de son livre une boule cristal où le
microcosme et le macrocosme se rejoindraient en une vision foudroyante ? »
S’agissait-il d’un hommage à L’Aleph, célébrissime et emblématique nouvelle de Borges qui a
donné son titre à un recueil de dix-sept textes, même si Morelli est vraisemblablement le propre double de Cortàzar ? Il est aisé
de l’envisager.
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| Cortazar par lui-même à Paris en 1975 |
En outre, la pensée d'Horacio se
confondait parfois à celle du narrateur, ou plutôt il semblait que le narrateur
s'incrustait dans la pensée d'Oliveira pour mieux rebondir sur une autre idée
qui était soit la sienne, soit celle de Cortàzar et/ou de Morelli. Une savante
mise en abyme de l’autoportrait de l’auteur, en somme, que Cortàzar savait pratiquer également en photographie. Il se plaisait en outre à dresser des analogies entre photographie, cinéma, conte et roman.
Et puis comment ne pas songer au photographe de sa nouvelle Les Fils de la Vierge tirée du recueil Les Armes secrètes dont s’est inspiré Michelangelo Antonioni pour son film Blow-up.
A l’instar de Cortàzar, Morelli livrait
lui-même volontiers quelques secrets de fabrication littéraire :
« [...] donner un texte qui n'asservisse pas le lecteur mais l'oblige à
devenir complice en lui suggérant, sous la trame traditionnelle, des perspectives
plus ésotériques ».
Le double de Cortàzar reconnaissait aussi de bonne grâce quelques recours à la photographie.
« Morelli essayait quelque part de
justifier ses incohérences narratives, soutenant que la vie des autres, telle
qu’elle nous apparaît dans ce qu’on appelle la réalité, n’est pas du cinéma mais
de la photographie, c’est-à-dire que nous ne pouvons appréhender l’action que
fragmentairement, par recoupements éléatiques. Il n’y a rien d’autre que les
moments que nous passons avec cet être dont nous croyons comprendre la vie, ou quand
on nous parle de lui, ou quand il nous raconte ce qui lui est arrivé ou qu’il
prévoit devant nous ce qu’il a l’intention de faire. À la fin il reste un album
de photographies, des instants figés ; jamais le devenir se réalisant devant
nous, le passage de l’hier à l’aujourd’hui, le premier coup d’épingle de
l’oubli dans le souvenir. C’est pourquoi il n’y avait rien d’étrange à ce qu’il
nous parlât de ses personnages sous la forme la plus spasmodique qui soit ;
donner de la cohérence à une série de photographies pour qu’elles deviennent du
cinéma (comme l’aurait tant aimé le lecteur qu’il appelait lecteur-femelle)
signifiait remplir de littérature de présomptions, d’hypothèses et d’inventions
les hiatus entre les photographies. »
Sur l’étude attentive et passionnée
de l’œuvre de cet auteur éminemment borgésien qu’était Morelli, Horacio s’était
bâti et avait défini sa quête d'une vérité fondée sur un rejet radical de ce
qui était généralement établi en matière
d’art et de morale.
La Sibylle, pour sa part, faisait une
analyse personnelle de la quête de son amant qu’Horacio trouvait plutôt fine et proche
de ce qu’il avait en tête, de son Aleph à
lui. Elle était convaincue qu’il voulait ce qu’elle appelait l'unité, c’est-à-dire qu’il aspirait à ce
« que toutes les choses de (sa) vie se ressemblent et (qu'il) puisse
les voir en même temps. »
Mais lorsque la Sibylle avait fini par disparaître avec la même fulgurance que lors de son apparition rue du Cherche-Midi, force fut pour Horacio de réaliser que sa quête devait être reconsidérée à la lumière de l'absence et réorientée en conséquence vers sa terre natale où il retrouverait un couple de doubles, son vieil ami Traveler et sa compagneTalita, jumelle de la Sibylle.
« Il y a
des fleuves métaphysiques, mais c’est elle (La Sibylle, Ndlr) qui les nage comme cette hirondelle
nage en l’air, tournant fascinée autour du clocher, se laissant tomber pour
mieux rebondir ensuite avec l’élan. Je décris, je définis et je désire ces
fleuves, elle les nage. Je les cherche, je les trouve, je les regarde du haut
du pont, elle les nage. »
Marelle, Julio Cortazar, traduction de Laure Guille- Bataillon et Françoise Rosset, Gallimard/L'Imaginaire, 13,90 €