jeudi 10 avril 2014

Julio Cortázar, La racine de l’ombú



Nocturne argentin

Éric Bonnargent


En 1976, la junte militaire argentine, commandée par le général Videla, s’installe au pouvoir et fera régner la terreur jusqu’en 1983. Le peintre Alberto Cedrón parvient à quitter le pays pour se réfugier à Rome. Il y réalise une série de planches inspirées de ses souvenirs et de ses cauchemars. En 1977, il rencontre Julio Cortázar et lui propose de relier ses dessins les uns aux autres par un texte. Quelques mois plus tard commence l’aventure éditoriale de ce livre. Interdit en Argentine, il est finalement publié de manière assez médiocre sans l’accord de ses auteurs à 300 exemplaires au Venezuela. Oublié de tous, La racine de l’ombù refait surface en 2004 à l’occasion de l’exposition organisée à Buenos Aires pour les 20 ans de la mort de l’écrivain. Grand amoureux de l’Argentine, Mathias de Breyne rencontre le peintre et, à sa mort, se voit confier par les veuves le soin de traduire et de faire éditer le livre en France. De nombreux éditeurs sont intéressés, mais, effrayés par les coûts, finissent par renoncer. Le collectif toulousain CMDE s’empare alors du projet. C’est grâce à leur travail que ce sublime roman graphique est aujourd’hui disponible.
Dans sa préface, Julio Cortázar cerne parfaitement le propos du livre : « J’appelle ça une histoire mais je pourrais écrire ce mot avec une majuscule car l’imaginaire n’y est qu’un pivot, un point de départ vers le reste : la réalité de l’Argentine dans les dernières décennies (…) les images surgissent des souvenirs et des évocations, de l’horreur et de l’espoir ; chronique d’une vision argentine, j’entends par là une vision actuelle de l’enfer. » Les dessins d’une beauté étonnante, dans lesquels les couleurs vives, essentiellement le rouge et le bleu nuit, rivalisent avec l’obscurité du fusain et des pastels, elle-même renforcée par les épais très noirs des contours, sont au service de la poétique hallucinatoire mise en œuvre. L’histoire est simple : une nuit, une voiture tombe en panne en pleine campagne. Son conducteur trouve refuge dans une maison isolée. Alberto, le propriétaire, lui offre l’hospitalité et, l’alcool déliant les langues, se met à raconter l’histoire de sa famille, du grand-père venu pour fuir l’enfer européen à sa propre enfance dans les faubourgs de Buenos Aires. Dans les racines d’un ombù où il aimait se cacher, il a découvert l’entrée des enfers. Alberto en vient à parler de l’Argentine actuelle et dénonce la dictature et ceux qui traquent les opposants, les hommes-larves, « ces militaires ou ces civils qui unissent leurs forces pour défendre les privilèges des aristocrates et des bourgeois. » Mais dans un pays soumis à la dictature, il est peut-être dangereux de trop parler : « Dans l’Argentine d’aujourd’hui, on trouve la mort ou on lui échappe pour des raisons souvent fortuites ; être assassiné ou obtenir une place dans un avion relève tous les jours de l’arbitraire, des erreurs, des coïncidences et des hasards. »


Article paru dans Le Matricule des Anges. Février 2014.






La racine de l’ombú

De Julio Cortázar et Alberto Cedrón

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Mathias de Breyne

Éditions CMDE, 89 pages, 20 €


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