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lundi 10 mars 2014

Entretien avec Frédéric Werst



Éric Bonnargent

En 2011, paraissait la première anthologie consacrée aux Wards. Ce recueil bilingue contenait des extraits d’œuvres poétiques, religieuses, philosophiques, scientifiques, historiques… composées par les Wards à partir de la naissance du royaume d’Aghâr jusqu’à la fin du IIème siècle après Zaragabal. Construit sur le même modèle, ce second volume couvre le IIIème siècle, celui de l’apogée de cette culture. Né en 1970, Frédéric Werst est romancier et historien. Romancier parce que les Wards sont un peuple imaginaire, mais historien parce que depuis 20 ans, il travaille à ce projet titanesque et délirant. Directement écrit en wardwesân, les textes présentés sont introduits par des notices permettant de mieux en comprendre l’importance. Jouant avec l’histoire et la fiction, Frédéric Werst a rassemblé en fin de volume un lexique, des index, des cartes… qui permettent aux lecteurs d’approfondir leurs connaissances.

« Yawēr ab magha aw arnawa yawant ab khem kēr.  » (Shenda, Le Livre du rêve)
« N’importe quel dieu n’engendre pas n’importe quel rêve. »


Éric Bonnargent : Pour faire vivre ce peuple que vous avez imaginé, vous êtes allé jusqu’à créer une langue imaginaire, le wardwesân. Ce volume, comme le précédent, se présente sous forme d’une édition bilingue accompagnée en annexe d’une grammaire et d’un lexique. Pourquoi écrire d’abord en wardwesân et traduire ensuite en français ?
Frédéric Werst : Dans la mesure où je cherche à évoquer un peuple autre, il me semble pertinent de le faire dans une langue autre, et donc d’employer le wardwesân pour faire parler les Wards. Que le peuple et la langue soient imaginaires, c’est presque secondaire à cet égard : que penserait-on, par exemple, d’un égyptologue qui ne lirait les textes égyptiens qu’en traduction ? Ecrire en wardwesân est plus crédible ; surtout, c’est plus intéressant. Cela me permet de me détacher du français, d’entrer, par la langue, dans l’univers mental des Wards, leur culture, les conditions de leur littérature. Je « deviens » ward, du moins tant que j’écris. J’essaye ainsi d’éviter la position d’extériorité (de supériorité) qu’un auteur occidental risque d’occuper dès qu’il traite d’un peuple non occidental. Evidemment, je redeviens français au moment de traduire les textes, mais je garde un lien intime avec la langue originale. Mon travail est un va-et-vient entre wardwesân et français, entre fiction et réalité. La pratique d’une langue qui est elle-même fiction, c’est aussi une façon, je l’espère, d’étendre les possibilités de la fiction et donc d’approfondir le questionnement de la réalité.

N’est-ce pas frustrant de savoir que les lecteurs ne liront le texte qu’en français ?
Non, parce que le texte original est présent, et c’est l’essentiel. Ensuite, le lecteur est libre de passer outre, de le considérer, voire de s’y risquer. Pour moi, le texte wardwesân n’est plus étranger, mais il le demeure pour le lecteur. Je suppose donc que chaque lecteur réagira selon son propre rapport à l’étranger.

Dans le précédent volume, vous évoquiez l’imperfection de votre traduction. Cette fois, vous faites appel à d’autres traducteurs d’origine warde et proposez même parfois deux traductions pour un même texte. Pourquoi ?
Pour le wardwesân, comme pour toute langue étrangère, la traduction implique des choix. On ne peut pas tout rendre à la fois : la double traduction permet de multiplier ces choix. Dans l’idéal, il faudrait trois ou quatre traductions différentes, surtout quand il s’agit de poésie. Il y a plusieurs possibilités : le mot à mot, peu compréhensible, mais qui révèle la logique de la langue ; la traduction littérale, qui retient le sens, mais perd la métrique et les sonorités ; la traduction en vers français, plus régulière, mais moins précise ; le jeu sur les sons ou l’ordre des mots, etc. J’ai essayé un peu de toutes ces options. C’est peut-être la traduction en alexandrins rimés qui m’a plu davantage, parce qu’elle oblige à réécrire le texte en français. Mais est-ce encore « traduire » ? Si j’attribue certaines traductions à des auteurs imaginaires, c’est aussi pour indiquer que je ne prends pas parti entre les conceptions concurrentes.     

Pouvez-vous nous expliquer pourquoi les Européens, selon les mots de Victor Schwarzmann dans sa postface, « ont jugé que l’écriture des Wards était le fait d’un peuple « bizarre », peu méthodique et peu pratique, hasardeux, et, pour le dire en bref, étranger à la raison universelle » ?
Le système d’écriture des anciens Wards était difficile à appréhender pour les premiers Européens qui ont tenté de l’étudier, parce qu’il ne repose pas sur l’équation « un mot égale une graphie ». Tous les mots pouvaient s’écrire de multiples façons, en fonction des abréviations qu’on utilisait. A l’origine, il existait bien un alphabet, mais les Wards ont peu à peu imaginé des centaines d’abréviations pour marquer certaines syllabes. Par exemple, le mot « wardwesân » pouvait certes se noter w-a-r-d-w-e-s-â-n, mais en réalité on ne l’écrivait jamais en toutes lettres. On employait des raccourcis variés : ward-we-s-ân, ou même ward-wesân. C’est un système qui se rapproche d’un syllabaire, sauf que n’importe quelle syllabe ne pouvait pas être abrégée, et que les signes syllabiques ne ressemblaient pas forcément aux lettres qu’ils abrégeaient. En outre, ces « syllabaires » ont évolué avec le temps, de même qu’ils présentaient des variantes. Par exemple, les scribes sacrés n’utilisaient pas tout à fait les mêmes caractères que les scribes de l’administration royale. Aux Européens du XVIIIe siècle, cela devait paraître compliqué et illogique.

L’adjonction de nombreux documents tels que les fac-similés, les lexiques, les index, les cartes, etc. fait que ce livre se présente comme un véritable livre d’histoire. Il ne s’agit pourtant pas d’histoire, mais seulement d’histoires, non ?
Comme celle de tous les peuples, l’histoire des Wards est faite d’histoires : de mythes, de récits, de paroles diverses, collectives, anonymes ou plus singulières. L’historiographie elle-même n’est qu’un genre d’histoire parmi d’autres. Il est difficile de raconter une histoire des Wards. Déjà entre les historiens wards, il existait des controverses. Ce peuple est-il vraiment venu d’une île nommée Waga ? Le roi Zaragabal est-il vraiment le restaurateur de la nation ? Voilà des questions sur lesquelles même les anciens historiens ne s’entendent pas.
J’essaye de présenter toutes ces histoires, de les mettre en perspective et de les accompagner de quelques outils pour aider à s’y repérer. Mais je serais incapable de résumer l’histoire des Wards de façon univoque. De ce matériau divers, parfois chaotique, c’est au lecteur d’opérer sa propre synthèse.   

Le IIIe siècle qui est celui de l’apogée de la culture warde est marqué par un enrichissement de la langue. Non seulement de nouveaux dialectes apparaissent, mais le wardwesân subit l’influence de langues étrangères. Pensez-vous qu’il y a un lien entre la bonne santé d’une culture et la bonne santé de sa langue ?
L’enrichissement de la langue est d’abord un fait dans ma pratique d’écriture réelle : depuis bientôt sept ans que je travaille au wardwesân, vous imaginez bien que le nombre de mots et d’expressions à ma disposition n’a cessé de croître. Ce fait se répercute dans la fiction, de sorte que se crée l’illusion d’une langue qui évolue et s’enrichit avec le temps. Les moyens de cet enrichissement de la langue sont divers. Avant tout, il y a l’usage, qui fait que j’emploie certains mots dans des contextes nouveaux, ce qui leur attribue des significations étendues. Le lexique donne un aperçu (hélas, très incomplet) de ce phénomène : par exemple, le mot zenza, qui signifiait d’abord « soudaineté », dans Ward Ier–IIe siècle, se retrouve ici avec le sens supplémentaire de « crudité » (d’une viande[1]). Il y a quantité de mots nouveaux qui apparaissent par dérivation grammaticale ou étymologique. L’enrichissement de la langue s’explique d’abord par des facteurs internes, en quelque sorte.
Comme vous le faites remarquer, il y a aussi un enrichissement externe. Le wardwesân peut importer des mots étrangers : d’abord, issus de langues elles aussi imaginaires, comme le perawesân ; plus tard, ce seront des mots d’origine européenne. Mais le wardwesân puise beaucoup à ses propres dialectes : par exemple, le terme classique oxant (« mois ») est supplanté par werbezan, qui vient du dialecte d’Aên. Ces différents modes d’enrichissement linguistique sont ceux qu’on retrouve dans la plupart des langues réelles, je pense. Dans le cas du wardwesân, ce peut être un signe de « santé », comme vous dites, puisque la langue, tout en évoluant, ne cesse pas d’être elle-même. Cette évolution n’est pas spectaculaire, parce qu’il existe un usage littéraire relativement stable. Pour autant, entre un texte du début du Ier siècle et un autre de la fin du IIIe siècle, je m’étonne parfois de voir des différences marquées, surtout dans la façon d’exprimer les choses.
   
Nous apprenons dans ce volume que le IIIe siècle ward commencerait en 1327 après J.-C., que le pays ward ne sera découvert par les Européens qu’au XVIe  siècle après J.-C., qu’il sera colonisé en 1862 et qu’il restera un protectorat français jusqu’en 1960. Pourquoi donner toutes ces indications temporelles alors que rien dans le précédent volume ne permettait de situer cette culture par rapport aux autres ?

Dans le premier tome, je m’étais attaché à évoquer la fondation de cette culture. En évitant la référence à notre calendrier, je voulais assurer aux Wards une autonomie vis-à-vis du monde réel, pour mieux confronter le lecteur à un ailleurs. On pouvait se figurer les Wards comme un peuple de l’Antiquité, ou comme des contemporains des Aztèques : de toute façon, on était avant l’Europe moderne. Cette histoire fictive rejoindrait un jour l’histoire réelle, mais j’ignorais quelle serait exactement la correspondance entre le calendrier ward et le calendrier chrétien. Dans le second tome, j’ai pensé que c’était le moment de donner une vision plus complète de l’histoire warde, et donc d’esquisser leur destin ultérieur. Naturellement, si les Wards entrent dans « notre » histoire, ce sera, comme pour bien d’autres peuples, par le biais du colonialisme européen. A terme, leur calendrier sera obsolète, comme tous les autres : aussi ai-je commencé à donner quelques dates dans le calendrier chrétien.

Par contre, nous ignorons toujours s’il s’agit d’une culture africaine, asiatique ou américaine. Pourquoi ?
L’ambiguïté géographique plait davantage à l’imaginaire, sans doute. Et puis j’envisage Ward comme une métaphore, voire comme une utopie. Vous connaissez la phrase de Wilde : « Une carte du monde où ne figurerait pas le pays d’Utopie ne mériterait même pas un coup d’œil »[2]. Le vrai pays des Wards, c’est le wardwesân : il n’est ni d’Afrique, ni d’Asie ni d’Amérique. Il ne se ramène pas à ces géographies réelles, même s’il en rappelle quelque chose. En ces temps de mondialisation-destruction-du-monde, où l’Ailleurs peut-il encore aller que dans la langue ?


A propos d’utopie… ce projet est assez démentiel. D’où vous est venue l’idée de créer de toute pièce cette civilisation ? Parler aujourd’hui d’un peuple ancien et de surcroît imaginaire est quelque chose de singulier. Voulez-vous dire quelque chose sur le monde actuel et comment, à votre avis, s’inscrit votre projet dans la littérature contemporaine ?

D’abord, même si c’est un détail, je n’emploie jamais le mot « civilisation ». En français, ce mot ne s’emploie que depuis le XVIIIe siècle : comme le mot « race », d’ailleurs. Je préfère parler de peuple, de société, voire de culture. D’où vient l’idée de Ward ? Du wardwesân, avant tout. La culture des Wards s’élabore peu à peu, par la pratique et l’usage. Je n’ai pas conçu une société a priori : je la déduis des textes et je la complète selon les données de la langue. Que Ward parle aussi du monde actuel, même négativement ou implicitement, c’est évident, mais je ne vais pas résumer cela en deux phrases : mieux vaut lire les textes. Que les Wards soient « anciens » n’implique pas qu’ils soient arriérés. Je n’aime pas l’arrogance de la fausse modernité : mépriser ce qui est ancien ou étranger, ce n’est pas très moderne. Quant à ma place dans la littérature contemporaine, c’est une question que je me pose peu. Je travaille sur la langue, l’histoire, la littérature : en cela, je suis contemporain de Rabelais comme de Pierre Michon. Je m’interroge sur l’Autre, le dialogue des langues et des identités : en cela, je suis contemporain de Pessoa ou de certains écrivains dits de la « francophonie ».


Au IIIe siècle, la culture warde connaît une évolution très importante dans tous les domaines. Les sources sont citées pour la première fois par les historiens, la frontière entre le sacré et le profane s’estompe en philosophie et la poésie se libère de plus en plus des contraintes formelles si caractéristiques des siècles précédents. L’humour prend une place de plus en plus importante et un texte comme Le Voyage du banni  est ouvertement impie, le narrateur disant souhaiter « l’extinction du ciel et le pourrissement du dieu à la place du pourrissement de ma chair. »
Il n’y a pas, entre le IIe et le IIIe siècle, de rupture radicale dans la littérature des Wards, de même qu’il n’y a pas d’antagonismes violents dans leur société : on peut du moins risquer ce parallèle. Certes, la société warde est hiérarchisée, mais l’ensemble est en équilibre, sinon en harmonie. Elle est organisée autour d’une monarchie, théocratique dans son principe mais élective dans les faits, qui veille à la juste répartition des obligations. Par exemple, aucune caste n’est exemptée d’impôts. L’aristocratie est riche et puissante, mais elle ignore la propriété individuelle. De même, la propriété est communautaire dans le clergé et chez certains « hommes libres ». A l’inverse, si le commerce est encouragé, l’enrichissement personnel des marchands est surveillé. Il existe une certaine mobilité spatiale (et parfois sociale) de l’individu, mais rarement aux dépens d’autres individus. Les rivalités se situent plutôt entre les classes sociales, et surtout les cités : mais la politique royale réussit en général à les maîtriser. Voilà quelques aspects de leur « utopie », si l’on peut dire.
Dans ces conditions, la littérature elle-même est moins personnelle. Des écoles peuvent rivaliser, mais un auteur est rarement étranger à une tradition. On prolonge, on compile, on commente, on renouvelle. La religion des Wards influence aussi, sans doute, ce rapport aux autres et à soi-même : peu contraignante, elle repose moins sur une « foi » (concept étranger aux Wards), que sur le devoir d’aimer le dieu Parathôn. Dès lors, le sacré et le profane ne sont jamais totalement opposés. Les philosophes ne discutent pas de l’existence du dieu : du reste, le wardwesân n’a pas vraiment de mot pour dire « existence ». Des thèmes se retrouvent chez les théologiens, les philosophes, les poètes : chacun les formule selon sa propre tradition. Pour la poésie, je ne dirais pas qu’il y ait rejet des règles au IIIe siècle : c’est plutôt qu’on essaye d’autres contraintes, d’autres formes. Cela tient peut-être à la souplesse du wardwesân, dont la grammaire n’insiste pas sur la notion de « règle ».
Vous évoquez le Voyage du banni, un des principaux récits du IIIe siècle. Ce texte pose des problèmes d’interprétation. Disons d’abord que la peine de mort n’est guère en usage chez les Wards : le bannissement est le pire châtiment. Le personnage du « Banni » paraît plutôt impie, en effet. Mais ce n’est pas un athée : sa colère contre le dieu a encore quelque chose de sacré, c’est presque la plainte d’un amoureux déçu. D’ailleurs, le Banni est sauvé à la fin de l’histoire. Dans toute leur tradition, les Wards reviennent souvent sur le thème du départ des dieux, voire de leur trahison.

Alors qu’en Europe, l’amour courtois atteint son apogée, il est question chez les Wards d’amour tacite. Qu’est-ce qu’il implique comme vision du monde ?
L’amour « tacite » est une codification amoureuse comme en ont connu diverses cultures : amour courtois (Europe, voire Japon), amour udhrite de la tradition arabe, etc. C’est un phénomène lié à la Cour, et à l’interdit de l’adultère dans l’aristocratie - encore un domaine où la classe dominante n’est pas forcément « privilégiée » : le mariage ordinaire, lui, n’exige pas la fidélité des époux.
L’amour tacite, ou zara zha zarnēs en wardwesân, proscrit toute verbalisation explicite de la passion : de là, de multiples ruses de la communication entre les amants, dont la dignité ne saurait souffrir la honte de l’effusion. On est ici aux antipodes du « romantisme », bourgeois par essence. L’amour tacite était-il une réalité ? On l’ignore, mais ce qui est sûr, c’est qu’il a fourni un bon matériau romanesque. Par son titre même, l’un des récits emblématiques de ce courant, la Dame sans nom, met en évidence l’oblitération du langage dans cet idéal amoureux des Wards classiques. Cette codification de la passion était sans doute initiatique, signifiant la victoire sur soi-même et son impérieux besoin de parler. Cela supposait peut-être une certaine mystique du silence et du secret : après tout, le mot zarnēs (« secret ») évoque le mot zarna (« langage »). Dans un ancien mythe ward, on dit que le langage a été inventé par le dieu Zaraen pour converser secrètement avec l’oiseau qu’il aimait. L’invention du langage, c’est l’invention du secret.

Avez-vous l’intention de poursuivre votre travail historico-fictif et nous parlerez-vous dans un prochain volume des guerres qui opposèrent les Wards aux Européens ?
Inévitablement, entre autres choses, cela serait abordé dans un prochain volume. Mais il serait aussi question de la résistance de la littérature par temps de vicissitudes. 

Entretien paru dans Le Matricule des Anges. Janvier 2014





 Frédéric Werst, Ward, IIIe siècle. Éditions du Seuil. 22, 30 €



[1] Parce que zenza se rattache à la racine zān, « vivre ». Une viande crue, en wardwesân, est donc une viande presque encore « vivante ».
[2] A map of the the world that does not include Utopia is not worth even glancing at.

lundi 12 septembre 2011

Entretien avec Frédéric Werst à propos de Ward.

Éric Bonnargent

Ward est la première anthologie consacrée à ce peuple ancien que sont les Wards. Il s’agit, de plus, d’une édition bilingue : sur la page de gauche se trouve le texte original en wardesân, sur la page de droite la traduction proposée par Frédéric Werst, l’auteur de ce singulier roman. Ward est en effet une fiction, les Wards n’ayant jamais existé. Et pourtant, à lire cet ouvrage, le lecteur aura l’impression de découvrir un peuple bien réel, tant ces textes constituent un ensemble cohérent. Lire Ward, c’est faire un voyage dans deux disciplines que tout semble opposer : l’histoire et la littérature.

Éric Bonnargent : Pour faire vivre le peuple que vous avez créé, les Wards, vous êtes allé jusqu’à créer une langue imaginaire, le wardwesân. Vous n’avez guère de prédécesseurs puisque le Novlangue créé par George Orwell dans 1984 n’est qu’une variation sur l’anglais alors que le quenya ou le sindarin sont des langues parlées par des Elfes dans Le Seigneur des anneaux de Tolkien. Ces œuvres vous ont-elles inspirées ? Comment vous est venue l’idée de créer une civilisation antique ?

Frédéric Werst : Non, je n’ai pas eu de modèle précis. Les auteurs qui se sont essayés avant moi à l’invention linguistique, je les connais de réputation, mais sans nécessairement les avoir lus. Au demeurant, Tolkien, par exemple, écrivait principalement en anglais : il n’employait ses langues que de façon ponctuelle. L’invention de langues est du reste une pratique très ancienne et très courante. Tout dépend de ce qu’on en fait. Dans mon cas, l’idée d’inventer le wardwesân était indissociable de celle de composer la littérature des Wards.
Autre aspect de votre question : les Wards sont-ils une « civilisation antique » ? J’ai soigneusement évité le mot « civilisation » dans le livre, sans doute parce que l’idée de « civilisation » appelle celle de « barbarie », et que je ne crois pas que ces concepts soient valides. D’ailleurs, le wardwesân n’a pas de mot pour dire « civilisation ». Contrairement à nous, les Wards ne se disent pas « civilisés ». Ils ont certes un mot (ar zawenta) pour désigner les tribus « barbares » qui vivent à l’extérieur de leur territoire, mais ils n’en ont pas tiré pour autant un concept de « barbarie ». De même, sont-ils « antiques » ? Je n’en sais rien, puisque c’est là encore une catégorie occidentale. En tout cas, ils paraissent anciens et porteurs d’un monde disparu ou en voie de disparition.

La civilisation ward est d’un réalisme étonnant. Vous en évoquez la mythologie, l’histoire, la poésie, la médecine, la philosophie… et, comme dans les civilisations réelles, il y a une évolution de ces disciplines. Je pense notamment à l’apparition de l’histoire comme discipline rationnelle, Abis et Artabôr étant à Zurôn ce que Thucydide est à Hérodote. Il y a d’ailleurs de nombreuses ressemblances avec la civilisation grecque, la guerre de Wagamarkan rappelant celle de Troie, Gamâz ressemblant à Socrate ou Rabwân à Hippocrate. Quelles ont été vos influences et comment avez-vous travaillé pour atteindre un tel réalisme ?

L’une des possibilités que Ward offre aux lecteurs, c’est de jouer à cette sorte de « littérature comparée », comme vous le faites. Chacun est libre de faire les rapprochements qu’il veut, mais dans mon esprit, il n’y a presque jamais de référence précise. Il existe des ressemblances et des différences. Par exemple, la « guerre de Wagamarkan » est l’histoire d’une antique défaite des Wards : dans cette mesure, elle ne correspond pas exactement à celle de Troie. Rabwân peut certes faire penser à Hippocrate, mais son système n’a rien à voir avec la médecine grecque. Je tâche toujours d’introduire de la différence dans la ressemblance, et bien souvent je ne m’aperçois d’une référence possible qu’après coup. Le fait d’écrire en wardwesân met à distance toutes les références, me permet de faire abstraction de la littérature réelle au moment où j’écris.

Dans la préface, vous dîtes qu’une langue est « un système de valeur » et, à la manière de Benveniste, de « production du monde ». Puisque, comme vous le précisez, « tous les quinze jours une langue disparaît de la surface de la terre », cela signifie-t-il que notre monde s’appauvrit ? L’invention du wardwesân, une langue imaginaire, a-t-elle pour but de résister à cela ?

Oui, je pense que l’appauvrissement linguistique entraîne un appauvrissement de l’humain, de l’imaginaire, de la culture et, par suite, de la vie elle-même. Le monolinguisme auquel rêve notre époque est un mythe dangereux : il est faux de croire qu’on communiquera mieux quand tout le monde parlera la même langue, car c’est l’inverse qui se produira. On ne communiquera plus du tout, ou plutôt on ne fera que « communiquer », et l’on ne saura plus parler ni plus rien dire. Le fantasme du monolinguisme va de pair avec la mondialisation : il est au service du système économique, et rien d’autre. Je préfèrerais un monde où la diversité linguistique et culturelle, l’art de la traduction et le droit à s’exprimer dans sa langue seraient mieux protégés.

Vous placez en exergue une citation de Heidegger qui estime que c’est parce que nous avons perdu le sens de l’être que notre rapport au langage s’est altéré. Vous faites également remarquer dans la préface que « tous les quinze jours une langue disparaît de la surface de la terre » et cela au profit de l’anglais. Pourquoi cette disparition des langues vous inquiète-t-elle et en quoi la création d’une langue imaginaire, le wardwesân, peut changer quelque chose ?

Le wardwesân comme tel ne peut évidemment rien contre ces choses, si ce n’est les signaler. Mais j’ai également choisi la citation de Heidegger parce qu’elle établit un rapport entre l’oubli de l’être et l’oubli de la langue. Or le wardwesân, par ailleurs, n’a pas de verbe « être » : j’essaye de penser l’oubli de la langue (= de l’être) dans une langue sans « être ». C’est aussi parce qu’à la racine de mon travail, il y a l’idée qu’une langue qui se passe de certains concepts (« être », « nature », « bien et mal », « civilisation », etc.) doit produire une littérature et des représentations du monde un peu différentes de ce que la métaphysique occidentale, qui repose sur ce genre de concepts, nous a légué. La mondialisation actuelle et son travail de destruction sont à mon sens le dernier effet de la métaphysique occidentale : penser autrement implique de renoncer aux catégories qui nous sont coutumières. Par exemple, y aurait-il eu déploiement de la technique et « arraisonnement » de la nature, si le concept de « nature » n’avait pas existé depuis la Grèce ancienne ? Non, probablement. Les Wards, qui sont étrangers à ces catégories métaphysiques, vivent et pensent autrement que nous, je crois.

Comme tout traducteur, vous évoquez l’imperfection de votre traduction des textes écrits en wardwesân. Quel est le rapport réel entre les deux textes, le texte en wardwesân et le texte français ? Certains passages ont-ils d’abord été écrits en wardwesân ou avez-vous en réalité tout écrit en français avant le traduire en wardwesân ?

Tout a été écrit d’abord en wardwesân, et traduit ensuite en français. L’inverse serait moins intéressant pour moi, et d’ailleurs je ne pourrais pas écrire Ward directement en français : j’ai besoin de cette langue comme lieu d’écriture. Et plus je laisse passer de temps entre l’écriture en wardwesân et la traduction française, plus le travail est intéressant. C’est alors un vrai exercice de traduction, qui implique d’interpréter et de faire des choix : en ce sens, mes traductions pourraient être un peu différentes, même un peu « meilleures », cela fait partie du jeu et c’est inévitable.

 Croyez-vous vraiment que certains de vos lecteurs prêteront attention à la version en wardwesân ?

Les lecteurs feront comme il leur plait. Mais le texte est présenté de telle sorte que leur curiosité puisse être attirée aussi par le texte original. A ce que j’en sais, c’est ce qui se produit chez certains. L’idée n’est pas tant d’apprendre le wardwesân que de garder à l’esprit que le texte français est une traduction, une simple possibilité. Ward est un roman tout à fait « lisible », je pense, mais qui conserve, avec sa version originale, une part d’illisibilité. C’est un peu un hommage aux écrivains du XXe siècle pour qui l’illisibilité était un terrain d’exploration.

N’avez-vous jamais eu l’impression d’être un véritable démiurge ?

Non, parce que je n’ai pas une vue d’ensemble sur Ward. Je ne pose pas sur cette entreprise un regard surplombant : quand je travaille, je pars du particulier, du détail, de l’envie de raconter une histoire ou de développer une idée. Le point de départ est toujours un fragment : l’ensemble se constitue par juxtaposition de ces fragments, mais le résultat final n’est pas concerté. A cet égard, l’impression d’avoir sous les yeux une « civilisation » est presque une illusion d’optique.
De toute façon, la forme de l’anthologie m’interdit de voir Ward comme un système clos et achevé, un « univers » dont je serais le « démiurge » : Ward est dans les textes qui composent ce volume, mais aussi dans les interstices et à l’extérieur. Ces textes sont des extraits, ils ont donc des prolongements, même invisibles. Et puis le projet lui-même me dicte certaines contraintes : la langue et la littérature des Wards obéissent à des règles, je peux les changer en cours de route, mais elles ont existé. Dans cette mesure, je ne contrôle pas ce que j’écris, mais je l’aménage a posteriori, notamment quand je rédige les notices de présentation. Je découvre des cohérences et des contradictions auxquelles je n’ai pas du tout pensé en écrivant.

Pensez-vous comme le philosophe Khazalôn que le monde est « atha bāz zaeth ek atha ba zaeth abnazatha kantēn » ?

C’est-à-dire « à la fois un lieu où vivre et un lieu où il est impossible de vivre »… Awa na nēs mant ar wera aw wazatha mathnama… « Oui, il me semble que le monde est paradoxal. »






Frédéric Werst, Ward. Le Seuil. Coll. Fiction & Cie. 22 €








Entretien initialement publié dans Le Magazine des Livres. Mai 2011.