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lundi 3 février 2014

Sarah Chiche, Personne(s)



PESSOA ET MOI


Éric Bonnargent




Gary Lachman
La collection « Le livre de la vie » reprend le projet irréalisé de Roland Barthes de « prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an. » Pour ce septième titre, Chiche s’est emparée d’un livre qui l’accompagne depuis de nombreuses années, Le Livre de l’intranquillité de Bernardo Soarès, le semi-hétéronyme de Fernando Pessoa. Pour cela, elle a dû faire face à trois difficultés. La première tient à l’inachèvement et à la fragmentation de ce texte auquel Pessoa a travaillé les vingt dernières années de sa vie. Reconstitué et régulièrement réarrangé à partir des fragments abandonnés dans sa fameuse malle « pleine de gens », comme l’appelle Tabucchi, ce livre est condamné à demeurer « à jamais la doublure du livre manquant. » La deuxième difficulté est l’écriture elle-même qui, selon Pessoa, est toujours un échec. Les mots appauvrissent la pensée. Écrire, rajoute Chiche, « c’est admettre douloureusement, qu’à chaque étape de l’écriture, quelque chose renonce et meurt. » Enfin, quiconque lit ce chef-d’œuvre ressent une « fatigue poisseuse qui prend au corps, gagne la tête, puis la langue et les yeux. » Si, malgré ces difficultés, Personne(s) est une réussite, c’est parce que Chiche vit le texte plus qu’elle ne le lit. La mélancolie du poète la renvoie à la sienne et elle se souvient, par exemple, avoir autrefois trouvé refuge dans un hôtel comme Soarès a trouvé refuge dans sa chambre de la rue des Douradores. Si Pessoa ne parvient pas à faire le deuil du père et à pardonner à sa mère, Chiche réussit. « Ma mère est morte il y a douze ans, écrit-elle. Elle est aujourd’hui en pleine forme et nous nous entendons merveilleusement bien. » Chiche résume la difficulté à être quelqu’un en une formule que l’on pourrait croire de Pessoa lui-même : « Le moi est un terrain meuble et le monde, un simulacre – mais le café est bon. » Méditation sur la mélancolie, le deuil, l’écriture et l’existence, Personne(s) est un livre indispensable pour les amateurs de Pessoa et pour les autres.


Article publié dans Le Matricule des Anges. Nov/Déc 2013





Personne(s)

De Sarah Chiche

Éditions Cécile Defaut, 164 pages, 16 €


vendredi 14 octobre 2011

Fernando Pessoa, Quaresma déchiffreur

Ce qui est est, ce qui n’est pas n’est pas
Éric Bonnargent

Fernando Pessoa n’a presque rien publié de son vivant, mais a laissé une malle pleine de manuscrits que les chercheurs continuent aujourd’hui encore à rassembler, à classer, etc. De cette « malle pleine de gens », comme aime à l’appeler Antonio Tabucchi, vient d’être tiré un nouvel hétéronyme : le docteur Abílio Quaresma, le déchiffreur. Les nouvelles qui composent ce recueil sont des textes inachevés, mais, à une exception près (« La disparition du docteur Reil Gomes »), suffisamment aboutis pour être lus sans aucune difficulté. Par rapport à l’édition portugaise, les éditeurs français ont en effet privilégié la lisibilité et ont préféré éliminer trois nouvelles trop fragmentaires.
Qu’il s’agisse de Bernardo Soares, d’Alvaro de Campos, de Ricardo Reis ou d’Alberto Caeiro, les hétéronymes de Pessoa sont guidés par leur intuition et ne sont guère des raisonneurs. Il peut donc sembler bien étrange de voir apparaître dans cette galaxie poético-métaphysique un enquêteur, certes amateur, mais un enquêteur quand même. Pourtant, la passion de Pessoa pour le genre policier remonte à son enfance. Souvent, il évoque le plaisir qu’il a eu à découvrir Edgar Poe, Conan Doyle ou Arthur Morrison. Toute sa vie, il a lu des romans policiers et il considérait même que le bonheur consistait à lire un roman policier, une cigarette dans une main, une tasse de café dans l’autre.

Qui est Abílio Quaresma ? Comme à tous ses hétéronymes, Pessoa invente une biographie à Quaresma. Il serait né à Lisbonne en 1865 et mort à New York en 1930. Comme dans Le Livre de l’intranquillité et L’Éducation du stoïcien, la préface présente un homme qui vient de mourir dans l’anonymat le plus complet. Or, écrit le préfacier, « qu’un homme comme Quaresma n’ait pas connu un seul jour de célébrité m’a rempli d’amertume ». Alors que Bernardo Soares et le Baron de Teive étaient les auteurs des textes présentés, Quaresma, lui, n’a jamais rien écrit. Le préfacier prétend donc avoir réuni des textes rédigés par différentes personnes ayant assisté aux exploits de Quaresma, lui-même s’étant contenté de n’écrire que la première affaire, la plus ancienne (1907) « L’affaire Vargas », la seule à laquelle il ait assisté et à partir de laquelle il aurait suivi ses enquêtes.
Physiquement, Quaresma a, selon la belle expression de Pessoa, « un corps retiré de la circulation » : il est grand et maigre, le visage ridé et le cheveu rare. Alcoolique et gros fumeur de cigares à bon marché, c’est un rêveur « à l’air mélancolique et déprimé ». Médecin ayant cessé d’exercer, il est souvent malade et passe ses journées dans son appartement de la rue dos Franqueiros à résoudre des charades, des problèmes d’échec, des énigmes, etc.
Les affaires qu’il résout, il les résout dans le même état d’esprit, comme un jeu. Dans les romans policiers traditionnels, le héros a deux caractéristiques : c’est une intelligence supérieure et un moraliste rangé du côté de l’ordre afin d’aider la police à réparer une injustice. Quaresma, lui, n’a aucune prétention morale. S’il aide la police, c’est parce que, la plupart du temps, il est appelé par son ami Manuel Guedes, un inspecteur qui, au cours du temps, deviendra commissaire. Pour Quaresma, résoudre une affaire est un devoir, mais, rajoute-t-il, « un devoir plus intellectuel que moral ». Dans « La mort de Don Juan », « Le vol au domaine das Vinhas » et « Complices et tribunal », il rencontre l’assassin ou le voleur pour leur montrer qu’il sait, leur dire comment ils s’y sont pris et pourquoi, mais ne les dénonce pas. La justice n’est pas son affaire. À la fin de « Complices ou tribunal », il félicite même l’assassin et se dit très honoré d’avoir fait sa connaissance, aussi honoré que peut l’être un déchiffreur à rencontrer un faiseur d’énigmes.
S’il n’a aucun sens moral, il est par contre un exceptionnel raisonneur. Son arme est la logique, la logique pure. Voici comment il présente sa manière de faire dans « L’affaire Vargas » :

« Je n’ai été témoin de rien, mais j’ai connaissance de tout. Ce que je viens vous apporter, ce ne sont pas des faits, mais des raisonnements ; par là je n’apporte pas seulement des éléments pour découvrir la vérité, mais la vérité elle-même. Si vous préférez qu’on le dise ainsi, monsieur le juge, c’est ainsi que je le dirai. Je viens apporter des arguments. Les faits sont des choses peu fiables. Contre les arguments, les faits ne sont rien. »

Les faits ne comptent pas pour plusieurs raisons : la fiabilité des témoignages peut toujours être remise en cause et, dans une affaire complexe, les données de la police sont toujours lacunaires. Un fait, c’est-à-dire une donnée objective aussi vraie que deux et deux font quatre, n’a aucune réalité empirique. Quand bien même les témoins seraient compétents, auraient bien vu, etc., ils interprètent malgré eux les événements auxquels ils ont assisté. Quaresma affirme à juste titre que « dans le simple et seul regard il y a des raisonnements subconscients, des associations d’idées, des déductions et des conclusions inconscientes. » Quaresma a une telle confiance en la force de son raisonnement que non seulement il n’a pas besoin de se rendre sur les lieux du délit, mais il ne veut surtout pas le faire, tant cela risquerait de perturber sa réflexion :

« Le fait que je n’ai pas vu les lieux est un avantage pour moi. L’observation et le raisonnement appartiennent à des catégories mentales différentes. Celui qui raisonne est troublé par l’observation. »

Pourtant, ne faut-il pas s’appuyer sur des faits pour résoudre une affaire criminelle ? N’y a-t-il rien de plus concret qu’un assassinat ou un vol, rien de plus étranger à un problème de mathématiques pures ? En réalité, Quaresma s’appuie bien sur des faits, mais pas sur des faits empiriques : sur des faits logiques. Quand il lit ou qu’on lui rapporte les données d’une affaire, la première chose qu’il fait est de déterminer par la logique quels sont les faits réels et les faits apparents ou discutables pour ne retenir que les premiers.
Quaresma n’est pas médecin pour rien : sa méthode est purement scientifique, ce sont les faits qui doivent se plier à la logique et pas le contraire. Si la police se trompe ou échoue, c’est parce qu’elle procède de manière inductive, alors que la méthode scientifique, la seule à pouvoir aboutir à la vérité, est déductive, analytique.
À la lecture de ces nouvelles, nous serons à chaque fois bien obligés de reconnaître l’efficacité des raisonnements implacables de Quaresma. Avec Quaresma déchiffreur, le lecteur rencontrera avec le plus grand plaisir un nouvel aspect de la personnalité multiple de Pessoa : le logicien amoral.


Article publié dans Le Magazine des Livres, juillet 2011





Fernando Pessoa, Quaresma déchiffreur. Traduit par Michelle Giudicelli. Christian Bourgois Editions. 23 €

mercredi 12 octobre 2011

Sur Clément Rosset et Fernando Pessoa

L’idiotie d’Alberto Caeiro
Éric Bonnargent

L’une des originalités de Clément Rosset est d’utiliser avec une certaine parcimonie les références philosophiques, au profit des références littéraires. Comme il le rappelle dans Le Choix des mots, les textes dits littéraires donnent en effet souvent bien plus à penser que les textes philosophiques, sans doute parce qu’ils permettent d’incarner la pensée, de la mettre en situation, ce que doit logiquement rechercher un philosophe du réel. Pourtant, si Rosset balaie le champ littéraire, de la bande dessinée au roman, en passant par le théâtre, il est un genre presque absent de son œuvre : la poésie. Si la présence des références poétiques est rare, elle devient exceptionnelle quand il s’agit pour Rosset d’illustrer sa propre pensée avec des vers.
Cette rareté des références poétiques s’explique peut-être par le fait que la poésie, surtout romantique, ne perçoit généralement pas le caractère profondément idiot du réel, caractère que Rosset définit ainsi :

« Un mot exprime à lui seul ce double caractère, solitaire et inconnaissable, de toute chose au monde : le mot idiotie. Idiôtès, idiot, signifie simple, particulier, unique ; puis, par une extension sémantique dont la signification philosophique est de grande portée, personne dénuée d’intelligence, être dépourvu de raison. Toute chose, toute personne sont ainsi idiotes dès lors qu’elles n’existent qu’en elles-mêmes, c’est-à-dire sont incapables d’apparaître autrement que là où elles sont et telles qu’elles sont : incapables donc, et en premier lieu, de se refléter, d’apparaître dans le double du miroir. »[1]

Si l’art poétique est souvent étranger au caractère « solitaire et inconnaissable » des choses, il est un poète qui, bien que Rosset ne semble pas le connaître[2], illustre à merveille sa pensée : Alberto Caeiro.

Alberto Caeiro est l’un des hétéronymes de Fernando Pessoa. S’il est moins connu que Bernardo Soares et Alvaro de Campos, sa place, dans l’œuvre du poète portugais, est centrale. Créé dans une crise d’exaltation le 8 mars 1914[3], il est le maître spirituel de Ricardo Reis, d’Alvaro de Campos et de Pessoa lui-même. Alberto Caeiro est “né” en 1889 à Lisbonne et est “mort” en 1915. Son œuvre, constituée de trois recueils[4] a été écrire à partir de 1911. Sa poésie est qualifiée de « sensationnisme » car il s’agit pour lui d’accueillir le réel en lui-même et pour lui-même, ce qui est une prise de position assez originale dans l’histoire de la poésie. En effet, lorsque les poètes convoquent la nature, celle-ci n’est, la plupart du temps, que la manifestation apparente d’une réalité transcendante d’ordre spirituel et, ainsi que l’écrit Baudelaire, ils s’y promènent comme « à travers des forêts de symboles »[5]. La structure de la poésie est métaphysique et l’on pourrait croire que c’est à son propos que Rosset écrit :

« Selon cette structure métaphysique, le réel immédiat n’est admis et compris que pour autant qu’il peut être considéré comme l’expression d’un autre réel, qui seul lui confère son sens et sa réalité. Ce monde-ci, qui n’a par lui-même aucun sens, reçoit sa signification et son être d’un autre monde qui le double, ou plutôt dont ce monde-ci n’est qu’une trompeuse doublure. »[6]

Rosset dénonce ici l’attitude métaphysique qui consiste à considérer que le réel a moins de réalité que son double. Le réel serait un moindre-être tirant sa consistance résiduelle d’une autre réalité, plus riche en être (comme un aliment peut être riche en vitamines x ou y), en fait fictive, qui le transcenderait et lui donnerait du sens. Les hommes ont en effet le plus grand mal à admettre la cruauté du réel, définie par le philosophe, comme « le caractère insignifiant et éphémère de toute chose au monde. »[7] Cette attitude est également dénoncée par Alberto Caeiro :

« Toi le mystique, tu vois une signification en toute chose.
Pour toi tout a un sens voilé.
Il y a une chose occulte dans chaque chose que tu vois.
Ce que tu vois, tu ne le vois jamais que pour voir autre chose.
Pour moi, grâce à mes yeux faits seulement pour voir,
Je vois l’absence de signification en toute chose ;
Je vois cela et je m’aime, puisque être une chose c’est ne rien signifier du tout.
Etre chose c’est ne pas être susceptible d’interprétation. »[8]

Qu’il soit qualifié de métaphysique ou de mystique, le discours poétique nous incite, ne serait-ce que par l’emploi de la métaphore, à nous détourner du réel. Comme son sens étymologique l’indique[9], la métaphore nous pousse à porter notre regard ailleurs. La métaphore transporte le lecteur des mots à une réalité autre que celle qu’ils sont censés désigner. Dans “Voyelle”, par exemple, la lettre A, pour Rimbaud, n’est pas une lettre, mais le « noir corset velu des mouches éclatantes ». Or, on le sait, pour Rosset, le seul mode d’appréhension légitime du réel est le principe d’identité, selon lequel A n’est qu’égal à A et à rien d’autre :

« J’appellerai ici réel, comme je l’ai toujours fait au moins implicitement, tout ce qui existe en fonction du principe d’identité qui énonce que A = A. »[10]

Le langage poétique utilisé par Alberto Caeiro est pauvre en procédés stylistiques parce qu’il s’intéresse à l’être et se désintéresse de ce qui n’est pas. Comme la philosophie de Rosset le recommande, le dire du poète ne rate pas le réel car il se place sous l’auspice du démon de la tautologie :

« Le papillon, est, sans plus, papillon,
Et la fleur, fleur, sans plus. »[11]

Il y a, dans ces deux vers, une progression significative marquée par la disparition de l’auxiliaire être qui indique la simultanéité entre la chose et sa représentation. Le papillon et la fleur, comme la rose d’Angelus Silesius que Rosset aime citer[12], sont sans pourquoi et coïncident avec eux-mêmes. Les choses ne sont ni ceci ni cela, elles se contentent d’exister pour elles-mêmes sans se réduire à telle ou telle qualité :

« Passe un papillon devant moi
Et pour la première fois dans l’univers je remarque
Que les papillons n’ont pas plus de couleur que de mouvement,
De même que les fleurs n’ont pas plus de parfum que de couleur.
C’est la couleur qui a de la couleur sur les ailes du papillon,
Dans le mouvement du papillon c’est le mouvement qui se meut,
C’est le parfum qui a du parfum dans le parfum de la fleur. »[13]

Une chose, un papillon ou une fleur, n’a pas de qualités que l’on pourrait lui ajouter de l’extérieur comme des attributs accidentels. Dire qu’un papillon a une couleur, un mouvement, etc., c’est en effet supposer qu’il existe une essence du papillon indépendante de ces particularités, une Idée de papillon qui ne serait ni jaune, ni bleu, ni rouge, etc., qui ne serait ni en mouvement ni au repos. La tautologie est indépassable car dire qu’une chose est comme ceci ou comme cela, c’est en nier la singularité :

« […] de la pierre je dis “c’est une pierre”,
De la plante je dis “c’est une plante”,
De moi je dis “c’est moi”.
Et je ne dis rien de plus. Qu’y a-t-il à dire de plus ? »[14]

Rien, effectivement, il n’y a rien à dire de plus. Alors, bien entendu, on pourrait reprocher à la tautologie d’être une manière bruyante de se taire puisqu’elle n’apporte aucune information sur le réel. Clément Rosset a dû écrire Le Démon de la tautologie pour démontrer l’étonnante fécondité de cette figure de style. Il écrit ainsi :

« Que A soit A implique en effet que A n’est autre que A. C’est en cette mince précision supplémentaire que me semble résider la principale richesse de la tautologie, et c’est à partir d’elle que celle-ci peut faire école, affirmant que le réel, quelles que soient par ailleurs sa complexité, sa multiplicité et sa mouvance, loge à l’enseigne de la tautologie. »[15]

L’objection que se pose Rosset, Caeiro se l’est également posée et, de manière étonnante, il y répondit de la même façon :

« Celui qui a entendu mes vers m’a dit : “En quoi est-ce nouveau ? »
Tout le monde sait bien qu’une fleur est une fleur et qu’un arbre est un arbre”.
Mais moi j’ai répondu : “Ah non, pas tout le monde, personne.”
Car tout le monde aime les fleurs parce qu’elles sont belles, et pour moi c’est différent.
Et tout le monde aime les arbres parce qu’ils sont verts et donnent de l’ombre, mais pas moi.
Moi j’aime les fleurs parce qu’elles sont fleurs, directement.
Moi j’aime les arbres parce qu’ils sont arbres, sans ma pensée. »[16]

A l’évidence, Caeiro reconnaît le caractère « solitaire » des choses. L’idiotie du réel est cependant liée à un second caractère énoncé par Rosset dans la citation inaugurale de cet article : le fait qu’il soit « inconnaissable ». Il est vrai que la poésie tautologique de Caeiro va dans ce sens. Mais le poète se montre plus précis. Attaché aux sensations, il développe une véritable réticence à l’égard de la connaissance rationnelle, réticence qui le suit depuis toujours puisque Pessoa, dans sa biographie imaginaire, ne lui donne pour diplôme que le seul certificat d’études primaires. Pour Caeiro, les choses sont claires, la connaissance s’oppose à la saisie du réel :

« Parce que penser, c’est ne pas comprendre…
Le monde ne s’est pas fait pour que nous pensions à lui
(Penser c’est être dérangé des yeux)
Mais pour que nous le regardions et en tombions d’accord…
Moi je n’ai pas de philosophie : j’ai des sens. »[17]

Ou encore :

« Le mystère des choses ? Va-t’en savoir ce qu’est le mystère !
L’unique mystère est qu’il y en ait qui pensent au mystère.
[…] Métaphysique ? Quelle métaphysique ont ces arbres-là ? »[18]

La connaissance s’oppose à la saisie immédiate du monde, elle nous détourne de la singularité du réel. Connaître, c’est re-connaître, c’est ramener l’inconnu au connu. Ainsi Rosset écrit-il dans la Logique du pire que la connaissance rationnelle est rendue possible par « une réduction à l’identique, au semblable, à des références, à des points fixes, bref à des essences de type généralisable, non à des singularités de type différentiel. »[19] Pour le poète comme pour le philosophe, le réel n’a rien à dire et plus on en dit, plus on le perd. Rosset peut alors rappeler le fameux passage du Molloy de Beckett où le personnage éponyme établit des statistiques de pets qui, aussi impressionnantes soient-elles, ne nous apprennent rien sur lui.[20]

On sait que chez Rosset, l’idiotie du réel mène à la joie. Une joie tragique : on éprouve de la joie quand on n’a aucune raison d’en éprouver, bien au contraire ! Plus on constate l’absurdité de l’existence et sa cruauté inhérente, liée à son caractère éphémère, et plus cette joie éclate. Car la joie tragique « est paradoxale, ou n’est pas la joie. »[21] Or, encore une fois, cette joie est au cœur de la poésie d’Alberto Caeiro qui écrit :

« Quand viendra le printemps,
Si je suis déjà mort,
Les fleurs fleuriront de la même manière
Et les arbres n’en seront pas moins verts qu’au printemps dernier.
La réalité n’a pas besoin de moi.
Je sens une joie énorme
A la pensée que ma mort n’a aucune importance. »[22]

Pour le poète, il n’y a de salut qu’“Anywhere out of the world”[23]. Il n’est dès lors pas étonnant que la poésie ait si peu sa place dans l’œuvre de Clément Rosset. Et pourtant, plus encore que chez Beckett ou chez Novarina dont le philosophe se sent si proche, c’est bien chez un poète, Alberto Caeiro, que nous retrouvons la plus étonnante communauté de pensée. Bien plus qu’un double, l’hétéronyme de Pessoa semble être le poète de l’idiotie, comme si son objectif avait été de mettre en vers la philosophie de Rosset. Il y a fort à parier que Clément Rosset ne connaît pas ce poète car, si c’était le cas, son nom apparaîtrait souvent à côté de ceux d’Angelus Silesius, de Martinus von Biberach ou de Mallarmé pour illustrer ses propres thèses sur le réel.

Article publié dans Le Grognard n° 14 (juin 2010) consacré à Clément Rosset.



[1] Le réel. Traité de l’idiotie, page 42 (Minuit, 1977).
[2] Ce n’est qu’en 1999, dans Loin de moi, que Pessoa est cité par l’intermédiaire de son hétéronyme le plus connu, Bernardo Soares, l’auteur du Livre de l’intranquillité.
[3] « Un jour où j’avais finalement renoncé – c’était le 8 mars 1914 – je m’approchai d’une commode haute et, prenant un papier, je me mis à écrire, debout comme je le fais toutes les fois que je le puis. Et j’écrivis trente et quelques poésies, en une espèce d’extase dont je ne saurais définir la nature. Ce fut le jour triomphal de ma vie, et jamais je n’en pourrai connaître de semblable. Je partis d’un titre : Le Gardeur de troupeaux. Et ce qui suivit fut l’apparition en moi de quelqu’un à qui je ne tardai pas à donner le nom d’Alberto Caeiro. Excusez de l’expression : il m’était apparu mon maître. » Lettre à Aldolfo Casais Monteiro du 13 janvier 1935.
[4] Le Gardeur de troupeaux, Le Berger amoureux et les Poèmes désassemblés.
[5] Baudelaire, “Correspondances” in Les Fleurs du mal.
[6] Le réel et son double, page 55 (Gallimard, 1990).
[7] Le Principe de cruauté, page 17 (Minuit, 1988).
[8] Poèmes désassemblés, page 92 (in Poèmes païens de Alberto Caeiro et Ricardo Reis, Points-Poésie, 2007).
[9] En grec, meta veut dire “au-delà” et le verbe phorein, “porter”.
[10] Le Démon de la tautologie, page 11 (Minuit, 1997).
[11] Le Gardeur de troupeaux, XL.
[12] Le Réel. Traité de l’idiotie, page 42.
[13] Le Gardeur de troupeaux, XL.
[14] Poèmes désassemblés, page 96.
[15] Le Démon de la tautologie, pages 47 et 48.
[16] Poèmes désassemblés, pages 114 et 115.
[17] Le Gardeur de troupeaux, II.
[18] Le Gardeur de troupeaux, V.
Quant à la science, c’est Ricardo Reis dans ses Odes retrouvées qui mènera la charge contre elle :
« Laissons, Lydia, la science : elle ne met
Pas plus de fleurs que Flore dans les champs,
Et ne donne au char d’Apollon
Un autre cours qu’Apollon lui-même.
Contemplation stérile et lointaine
Des choses proches, laissons-là
Regarder à n’en plus rien voir
De ses yeux fatigués. »
[19] Logique du pire, page 69 (PUF, Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1971).
[20] Le Réel. Traité de l’idiotie, page 27.
[21] La Force majeure, page 25 (Minuit, 1983).
[22] Poèmes désassemblés, pages 99 et 100.
[23] Baudelaire, Le Spleen de Paris.

lundi 10 octobre 2011

Pessoa, l’intranquille (collectif)

Découvrir Pessoa

Éric Bonnargent


À l’occasion de la sortie d’une nouvelle édition revue et corrigée du Livre de l’intranquillité, les éditions Christian Bourgois proposent en format poche un recueil d'articles inédits signés par quelques-uns des plus grands spécialistes du poète portugais : Françoise Laye, la traductrice, Eduardo Lorenço, l'auteur de plusieurs ouvrages de référence sur l'écrivain aux multiples identités, Patrick Quillier, le responsable de l'édition des œuvres complètes dans la « Bibliothèque de la Pléiade » et enfin Richard Zenith, le traducteur du Livre de l'intranquillité en anglais.

Le chef-d’œuvre de Fernando Pessoa fut, comme la plupart de ses autres textes, publié de manière posthume. Le manuscrit, retrouvé dans la fameuse malle du poète, a dû être reconstitué à partir de papiers éparses sur lesquels les chercheurs continuent de travailler, ce qui explique la longue histoire éditoriale de ce livre. D'abord publié en deux tomes en 1988 et 1992, Le Livre de l'intranquillité en est aujourd'hui à sa troisième édition. Cette malle, dans laquelle de nouveaux livres sont encore découverts et reconstitués, a été joliment appelée par Antonio Tabucchi, la « malle plein de gens ». Fernando Pessoa signait en effet ses textes de multiples noms que l'on qualifie non pas de pseudonymes, mais d'hétéronymes du fait qu'ils expriment tous des facettes de la personnalité « extrêmement complexe, rappelle Françoise Laye, voire paradoxale de Fernando Pessoa « lui-même » » Bernardo Soares, l'auteur attitré du Livre de l'intranquillité, est, quant à lui, un semi-hétéronyme; c'est-à-dire, toujours selon Françoise Laye, « un demi-frère lucide et déchiré » qui explore la désolation de l'existence, les aspects les plus noirs de Pessoa lui-même dont la vie a été la mise en pratique d'une « théorie de l'échec ». Les méditations de l'aide-comptable de la rue des Douradores le conduisent à aborder une multitude de thèmes, mais tous tournent autour de son sentiment d'étrangeté face à lui-même et au monde.
La quête de l'identité est l'obsession fondamentale de Bernardo Soares, comme de son créateur. Lire Le Livre de l'intranquillité, c'est, selon Françoise Laye, opérer « une descente périlleuse, métaphysique, jusqu'au fond de la conscience ». Mais quand on cherche à se connaître, on est forcément déçu car on ne trouve rien. La personne n'est personne, tel est le constat que dresse Fernando Pessoa dont le nom en portugais peut justement être traduit par... « personne ». Je n'est pas un autre, il est plein d'autres. Le moi n'est pas unifié, il est une constellation chaotique. C'est ce constat qui est d'ailleurs à l'origine de la multiplication des hétéronymes, multiplication qui, selon Richard Zenith, représente « l'atomisation implacable de l'être, la négation totale d'un moi un et cohérent. » L'impossibilité d'être soi est à l'origine du malaise presque ontologique, de cette intranquillité qui caractérise Bernardo Soares auquel Pessoa fait dire :

« Je ne me plains pas que la vie soit horrible. Je me plains que la mienne le soit. [Mes souffrance] sont celles d'un emprisonné de la vie, d'un être à part. »

Enfermé dans ce moi qui n'est rien, Bernardo Soares ne peut que se sentir étranger aux autres et au monde. « Entre la vie et moi, une vitre », se plaint-il. Vivre, c'est toujours faire semblant, semblant d'être bien là, d'être soi alors que l'on n'est ni là ni ailleurs, ni soi-même ni un autre. Comme le remarque à juste titre Patrick Quillier, l'intranquillité conduit celui qui l'éprouve à se situer dans « l'entre-existence ». Dans Le livre de l'intranquillité, Fernando Pessoa montre mieux que dans ses autres livres à quel point, écrit Eduardo Lourenço, « l'Être est une fiction et que nous-mêmes sommes, tout au plus, la fiction de cette fiction. »

Parvenant à une paradoxale synthèse fragmentaire du Livre de l'intranquillité, Pessoa, l'intranquille est à la fois une introduction idéale à quiconque s'apprête à lire cette « odyssée d'un esprit sans repos » (Patrick Quillier) et un commentaire dont la pertinence rappellera aux connaisseurs de l'œuvre du poète lisboète à quel point celle-ci est riche et inépuisable.










Pessoa, l’intranquille (collectif), Christian Bourgois, collection Titres (inédit). 7 €

dimanche 9 octobre 2011

Semaine Fernando Pessoa



Dans La Volonté de puissance, Nietzsche écrivait : « Nous sommes une multiplicité qui s’est construit une unité imaginaire ». La cohérence de notre être, de notre personnalité, est artificielle. En réalité, nous sommes remplis de contradictions que nous cherchons à étouffer afin de nous conformer aux exigences de la vie sociale. 
Fernando Pessoa (1888-1935), dont le nom, en portugais, signifie « personne » a, tout au long de sa vie, cherché à assumer la diversité de ses aspirations, de ses désirs, de ses goûts, etc. en se créant de nombreux hétéronymes ayant pour fonction d’exprimer les différentes facettes de sa personnalité. Cette semaine lui est consacrée.