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jeudi 3 avril 2014

Philippe Annocque, Rien (qu'une affaire de regard)

L'exquise légèreté de l'être
Romain Verger

© Anton Kammerl
Quidam éditeur offre une seconde jeunesse au premier roman de Philippe Annocque, publié au Seuil en 2001, dans une version revue et corrigée. Cela m'a permis de découvrir ce texte que je ne connaissais que de nom et de prendre beaucoup de plaisir à sa lecture, non seulement parce qu'il éclaire les textes ultérieurs de l'auteur, mais plus encore parce qu'il s'agit d'un excellent roman, drôle, teinté d'ironie et émouvant.

C'est la métafiction d'un auteur en gestation, qui s'invente une persona tout autant que celle d'un personnage qui se rêve écrivain. On n'est pas si loin du célèbre Rêve du papillon de Tchouang-tseu. Herbert, le jeune homme dont il est question écrit un roman qu'il proposera aux éditeurs. Mais si le procédé peut sembler convenu, toute l'habileté du récit consiste à nous laisser penser que Conflit (c'est le titre du roman en train de s'écrire) n'est qu'une version manquée de celui que nous lisons, qui en constituerait l'aboutissement et le dépassement. Rien (qu'une affaire de regard) est la transfiguration d'une vaste expérience de perdition consentie, de ratages et de refus, qu'il soit d'exister, d'imprégner le réel de sa marque et de son nom. L'imaginaire ne pourra naître que des cendres du réel et du quotidien, dont il fera ici sa matière. Alors Herbert collectionne minutieusement ses échecs.

Il est vaguement étudiant. Entre deux séances d'écriture et de répétitions pour une pièce de théâtre qu'il a écrite et qu'il tente de mettre en scène avec quelques amis, il court les filles, passe d'un corps à l'autre, d'un lit à l'autre. La liste de ses conquêtes est longue : Laurence, Marie, Aurélie, Véronique, Natacha, Ninon... Une liste qui pourrait être allongée à l'infini pour ce Dom Juan d'un nouveau type, Pierrot lunaire par son appétence à la rêverie et Bartleby de l'amour, impuissant chronique qui, à défaut de s'en émouvoir et d'en être vexé et angoissé, en tire au contraire une sorte d'amusement, voire de ravissement, comme si chaque rencontre amoureuse réitérait la toute première, empreinte de maladresse et de naïveté, qu'elle permettait plus encore de préserver cette distance avec laquelle il appréhende le monde. Frôler toujours sans jamais faire corps ni se donner totalement, adopter dans ses aventures sentimentales cette courbe asymptotique qu'il entretient plus largement avec la réalité. Aimer ou vivre n'est dès lors plus différent d'écrire un livre ou de monter une pièce de théâtre. Romances et roman se confondent. Ce sont bien les mots qui donnent vie et consistance aux choses, et non l'inverse. Et c'est dans ses rêves nocturnes ou assis à écrire qu'Herbert éjacule, "le stylo en main qui de nouveau se décharge sur la feuille, dans une jubilation croissante" :
"Il ne doute pas que le contact d'Aurélie soit à l'origine de ce plaisir qu'il a ressenti en rêve et il y voit une sorte d'hommage à celle qu'il n'a pu satisfaire en réalité. Il imagine la possibilité de faire l'amour en dormant, le sommeil étant le seul moyen, de s'abstraire suffisamment de soi-même pour éprouver un plaisir purement physique."

Herbert ne tire-t-il d'autre existence que du mauvais calembour des premières pages? Herbert né du mot "réverbère", autrement dit de son propre rêve, produit de son imagination avec laquelle il ne cessera plus de s'observer, ou plus exactement de l'être par cette instance qui superpose étrangement (à défaut de les confondre) le narrateur et son personnage, pour le suivre et le regarder vivre de haut tout en l'auscultant de l'intérieur, dans ses moindres pensées. C'en est troublant et fascinant pour le lecteur, et ça fonctionne diablement bien. Le récit pourrait être celui d'une âme qui s'est décorporée, non pas après la mort, mais bien de son vivant. On suit Herbert dans sa plus stricte intimité, qu'elle soit de corps ou d'esprit, et il ne nous en échappe pas moins, comme un être de plume, volatile, liquide et impalpable. Personnage incernable, que l'auteur prend soin de ne jamais figer, et qui lui-même fait tout pour ne pas peser, pour s'excentrer de son identité. L'essentiel du roman se déroule à Paris, mais les errances du jeune homme le portent naturellement à sa périphérie. Il aime à se perdre, à s'égarer pour fuir le centre, se laisser emporter par des trains qui le mènent en banlieue, où il dormira sur un quai de gare, son amie blottie contre lui. Ce sera l'avion que prendra plus tard ce Monsieur Plume. À moins que ces échappées ne le conduisent nulle part, où il commencera peut-être d'exister ; ce qui serait finalement assez logique, car rien, c'est la chose en latin. 


Philippe Annocque, Rien (qu'une affaire de regard), Quidam éditeur, 2014. 18 €



lundi 31 octobre 2011

Philippe Annocque, Liquide

πάντα ῥεῖ
Éric Bonnargent


 « cette chose cause de leurs disparitions si éloignées, si différente en apparence
mais dont l’origine forcément se trouve dans un même être, une même personne (il faudrait pouvoir dire : “le même homme”)
qui ne parvient pas vraiment à en être un, une (être, personne)
– malgré tous ses efforts ? »


Zademack, Gute Nacht
Sur le rivage, assis sur un banc, un homme d’âge mûr regarde de petites brindilles emportées par le courant du fleuve. L’observateur attentif voit bien qu’il y a dans leurs mouvements apparemment anarchiques un ordre, une régularité, sauf pour certaines d’entre elles « qui sans raison apparente, sans qu’aucun obstacle puisse être identifié s’arrêtent soudain en tournant lentement sur elles-mêmes – et même parfois contre toute attente paraissent remonter contre le sens du courant de quelques centimètres. » Ces brindilles ne participent pas à la chorégraphie générale, elles sont elles aussi emportées par le courant, mais à un autre rythme et lorsqu’elles en accompagnent d’autres, c’est simplement de manière provisoire. Ces brindilles, parce que telle est leur nature – elles n’y peuvent rien –, voient passer les autres, insouciantes, en parfaite harmonie les unes avec les autres et avec les eaux du fleuve. Semblable à l’une de ces brindilles, atypique parce qu’arythmique, le narrateur s’est laissé emporter par le courant de la vie, sans pouvoir faire autrement et en se sentant toujours étranger aux autres.
Il se tient là, impassible, suite à son dernier échec, celui de son mariage avec Suzanne qui ne supporte plus sa douce indifférence, sa passivité face aux événements et à la vie. Liquide retrace les flux de conscience du narrateur. Comme les eaux du fleuve, ses pensées et ses souvenirs s’écoulent et, pour mieux marquer cet écoulement, Annocque se joue de la syntaxe, la ponctuation étant réduite à son strict minimum, pour rythmer les flux. Les paragraphes, les chapitres se terminent le plus souvent au beau milieu de phrases dont la fin amorce les suivants. Les passages de chapitre en chapitre se font d’ailleurs, la plupart du temps, par l’évocation de liquides : l’eau du fleuve, d’un torrent ou d’une chasse d’eau, des larmes, du lait d’un biberon, du whisky, une larme, du pus, du sperme, etc. Si cela ne retire rien à la beauté poétique du texte, on peut toutefois regretter que l’auteur, comme nous l’apprenons sur son blog, ait renoncé à un travail plus formel encore sur l’organisation de ses paragraphes, ceux-ci devant, à l’origine, être peu à peu décalés les uns à la suite des autres, comme pour mieux symboliser l’écoulement en cascade des pensées.
Sur son banc, il fait le point et se remémore la faillite de son existence, faillite due à son indifférence généralisée face aux choses. Cela ne signifie pas que le narrateur soit froid, distant, mais il est incapable de se sentir concerné, même lorsqu’il aime sincèrement. Ses émotions sont intériorisées et il est incapable de les extérioriser. Malgré l’amour qu’il portait à sa mère, il lui sera impossible de pleurer à ses funérailles, d’exprimer sa peine comme il le faudrait. Ses deux filles, Agathe et Flora, se détacheront peu à peu de lui sans qu’il ne sache l’éviter. Sa passivité est telle que le narrateur n’a jamais vécu sa vie, il a été vécu. Avec Suzanne, il a tout subi : la paternité, l’éducation de ses enfants, ses choix professionnels, ses nouvelles amitiés, ses déménagements réguliers l’éloignant peu à peu de Paris, etc. Sa passivité est telle qu’il est incapable de se rappeler la couleur du papier peint de sa chambre à coucher… Comment se rappeler quelque chose que l’on n’a jamais vu ? Il a pourtant participé à la décoration de sa maison, mais ses goûts sont en réalité ceux de Suzanne, il s’est toujours contenté d’approuver et c’est pourquoi l’aménagement bourgeois de sa maison de province reflète autant sa personnalité que celui plus cosy de son appartement parisien qu’il partagea avec la belle Alexandrine. Jamais décisionnaire, il est l’homme qui approuve parce qu’il n’a aucune raison de refuser.
C’est d’ailleurs sa liaison de jeunesse avec Alexandrine qui cristallise toutes ses impuissances. Avec elle, la sexualité était exacerbée et il ne fut jamais question de fonder une famille. Quand il apprit qu’elle l’avait trompé, il ne savait tout simplement pas quoi faire et lorsqu’il lui dit de faire ses valises, « l’impression de jouer un rôle persistait ». Il l’a chassa non parce qu’il le voulait, mais parce que c’est ce qu’il fallait faire dans ce cas. Bien qu’aimant profondément Alexandrine, il ne fut pas affecté par son départ. Certes, il la regretta, mais bon, c’était comme ça. Il fut gêné de l’admiration qu’il suscita auprès de sa famille et en particulier de son frère lorsque, quelques mois après sa rupture, il réussit ses examens. On louait sa force de caractère qui lui avait permis de surmonter sa douleur et de se concentrer sur ses études. En réalité, il avait réussi car outre le fait qu’il n’avait pas souffert de cette séparation, ces examens ne représentaient pas grand-chose pour lui :

 « cette facilité à passer – glisser – à autre chose […]
cette facilité pouvait passer, quand l’esprit voulait bien s’attarder quelque peu sur cette question, pour une sorte d’indifférence au monde, un monde fait de circonstances en apparence précisément toutes différentes, toutes disparates même, mais finalement ressenties (au fond d’un soi-même fugitivement honnête, ou peut-être lucide) comme parfaitement interchangeables :
entretenir une relation amoureuse, passer des examens, refaire le papier peint de sa chambre, soigner sa bronchite, rendre visite à une vieille tante isolée, partir en voyage à l’étranger ;
tout cela était égal, certes non pas en durée ni même en agrément, mais en importance, et somme toute en nécessité d’investissement vraiment personnel. »

Ce qui caractérise le narrateur de Liquide est donc son anesthésie émotionnelle, son incapacité à être, son inadaptation à l’existence. La plupart des hommes sont faits de qualités qui les solidifient. Le personnage d’Annocque fait partie de la grande famille des hommes sans qualités qui, bien que de manière toujours différente, échouent à s’inscrire dans le monde. Certains se débattent, d’autres se réfugient dans l’alcool ou dans la drogue, d’autres encore s’en désespèrent, au point parfois de se tuer et d’autres, plus rares, comme le narrateur de ce livre, constatent les dégâts, tout simplement.


Philippe Annocque, Liquide. Quidam Editeur. 15 €