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mardi 3 janvier 2012

Entretien avec Eric Bonnargent

Propos recueillis par Joseph Vebret
Entretien paru dans LE MAGAZINE DES LIVRES, n° 32, septembre 2011 

Qu’est-ce qui vous a amené à la lecture en général et à la littérature en particulier ?

Enfant, je lisais beaucoup : j’ai dû lire tous les Oui-Oui dans la bibliothèque rose et tous Les Six compagnons dans la bibliothèque verte. Je lisais aussi beaucoup de bandes-dessinées. J’ai cessé de lire en entrant au collège. Sans doute étais-je réfractaire à la manière très technique dont cette discipline était enseignée ou m’a été enseignée et j’ai été dégoûté de la lecture. Tout cela paraissait si étranger à mes préoccupations quotidiennes… Il y avait d’une part la vie, d’autre part la littérature. Et puis, au lycée, en classe de première : la révélation ! C’était la dernière heure de cours avant les vacances de Noël. Juste avant la sonnerie, le professeur avait distribué un poème en vue d’un commentaire composé : Le Dormeur du val d’Arthur Rimbaud. Je l’ai lu rapidement, comme une nouvelle corvée et j’ai été littéralement abasourdi par le : « Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. » Je revois encore la scène : j’étais déjà debout prêt à m'enfuir et je me suis rassis pour le relire… Je crois que ce fut ma première expérience esthétique. Pendant les vacances, j’ai lu, émerveillé, toutes les poésies de Rimbaud. J’étais un jeune homme un peu paumé qui ne voyait guère d’intérêt aux choses et qui faisait pas mal de bêtises, mais en terminant Une saison en enfer, j’ai compris que seule la lecture pourrait donner du sens à mon existence. J’ai fait mon commentaire et, pour la première fois, j’ai obtenu la moyenne. Mon prof m’a ensuite orienté vers Baudelaire et m’a fait découvrir Céline, Kafka, Hesse… Je suis tout de suite devenu bibliophage.

Quels sont aujourd’hui vos critères pour le choix d’un livre ?

Je n’ai pas de critères. D’ailleurs, je ne crois pas qu’il existe de critères. J’ai plutôt des guides, divers et variés. Il y a d’abord le hasard : une intuition, une quatrième de couverture attirante, etc. Je lis aussi certains blogs littéraires et je suis attentivement les publications d’éditeurs exigeants comme Christian Bourgois, Quidam ou Les Allusifs. Je me fie au travail « critique » de certains écrivains, comme Mario Vargas Llosa ou Enrique Vila-Matas. Bartleby et cie, par exemple, a été une bible pour moi.

Comment avez-vous choisi les trente œuvres que vous abordez dans Atopia ?

Plusieurs critères ont été à l’origine des choix opérés. Le principal a été celui de la cohérence. J’aborde dans mon livre un problème particulier : celui de l’atopia, c’est-à-dire ce sentiment d’étrangeté que l’on peut ressentir face aux autres et au monde. L’atopia est comparable à l’impression d’étrangeté que l’on ressent lorsque l’on a une sensation de « déjà-vu ». Mais, au lieu d’être éphémère, l’atopia est permanente, elle est même constitutive de notre être et de notre rapport au monde. L’atopia est une arythmie : ce qui paraissait évident (et l’est encore pour les autres) ne l’est plus. Celui qui ressent cela se tient alors en retrait des choses et, au lieu de continuer à être un acteur du quotidien, il s’en fait spectateur. L’atopia, c’est finalement la douloureuse prise de conscience de son individualité et du fait que rien ne va de soi. Je sais bien que tout le monde prétend être un individu, mais, en réalité, nous cherchons la plupart du temps à nous fondre dans la masse car être un individu crée un malaise, un malaise qui peut être tel que nous cherchons à nier notre propre individualité. Cette volonté d’être comme tout le monde, cette angoisse de la singularité sont au cœur du premier roman dont je parle dans Atopia : Le Conformiste d’Alberto Moravia.
Pour en revenir à votre question, j’ai choisi dix manières dont ce sentiment d’étrangeté pouvait se manifester. Ces dix symptômes constituent les chapitres centraux du livre (La misanthropie, la marginalité, le désespoir et la mélancolie, le suicide, l’art de disparaître, la perte de contrôle, etc.) et j’ai donc choisi, dans la littérature moderne, des livres permettant d’illustrer ces thématiques. 
Les possibilités étaient cependant encore si nombreuses que j’ai utilisé d’autres critères de sélection : j’ai voulu que ces livres soient eux-mêmes « décalés » au sens où il s’agit la plupart du temps d’auteurs presque inconnus (Dominic Cooper, Venedict Erofeiev, Antonio Caballero), oubliés (Albert Cossery ou Drieu le Rochelle), d’auteurs en passe de devenir des classiques (Roberto Bolaño ou Cormac McCarthy), de livres méconnus d’auteurs reconnus (Le Grincheux de Gide ou L’Éducation du Stoïcien de Pessoa) ou de livres eux-mêmes étranges en tant qu’objet (comme Les Malchanceux, le livre-boîte de B.S. Johnson ou l’insolite journal de voyage de R.D. Brinkmann, Rome, regards). 
J’ai également voulu accorder une place privilégiée à la littérature étrangère en choisissant des auteurs venant aussi bien des États-Unis que du Salvador, de Norvège ou du Zimbabwe. En tout, vingt nationalités sont représentées. Bref, tout cela m’a contraint à opérer des choix, à ne pas parler de classiques comme Kafka, Beckett ou Sabato ou d’auteurs pour lesquels j’ai pourtant une grande admiration, comme William Gass ou William Vollmann.

Comment définissez-vous la littérature ? Qu’est-ce qui est littéraire, qu’est-ce qui ne l’est pas ?

J’essaie de répondre à ces questions dans la conclusion d’Atopia. Ce sont des questions aussi difficiles que périlleuses… Pour répondre rapidement, je dirais qu’un texte littéraire est d’abord un texte bien écrit, ce qui n’est pas forcément le cas de bien des livres qui figurent dans les palmarès des meilleures ventes en librairie. Mais un livre bien écrit n’est pas forcément un grand livre. Il faut aussi qu’il y ait un style au service d’une certaine vision du monde. La littérature est exigeante et le grand écrivain l’est d’abord avec lui-même, ce qui explique d’ailleurs que de nombreux auteurs ont renoncé à publier et/ou n’ont pas pu mettre un terme à leurs textes ou que d’autres ont brusquement renoncé à l’écriture ; c’est ce qu’on appelle « le syndrome Bartleby ». Il y a des cas célèbres, comme Franz Kafka ou Robert Walser, mais il y en a d’autres comme Carlos Liscano ou Alain-Paul Mallard dont je parle dans Atopia.

Doit-on pour autant rejeter les livres dits grands publics ? 

Pas le moins du monde ! Du moment que ces livres dont vous parlez sont correctement écrits, il n’y a aucune raison de les rejeter. Cela ne doit cependant pas empêcher d’opérer des distinctions qualitatives. Je crois qu’il en est de la littérature comme du cinéma. Robert Zemeckis n’est pas Francis Ford Coppola, mais tout cinéphile peut prendre plaisir à visionner Retour vers le futur.

N’avez-vous pas parfois une approche élitiste ou trop érudite de la littérature ? Certes, elle doit édifier, mais ne doit-elle pas aussi distraire ?

L’élitisme n’est pas un gros mot… Encore une fois, ce qui dérange, c’est qu’on établisse, en littérature comme ailleurs, des distinctions. Vous remarquerez d’ailleurs que le verbe « discriminer » est aujourd’hui chargé d’une valeur négative, alors qu’il signifie simplement « distinguer ». Tout ne se vaut pas, il y a des échelles de valeurs et distinguer ne signifie pas condamner. Je viens de vous le dire : je n’ai rien contre les livres purement distrayants, du moment qu’ils respectent la langue. Mais si un grand livre peut être distrayant, cela ne peut en aucun cas être sa seule qualité. La grande littérature peut distraire, mais telle n’est pas sa fonction. Madame Bovary n’a aucune fonction à distraire le lecteur. Par contre, si Fred Vargas ne parvient pas à nous distraire, alors elle a raté son but. Et, quand je veux me distraire, je lis bien volontiers un Fred Vargas !

Comment distinguer un bon d’un mauvais livre ?

Pour le peu que j’en sais, je crois que je vous ai déjà répondu. Mais, si à coup sûr, je le savais, j’en écrirais !

Par contre, l’éclosion des blogs vient incontestablement d’un mécontentement envers la critique traditionnelle.

Tout dépend de quels blogs on parle… Là aussi, des distinctions sont nécessaires. Il y a d’une part, ce que j’appellerais des blogs de lecture et, d’autre part, les blogs littéraires. Les premiers, très souvent tenus par des femmes au foyer, sont extrêmement nombreux. Pour leurs auteurs, il s’agit de résumer un livre, de dire en quelques lignes pourquoi ils l’ont aimé ou non et, dans le pire des cas, de le noter. Harold Cobert peut alors se retrouver avec autant d’étoiles dorées ou de petits cœurs que Gustave Flaubert ! L’éclosion de ces blogs ne manifeste évidemment aucun mécontentement envers la critique traditionnelle.
Les seconds, eux, comme le Fric-Frac club, De Seuil en seuil, Stalker, La Marcheaux pages ou La Taverne du doge Loredan, sont, je crois, nés de ce mécontentement. Il y a plusieurs choses que l’on peut reprocher à la critique traditionnelle telle qu’on la trouve dans la presse. Il y a d’abord le problème du format : si dans Le Magazine des Livres, Chronicart ou Le Matricule des Anges, on trouve encore des articles fouillés, la plupart des revues, des magazines et des journaux exigent des textes courts, si courts qu’ils ne disent finalement pas grand-chose. Il arrive même souvent que ces articles aient une portée si générale qu’en changeant quelques mots liés à l’intrigue du livre dont ils sont sensés parler, ils pourraient être utilisés pour n’importe quel autre livre. De plus, la critique traditionnelle est souvent, consciemment ou non, subordonnée aux grandes maisons d’édition. On entendra ainsi toujours parler de tel ou tel auteur sans grand intérêt parce qu’il est publié par Gallimard ou Grasset et que son nom est connu alors que des chefs-d’œuvre sont passés sous silence parce que l’éditeur a moins d’influence ou parce que l’auteur est inconnu. Il a fallu attendre par exemple des années pour lire dans la presse française des articles sur Roberto Bolaño alors que des blogs littéraires s’y intéressaient déjà depuis longtemps. Le phénomène est d’autant plus important que les journaux perdent tellement de lecteurs qu’ils veulent les ménager avant toute chose. Une petite anecdote : j’ai appris qu’un critique d’un grand quotidien national a voulu publier une chronique d’Atopia (dont je ne connais pas le contenu ; elle était peut-être très négative). Le rédacteur en chef a refusé sous prétexte que l’auteur et l’éditeur étaient totalement inconnus et que, par conséquent, ses lecteurs ne pouvaient pas s’y intéresser…
Les critiques littéraires qui oeuvrent sur le net le font par passion. Ils y dépensent du temps et de l'argent. Les éditeurs ont pris maintenant conscience du phénomène et commencent à inonder les blogs littéraire de livres en service de presse, mais il n’y a aucune compromission. Les blogueurs ne sont assujettis à aucune obligation de format et il n’est pas rare de lire des articles très longs et très détaillés mettant en valeur les intérêts littéraires, conceptuels d’un livre tout en le resituant dans le corpus de son auteur et dans l’histoire de la littérature. Je ne pense pas que l'on puisse critiquer sérieusement un livre en quelques centaines de signes.

Pourquoi avez-vous commencé à écrire ?

Par nécessité. En avril 2007, en refermant Auto-da-fé d’Elias Canetti, je me suis rendu compte que j’avais quelque chose à dire sur ce livre et que, de manière plus générale, il était dommage d’en rester toujours à des impressions de lecture. J’ai eu besoin d’objectiver ce que je pensais de ce roman et seule l’écriture pouvait permettre cela. J’avais aussi envie de partager mes lectures. J’ai alors navigué sur le net pour voir ce qui s’y passait et j’ai tenté l’aventure. J’ai alors créé « Bartleby les yeux ouverts », fermé en janvier 2011 pour ouvrir avec Marc Villemain un nouveau blog, « l’Anagnoste ».

Que vous a apporté la tenue d’un blog ? Plus précisément, qu’en est-il de la relation Internet/Littérature ?

La tenue d’un blog m’a apporté une certaine exigence et une certaine discipline dans mon travail. En commençant à écrire, je n’avais d’exigence que vis-à-vis de moi, mais avec le nombre croissant des lecteurs (et de leurs réactions), j’ai commencé à avoir des devoirs envers eux, à la fois dans l’écriture elle-même et dans la teneur de mes propos. Mes lecteurs étant souvent des amateurs, des gens qui, sans être des étudiants ou des universitaires, connaissent très bien la littérature cela m’a contraint à être beaucoup plus rigoureux. L’attente de ces mêmes lecteurs m’a conduit aussi à écrire plus régulièrement. 
Je crois qu’aujourd’hui il est devenu indispensable de se renseigner sur le net pour faire des découvertes ou pour approfondir ses connaissances sur tel ou tel écrivain, surtout dans le domaine de la littérature contemporaine.

Vous considérez que la littérature ne se porte pas très bien ? Quels sont les symptômes et les causes de ce malaise ?

Dire que la littérature se porte mal est l’apanage de toutes les époques et je ne veux pas trop faire écho à cela. Les choses sont peut-être un peu plus compliquées. Les littératures latino-américaines, serbes ou germanophones font pourtant preuve d’une extraordinaire créativité et, aux États-Unis, un Cormac McCarthy ou un William Vollmann n’ont rien à envier à un Faulkner ou à un Steinbeck. 
Si malaise il y a, il ne concerne peut-être que la littérature française. La politique éditoriale des grands groupes est l’une des responsables : beaucoup de livres ne sont publiés que parce qu’ils sont susceptibles de bien se vendre. L’édition est un commerce comme un autre. Mais il en a peut-être toujours été plus ou moins ainsi et ce qui est vrai en France l’est certainement aussi ailleurs. On peut alors émettre l’hypothèse du poids de notre si riche histoire littéraire. Écrire, c’est se situer par rapport à Rabelais, à Stendhal, à Proust, etc. Cela explique peut-être le seul défaut que je trouve souvent à la littérature française : son manque de souffle. Il y a d’excellents écrivains, des stylistes hors-pair ayant des univers singuliers (par exemple, Romain Verger ou Sébastien Doubinsky), mais ils sont très souvent les auteurs de textes courts, voire très courts, comme s’ils n’osaient pas aller au-delà de cent ou deux-cents pages. Il y a aussi des auteurs français très originaux (comme Volodine) et des romans novateurs (Ward de Frédéric Werst). Mais, qu’il s’agisse des uns ou des autres, ils ne trouvent que peu d’écho dans la presse traditionnelle ou du moins sont-ils noyés dans la masse sans que les journalistes osent la discrimination. La presse est peut-être donc à l’origine de ce qui n’est peut-être qu’une impression. Encore, une fois, la critique littéraire sur le net est une source d’information nécessaire. Quant à Atopia, il s’agit d’un livre pouvant permettre à ses lecteurs de découvrir des livres et des auteurs auxquels on n’accorde généralement pas assez d’attention.

lundi 7 novembre 2011

Antoni Casas Ros, Enrique Vila-Matas et moi

Vila-Casas
Éric Bonnargent

Ce ne sont pas seulement les qualités littéraires du premier roman d’Antoni Casas Ros, Le Théorème d’Almodovar, qui ont occupé les critiques à sa sortie en janvier 2008, mais le mystère entourant son identité réelle. Mieux que les Shandy qui cultivent l’art de disparaître, Antoni Casas Ros, lui, n’est jamais apparu. Personne ne sait à quoi il ressemble et personne ne l’a jamais rencontré, même pas son agent. Dans un monde saturé d’images et d’informations, l’intention est louable et Casas Ros semble s’inscrire dans la lignée de J.D. Salinger et de Thomas Pynchon. Si Casas Ros intrigue plus encore que ses illustres devanciers, c’est parce qu’on connaît d’eux quelques photographies, même anciennes, tandis que de lui, pas la moindre trace. Sur son blog, sa photo d’identité est remplacée par un cliché de Claudio Bagni montrant un homme nu, le visage caché dans ses mains et dont le front est orné de bois de cerf. Le cerf est l’animal-totem de Casas Ros, l’animal qui préside à sa destinée. Au début du Théorème d’Almodovar, il raconte qu’un soir, en voiture avec Sandra, sa compagne, un cerf est soudainement apparu sur la chaussée. La violente embardée pour l’éviter a conduit la vieille 4L dans un fossé : Sandra meurt sur le coup, lui survit, mais défiguré à jamais. Cette terrible nuit a mis fin à la collaboration de Casas Ros avec le monde. Pour éviter les regards gênés, dégoûtés ou apitoyés, pour éviter d’être montré du doigt et de n’être plus qu’un monstre, Casas Ros se retire du monde, ne sort plus que la nuit, le visage dissimulé par les larges bords de son chapeau. Aidé d’un cerf rose hallucinatoire et de Lisa, une prostituée transsexuelle, il a peu à peu appris à s’accepter par l’écriture, activité solitaire par excellence. Un cerf l’a tué en tant qu’homme, un autre l’a fait naître comme écrivain et un écrivain n’a rien d’autre à dire que ce qu’il écrit : 

« Je me rends compte à quel point j’ai horreur des questions. La plus anodine me fait penser à l’Inquisition. On sait comment on entre, on ne sait pas comment on sort. Si sortie, il y a. C’est à ce moment que j’ai compris que jamais je n’accepterais d’être interviewé, visage ou pas. Toute ma substance se trouve dans ce livre. Je n’ai pas d’histoire personnelle à raconter. Rien à dire sur cet Antoni Casas Ros. »

De Casas Ros, il n’y aura donc jamais rien que des livres. Mais comment ne pas douter de l’existence de ce qui n’apparaît pas ? Voilà un écrivain qui, pour son premier roman, fait preuve d’une rare maîtrise et qui est simultanément édité en France en Espagne chez de prestigieux éditeurs. Il n’en fallait pas plus pour que se pose la question d’une possible imposture. Certains noms ont été évoqués dont celui d’Enrique Vila-Matas, l’un des grands maîtres de la manipulation littéraire. Les soupçons à son sujet se sont renforcés lorsqu’il a signé le 30 mars 2008 dans El Pais un article intitulé « El catalán desfigurado » qu’il reprendra dans Le Journal volubile :

« Non, je ne suis pas Casas Ros. Si quelqu’un en doute encore, il ferait mieux de renoncer à cette idée. Comment serais-je Antoni Casas Ros ? Il est vrai que sa condition d’écrivain invisible – son visage a été défiguré par un accident et il ne veut pas se montrer en public, ses éditeurs et agents ne l’ont jamais vu – autorise toute sorte de spéculation. Il est vrai qu’il ouvre son premier roman Le Théorème d’Almodovar par une citation de Roberto Juarroz, citation fétiche de mes derniers livres : “Au centre du vide, il y a une autre fête.” Et il est vrai qu’en faisant part dans Le Nouvel Observateur de son admiration pour Cortázar, Pere Calders, Murakami, Bolaño, Fresán et d’autres – une liste d’auteurs favoris qui ressemble étonnamment à la mienne –, il a encore contribué à créer des malentendus, y compris ceux que j’ai favorisés moi-même à l’intérieur de la confusion née du besoin permanent d’être un autre.
Mais comment serais-je Casas Ros, né en Catalogne française en 1972, qui vit maintenant à Rome après Barcelone, Nice et Gênes, écrit en français, dont la mère est une Italienne du Piémont et le père catalan […] ? »

Cette intervention est étrange à plus d’un titre. Les seuls arguments avancés par Vila-Matas pour prouver qu’il n’est pas Casas Ros n’en sont pas puisqu’ils consistent à convoquer son état civil et à dire que, lui, n’est pas défiguré. Or, rien ne certifie que ces indications biographiques soient vraies et Vila-Matas sait très bien que Casas Ros n’est sans doute pas défiguré. Croire qu’il l’est, c’est croire que le Vila-Matas narrateur du Journal Volubile est le vrai Vila-Matas. De plus, Vila-Matas renforce l’ambiguïté en soulignant leur fascination commune pour Juarros et leur admiration pour les mêmes auteurs. Tout porte à croire que Vila-Matas veut qu’on le prenne pour Casas Ros lorsqu’il fait semblant de s’en défendre. 
Dans Enigma, publié en 2010, Vila-Matas devient à son tour un personnage du roman de Casas Ros. Dans ce roman où certains personnages de fiction, tel le Carlos Wieder de RobertoBolaño, prennent vie, Vila-Matas raconte l’entrevue qu’il aurait eue avec Casas Ros dans son appartement romain suite à un échange d’e-mails. Bien que cet appartement ait été plongé dans la pénombre, Vila-Matas prétend avoir suffisamment entr’aperçu le visage de son interlocuteur pour se rendre compte qu’il n’était pas si défiguré que ça, peut-être pas du tout et qu’il serait sans doute capable de le reconnaître s’il devait le croiser quelque part. J’y voyais là une nouvelle fausse tentative de diversion…
Aujourd’hui, je sais que Casas Ros et Vila-Matas sont bien deux personnes différentes. Bien décidé à résoudre cette énigme, j’ai réussi après maintes péripéties à entrer en contact avec Antoni Casas Ros. Nous avons échangé de nombreux e-mails et il a finalement accepté de me rencontrer pour une interview (publiée dans le Magazinedes Livres de juillet 2010) à Oaxaca, au Mexique, où il résidait depuis quelques mois. Mon rédacteur en chef, Joseph Vebret, a accepté de m’y envoyer en compagnie de mon collègue et néanmoins ami, Marc Villemain, un écrivain alcoolique dont certains disent qu’il n’est, lui aussi, qu’un prête-nom. Ivre-mort, Marc Villemain n’a pu m’accompagner dans la cantina où nous attendait Casas Ros. Malgré l’obscurité, je n’ai pas eu de mal à le reconnaître : c’était la seule personne à porter un masque… Nous avons discuté et bu toute la nuit. Antoni Casas Ros est un homme doux, cultivé et drôle et il n’est pas Vila-Matas, son français est trop parfait et sa stature bien trop différente. Par contre, il l’a bien rencontré à Rome. Antoni Casas Ros existe, même si ce nom est certainement un pseudonyme. Il m’a dit sa passion pour l’anonymat qui le conduit à avoir plusieurs activités professionnelles sous différents noms.
En avril 2010, à Rome, où je réside parfois, je me suis rendu dans une grande librairie où Enrique Vila-Matas signait Dublinesca. Quand est arrivé mon tour, je lui ai rapidement parlé de ma rencontre mexicaine. Il m’a regardé avec attention, m’a souri et lorsque, dehors, j’ai ouvert Dublinesca, j’ai découvert cette dédicace :

« Pour Eric,
Bartleby[1],
C.R. »
C’était signé R. Juarroz.





Texte paru dans la Revista Shandy, n° 27, 2011.

[1] Mon ancien blog s’appelait Bartleby les yeux ouverts.

vendredi 29 avril 2011

Eric Bonnargent, Atopia, petit observatoire de littérature décalée (Présentation)

Éditions du Vampire Actif
Mon camarade et néanmoins complice Éric Bonnargent publie donc un ouvrage plus étrange encore qu’il y paraît. Sous son intitulé un tout petit peu ésotérique, mais où chaque terme a son importance, Atopia, petit laboratoire de littérature décalée ne permet pas seulement de regrouper ses analyses d’une trentaine d’œuvres, mais d’en entrelacer l’esprit, d'en exhumer la visée, la nécessité propre, d'entrer dans ce qui permit de les faire advenir, de tisser entre elles un réseau à la fois savant et existentiel, conceptuel et intime. En cela, en ce qu’elle permet d’apparenter des textes que le temps ou le registre éparpillent, de chercher à dégager le sens caché d’une même intuition littéraire, l’on peut aisément qualifier cette démarche d’universitaire. 

Ce ne serait que cela pourtant si n’émanait du propos une certaine audace. Celle d’abord de puiser dans un échantillons de textes souvent méconnus, dussent-ils émaner d’auteurs célèbres. Celle, ensuite, de se défier des ordres chronologiques pour leur préférer une nomenclature qui, déjà, est pourvoyeuse d'indications pleines de sens. L’audace, enfin, de prendre, non sans volontarisme, le contre-pied des mots d’ordre jouisseurs et de « l’approche narcissique » qui prévalent parfois de nos jours. Car pour Éric, la littérature est chose sérieuse, très sérieuse. Ce qui peut bien lui inspirer, ici ou là, quelque jugement que l’on pourra trouver abrupt ; mais il est vrai que tel est, et a toujours été, son parti pris : « distinguer la littérature ambitieuse de la littérature de masse. » Or, si les dehors de l’exigence revêtent parfois la forme d’une injonction vertueuse, il n’en demeure pas moins qu’Éric sait donner l’envie de lire ou relire d’un autre œil tous ceux dont il aime la situation atopique, c’est-à-dire, selon lui, « décalée. » Preuve, s’il en fallait, qu’il a intimement compris la fonction de critique. 

Cette notice n’ayant pas pour dessein d’esquisser une critique du livre, mais seulement de le présenter, je ne discuterai pas ici certaines assertions, plus strictement philosophiques que littéraires. Celles, par exemple, afférentes à l’individu, peut-être le mot-clé de la pensée ici déployée, et que relaie dans sa préface un Antoni Casas Ros toujours lyrique et habité, mais que l'on découvre aussi plus sensible que dans ses textes précédents aux questionnements idéologiques : fendeur de « l’illusion d’un moi constitué », il s'y fait le pourfendeur un peu inattendu d’une démocratie qui ne serait « qu’un vaste mensonge partagé par les masques sans regard. » Pour le reste, il faut bien dire qu’Atopia est un petit livre assez remarquable, que l’on ne saurait trop recommander à tous ceux qui persistent à penser la littérature comme l’art d’aller « au-delà des apparences », là où affleure « une vision singulière du monde. »

lundi 7 février 2011

Cyclocosmia, n° 3 : Roberto Bolaño

Les beaux lendemains de Bolaño
Marc Villemain

Il faut dire d’abord le plaisir que procure la découverte à son courrier de Cyclocosmia, objet en tous points somptueux. On se dit d’ailleurs à ce moment précis, et incidemment, que jamais on ne trouvera une telle satisfaction à feuilleter une revue que sur papier, et que toute l’inventivité dont l’édition numérique peut ou pourra faire preuve ne pourra procurer d’égal ravissement sensuel. Il n’est pas si fréquent, après tout, de ranger et de conserver une revue ainsi qu’on le ferait d’un livre ; or c’est bien le cas de Cyclocosmia, revue semestrielle d’invention et d’observation publiée par l’association « minuscule », à Strasbourg. Pour cette raison sans doute mais bien plus sûrement en raison de sa qualité intrinsèque, il n’y a donc rien de surprenant à ce que les éditions Christian Bourgois lui apportent son plus enthousiaste soutien. D’autant que ce numéro-ci, le troisième, est consacré à Roberto Bolaño, auteur culte à bien des égards, et dont Eduardo Lago écrit d’ailleurs qu’il est « ce qui arriva de mieux à la prose en langue espagnole depuis des décennies. »

Bolaño, dont l’existence a atteint au rang de légende, et qui à elle seule suffirait presque à expliquer ou à comprendre ledit culte. Car il était de ces personnages qui traversent la vie autant qu’elle les traverse, comme débarqués sur Terre pour y consumer leurs engagements poétique et politique, entre révolution et prison, entre misère et maladie. Les témoignages sensibles et personnels d’Horacio Castellanos Moya ou de Sergio González Rodriguez, auxquels s’ajoute celui de son éditeur espagnol, Jorge Herralde, donnent donc à cette revue très haut de gamme une tournure sensible qui étoffe à merveille les différentes analyses de l'œuvre, sans parler de quelques heureuses digressions. On notera à cet égard la passionnante réflexion qu’Antonio Werli, directeur de la revue, consacre à l’incessant mouvement auquel Bolaño oblige son lecteur, happé par cette impression que « dans l’oeuvre de Bolaño, on entre par le milieu. » François Monti insiste de son côté, non sans quelque didactisme, sur l’ouverture consubstantielle au travail et à l’œuvre de Bolaño taraudée par des « nuages de références » ; il complique ainsi ce qu’il faut entendre lorsqu’on évoque ses engagements, et vient réfuter avec à-propos toute interprétation par trop univoque. Dans un article très direct et doté d’une forte intuition, Éric Bonnargent montre quant à lui en quoi le roman policier a pu être objet de tentation ou d’inspiration pour Bolaño, mais surtout en quoi il s’en distingue radicalement. Et c’est avec prudence mais acuité que Yaël Taïeb dissèque ce qu’il pourrait y avoir d’héritage borgésien chez Bolaño, non au titre d’une filiation en effet assez improbable, mais en tant que cet héritage serait comme « les éléments d’une ramification bien plus vaste et vertigineuse. » L’on ne saurait enfin passer sous silence le beau texte inaugural de Julien Frantz, dont la fable pleine de recoins et d’esprit nous entraîne derrière le miroir ; Julien Frantz qui, dans un autre texte qu’il donne à ce volume, s’attache à décrypter le rapport au Mal de Bolaño, qui n’avait peut-être d’autre ambition que d’en être le témoin. Et Frantz de conclure bellement de 2666, ce grand œuvre inachevé, qu’il est « un roman écrit après et d’après la mort. » Ce que confirme à sa manière son ami l’écrivain Rodrigo Fresán, pour qui Bolaño « écrivait depuis l’ultime frontière et au bord de l’abîme. »

Ces très grands traits résument fort mal un ensemble dont on louera surtout les méandres, l’empathie et la subtilité. Aussi ne saura-t-on davantage recommander la lecture de ce numéro de Cyclocosmia, qui entre d’emblée et de plain-pied dans l’exégèse bibliographique de Bolaño. A cette aune, il est déjà certain qu’il fera date. 

Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 25, juillet/août 2010