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jeudi 9 janvier 2014

Version originale (collectif)



Comme au cinéma
Éric Bonnargent

Janet Cardiff & Georges Bures Miller, The Paradise Institute, 2001
Après la nuit (Tapage nocturne) et le football (Temps additionnel), c’est au cinéma que les Éditions Antidata consacrent ce nouveau recueil de nouvelles. Tête d’affiche, Éric Pessan signe « Tout est mieux sans toi », un texte dans lequel un auteur assiste au tournage de l’adaptation de son dernier livre, un roman autobiographique racoleur dont il a honte. Ni Vincent Lindon, ni Isabelle Carré ne parviendront à empêcher le narrateur de considérer cela comme un désastre. « L’erreur a été commise il y a bien longtemps, l’erreur a été engendrée par la colère qui me poussait à écrire et par l’orgueil qui m’a fait confier le manuscrit à un éditeur. » Si des cascadeurs sont mis en scène par Malvina Majoux, ce sont surtout les acteurs qui sont à l’honneur. Laurent Banitz montre comment la vie d’un vieil hardeur nostalgique du porno à l’ancienne bascule suite à un coup de fil d’Alain Resnais, Gilles Marchand rend un magnifique hommage à André Wilms, cet immense comédien que tout le monde connaît sans savoir qui il est, alors que dans un texte surréaliste, Christophe Ségas retrace la carrière dramatique d’un crabe domestique. Pascal Pratz et Ludmila Safyane, eux, s’intéressent aux cinéphiles, à la manière dont les salles obscures peuvent bouleverser un destin. Si, comme le rappelle J.-F. Dormois dans une nouvelle noire, la réalité ne fonctionne pas comme un film, la plupart des gens se font des films pour échapper à un quotidien trop difficile à supporter, comme le montrent Stéphane Monnot, Karine Médrano et Murielle Renault à propos du chômage, du deuil et de la jalousie. La noirceur des cœurs est également mise en perspectives dans une nouvelle de Stéphane Le Carré qui rappelle l’univers de Cronenberg.
Que ce soit par le choix des textes ou par la mise en page soignée jusque dans les moindres détails, Version Originale est un bon et beau livre qui satisfera les amateurs de littératures et de cinéma.

Article paru dans Le Matricule des Anges. Septembre 2013





Version originale
Collectif
Antidata, 175 pages, 11,50 €

lundi 19 septembre 2011

Gilles Marchand, Dans l’attente d’une réponse favorable

Motivation maximale
Éric Bonnargent

Le Conservateur par Philippe Bernard
Quiconque a recherché un emploi a dû s’exercer à la rédaction de lettres de motivations. L’exercice est fastidieux, il ne laisse aucune place à l’humour. Si la lettre de motivation doit, en principe, être l’expression d’une subjectivité, elle est en réalité impersonnelle, le rédacteur s’inspire, la plupart du temps, de modèles préétablis pour faire croire au DRH qui le lira qu’il possède les qualités requises pour obtenir un emploi. Ce DRH est d’ailleurs bien à plaindre : il n’y a sans doute rien de plus rébarbatif que de devoir lire ces lettres qui se ressemblent toutes.
Écrit par Gilles Marchand et illustré par Philippe Bernard, Dans l’attente d’une réponse favorable est un petit livre constitué de 24 lettres de motivations toutes plus loufoques les unes que les autres. Les postulants et les employeurs peuvent en effet aussi bien être des objets que des personnes. La fantaisie de Gilles Marchand tient compte des impératifs de l’exercice. Pour obtenir un poste, il faut savoir se vendre en mettant en valeur son expérience professionnelle :

« Monsieur,
Depuis 1986, j’officie en tant que table de cantine dans une grande société de télécommunication. Cela m’a notamment permis d’acquérir de solides connaissances en matière de téléphonie mobile, d’Internet et d’intranet, et d’être calée en conversations de bureau, en CAC 40, mais également par un bout de carton. Cette longue expérience a en effet imprimé sur moi l’usure du temps, qu’une simple enveloppe kraft pliée en quatre suffit cependant à compenser. »

Déprimée, cette malheureuse table de cantine s’est résignée à écrire au patron du Balto afin de devenir table de bar, un nouveau métier qui lui permettrait d’entendre parler de cinéma, d’amour, de politique... Elle est tellement motivée qu’elle est même prête à devenir table de tripot dans une obscure arrière-salle !
Nombreux ceux qui sont prêts à tout pour changer de métier et de vie. Il y a, par exemple, ce zèbre albinos ou ce solitaire postulant auprès du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples sa candidature « pour un poste de consultant, de trésorier, de secrétaire, de réceptionniste, de magasinier, d’homme de ménage ou n’importe quel autre emploi. » À l’inverse, certains, comme ce gardien de Musée du Louvre désirant devenir une œuvre d’art, ont une ambition démesurée alors que d’autres n’ont pas forcément les qualifications requises. Ainsi en est-il de ce jeune homme écrivant au chef des super-héros en avouant qu’il ne parvient à enfiler un costume près du corps dans une cabine téléphonique qu’en trois minutes. Il y a également des lettres saugrenues comme celle écrite sous forme d’apologie lyrique de Rambo au Ministère de la Recherche.
Ces lettres sont le plus souvent loufoques et drôles, mais il est difficile de ne pas être touché par certaines, par cet homme qui brigue un emploi de nœud de mouchoir auprès de sa femme atteinte d’Alzheimer ou par cet homme écrivant à ses amis dans l’espoir d’obtenir une promotion.
Dans l’attente d’une réponse favorable est un petit livre à déguster avec le sourire aux lèvres, tout le talent de Gilles Marchand consistant à nous faire lire avec le plus grand plaisir des lettres de motivation qu’il a lui-même dû écrire avec délectation.





Gilles Marchand, Dans l’attente d’une réponse favorable, illustrations Philippe Bernard, éd. aNTIDATA, 8 €














Article initialement publié dans Le Magazine des Livres. Juillet 2011.