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vendredi 11 novembre 2011

Entretien avec Antoni Casas Ros


Éric Bonnargent

Après une entrée fracassante sur la scène littéraire en 2008 avec Le Théorème Almodovar, Antoni Casas Ros publie ce mois-ci son quatrième livre : Chroniques de la dernière révolution. Ce roman débute au sommet d’un gratte-ciel londonien : des adolescents, membres de Flying Freedom, l’étrange organisation d’Y, ont organisé une soirée privée à l’issue de laquelle ils se jettent tous dans le vide… L’événement est couvert par Lupa, une Chroniqueuse. Les Chroniqueurs sont des journalistes, âgés de 13 à 27 ans, qui opèrent sur le net et sont pourchassés par les autorités. C’est notamment par les yeux de l’un d’eux, Ulysse, un orphelin de seize ans, que l’écrivain sans visage invite ses lecteurs à assister à l’effondrement des démocraties occidentales. La victoire progressive du chaos se retrouve dans la structure même de cet étrange roman. Si Ulysse semble être, au départ, le personnage principal, les narrateurs se multiplient peu à peu. De la même façon, le temps et l’espace sont gagnés par la discontinuité alors que dans les salles du Rialto, une mystérieuse boîte de nuit new-yorkaise, tous les principaux personnages finissent par se retrouver : Ulysse, Lupa, mais aussi la belle Valentina qui photographie ses amants au moment où ils jouissent, l’atopique Bart qui écrit ses livres sur le corps des femmes, Balstam, un agent du FBI, Aerick, un hard rockeur mystique ou encore Bax, un mathématicien déjanté. Entre onirisme et réalisme cinématographique, Antoni Casas Ros nous offre là un singulier roman qui ne laissera aucun de ses lecteurs indifférents. 

Éric Bonnargent : C’est à partir d’un constat accablant sur l’état de nos démocraties que naissent les Chroniques de la dernière révolution. À la manière d’Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique, vous dites que le fonctionnement des démocraties a conduit à « un endormissement social » dont la principale conséquence est l’obsession sécuritaire. « La démocratie dictatoriale » se caractériserait ainsi par la toute-puissance de la norme et de la morale, par le cynisme politique et surtout par le renforcement de la répression, un renforcement si important que vous imaginez l’apparition de polices secrètes chargées de faire respecter cet ordre moral. L’émergence (en France, tout d’abord) de ces totalitarismes d’un nouveau genre s’expliquerait du fait que « tout le monde est terrorisé face à la liberté ». Pouvez-vous nous expliquer tout cela ? S’agit-il de craintes réelles de votre part ?

Antoni Casas Ros : Les rares fois où je viens en France, j’ai l’impression que le climat politique se dégrade considérablement et je sens vraiment une sorte de peur et de paranoïa qui répond à celle de votre Président, si semblable en bien des points à notre président du conseil, Silvio Berlusconi. Et puis il y a les faits, par exemple, une loi votée en petit comité cet été qui autorise la censure d’internet. Pour moi, il règne un climat de pré-dictature. L’obsession sécuritaire frise le ridicule. Ce n’est plus crédible. Bien sûr, j’ai écrit une fiction, mais je ne fais qu’amplifier ce que je vois pour le rendre plus éveilleur. Il y a en Italie et en France un endormissement politique qui peut devenir fatal. 

Les Chroniqueurs ont entre 13 et 27 ans, les Freedom Flyers ont rarement plus de 18 ans : c’est donc par la jeunesse que, selon vous, se fera la révolution. La dernière fois pourtant que les jeunes sont descendus dans la rue, c’était pour défendre leurs futures retraites… Ils semblent donc plus obsédés par leur confort que par des idéals. Votre point de vue n’est-il donc pas un peu naïf ?

Ҫa, c’est la situation française et aussi je pense la situation italienne mais c’est très différent en Espagne et en Allemagne où il y a un vrai militantisme des jeunes générations. J’étais Porta del Sol en juin et je peux vous assurer qu’on n’y parlait pas de retraite mais bien de changements fondamentaux, d’écologie, de liberté d’expression. Il y avait aussi un courage évident. Plus les forces de l’ordre menaçaient d’intervenir, plus des masses de jeunes gens arrivaient. C’était vivant, audacieux et le témoignage d’une vraie révolte. Les pays qui ont connu une dictature assez récente tiennent plus à la liberté que les autres. L’indignation des 15/25 ans n’est pas un phénomène d’été. Elle sera là à l’automne et cet hiver. En Allemagne, la même génération est très active pour la préservation des libertés, notamment sur le Net et sur le plan de l’écologie. Nous sommes à un tournant. La révolte de la nature me paraît être le prélude d’une révolte globale. 

Un saut dans le vide, écrivez-vous, est « une expression absolue de la liberté ». Vous portez aussi un regard esthétique sur cet acte. Il semble qu’il y a chez vous un lien entre la liberté, le chaos et la beauté. Pouvez-vous nous expliquer cela ? Est-ce en vertu de cette nouvelle trinité que vous avez numéroté vos chapitres selon la suite de Fibonacci si liée au nombre d’or ?
L’ordre me paraît toujours porté par un idéal fascisant. Et puis l’ordre est un concept. Si vous regardez la société européenne aujourd’hui, il n’y a pas d’harmonie qui pourrait être une forme libérée de l’ordre. Le chaos, au contraire, me semble porteur de créativité, d’inconnu et je vois dans le chaos une forme d’harmonie secrète qui est évidente pour tous les créateurs. Le chaos est une matrice de laquelle émergent toutes sortes de beautés. L’ordre c’est un peu comme des bocaux dans les remises des vieux hôpitaux où l’on conserve quelques monstres dans le formol.
J’aime la suite de Fibonacci car tout procède de l’adition des deux nombres précédents et que cela forme une spirale. Toute œuvre est pour moi comme un cordon ombilical spiraloïde qui nous lie à tous les défricheurs du passé.

« L’ordre est masculin, l’anarchie est féminine ». Pouvez-vous nous expliquez cela ?
ACR : Porta del Sol, il y avait une banderole déployée à l’entrée du métro, sur laquelle on pouvait lire : « La révolution sera féministe où ne sera pas. » Je l’ai mise sur mon site après avoir vu tous ces visages de jeunes femmes déterminées et intelligentes qui proposaient des centaines d’idées nouvelles pour sortir de l’ambiance mortifère qui s’étend. Il y avait une énergie, une vivacité incroyable et on sentait qu’elles entraînaient les hommes dans leur sillage. Quand je parle d’anarchie, ce n’est pas selon le modèle des siècles passés où il y avait nécessité de détruire un ordre intolérable. Aujourd’hui, c’est différent. Ce sont les États qui détruisent l’harmonie, par stupidité, par inculture, par alliance avec un capitalisme d’une incroyable sauvagerie. Peu importe que les gens meurent s’il y a de l’argent à gagner. On le voit avec la médecine, le pétrole, le vol de l’eau, etc. Les femmes ne veulent pas de ce monde-là pour leurs enfants. Elles sont prêtes à se battre et à établir une harmonie que j’appelle anarchie. Il y a un renversement des valeurs et du sens.

Comme dans vos précédents romans, la sexualité a une importance déterminante. Omniprésente, elle est, grâce à la découverte du vaccin contre le SIDA, un élément aussi décisif que les jumps ou l’effondrement des Bourses dans la mise en œuvre de la révolution. Vos personnages ne font pas l’amour, ils baisent. Pensez-vous qu’il y a une sexualité révolutionnaire ?
Oui, il y a une sexualité révolutionnaire qui n’entre plus dans les schémas bourgeois. Il y a un autre type de rapports amoureux fondé sur la générosité, la joie d’expériences variées, la volonté de donner de la beauté sans se laisser emprisonner. La spontanéité, le retour de la sphère sexuelle dans une vie où beaucoup de valeurs se partagent. L’échange sexuel va de pair avec l’art, les idées, le corps se sent relié à une sphère plus vaste, une sorte de forme flottante, ouverte. Il y a une grande curiosité sexuelle aussi et des expériences de groupes entre amis et peu importe le sexe, toutes les combinaisons sont possibles. Des petites bandes joyeuses, sans grands drames, sans grandes jalousies. Tout cela est merveilleusement inspirant. Mais ça se passe plus en Espagne et en Italie qu’en France, assez conservatrice.

Vous faites dire à l’un de vos personnages que tous nos problèmes viennent du fait « que nous n’avons de sexualité qu’avec les humains », qu’il faut militer « pour la cielophilie, l’arbrophilie, la pierrophilie, la sensosiophilie », qu’il faut « lécher l’univers tout entier ». Qu’entendez-vous par là ?
Il y a une ouverture d’esprit qui nous rend conscients que nos limites formelles sont arbitraires. La joie d’avoir une sexualité très libre donne aux objets une acuité, une fluidité qui donnent l’impression qu’ils s’approchent de notre corps et dialoguent amoureusement. Regarder le ciel, entrer dans une forêt, dans un bâtiment, marcher, se faire mouiller par la pluie, nager, regarder une œuvre, écouter de la musique, toucher la matière devient une expérience érotique très puissante et parfois supérieure à ce que l’on rencontre avec un être humain. Du point de vue de l’écriture, avoir cette expérience globale enrichit extrêmement tout ce que l’on peut écrire. Cela devient de la musique.

Vous dites souvent que les limites du corps sont illusoires, que les distinctions entre les hommes et les animaux, entre vivant et matière le sont tout autant. Vous êtes ainsi bien plus proche du paganisme que du christianisme et cela se traduit, dans les Chroniques…, par des références à la déesse Cybèle. Pouvez-vous nous expliquer votre point de vue ?
Une vie relativement silencieuse ouvre les perceptions. Le paganisme ne serait pas possible dans une vie d’agitation. Dans le monde de la perception, je réalise que les concepts religieux ne sont d’aucune utilité. C’est comme de naviguer dans le monde pré-chrétien, dans les couches antiques de la philosophie, dans les présocratiques comme Empédocle ou Épicure qui avaient cette ouverture au monde, à la matière, à l’espace. J’y retrouve aussi une grande liberté, comme lorsque je lis Spinoza. Il y a une unité entre tout ce qui est. Cette perception me semble très contemporaine, du point de vue de l’art, de la littérature. L’absence de marquage, plus de routes toutes tracées mais des sentiers sur lesquels je m’aventure.
Cybèle m’a fasciné par sa capacité à percer les apparences et les frontières entre les mondes. Elle sert de guide, elle fait descendre tous les protagonistes du roman dans les profondeurs.

Je crois que ce roman a été écrit en grande partie au Mexique. Cela a-t-il eu une influence sur votre écriture ?
Le Mexique, sa peinture, sa littérature, sa beauté, sa folie, sa violence, la richesse de son passé, le peyotl, les boissons légèrement hallucinogènes, Artaud, Michaux, Le Consul ont été une sphère magique où j’ai senti se développer mon potentiel à créer quelque chose de plus vaste, de plus libre, de plus terrien dans un lien constant avec le bleu du ciel Mexicain. On sent très fortement les civilisations pré-chrétiennes. Comme si l’Espagne n’avait fait que passer. Il y a cette puissance fantastique de la terre, ce lien vivant entre la vie et la mort. Tout est à la fois dans tous les temps. Cette abolition de la temporalité a eu un effet magique sur mon écriture. J’avais aussi cette impression merveilleuse que ce n’était pas « moi » qui écrivait. Ça écrivait !

Dans vos romans, mais aussi dans un grand nombre de vos nouvelles, vous aimer abolir la frontière entre la réalité et la fiction. Dans Enigma, par exemple, Enrique Vila-Matas devient un personnage romanesque. Dans quelle mesure des situations ou des personnages réels vous inspirent-ils ? Comment fonctionne votre imaginaire ?
Dans la vie dite réelle, le contact que j’ai avec les œuvres des écrivains que j’aime est si charnel, si fort, que je perds assez vite l’idée qu’ils sont extérieurs, c’est donc naturel pour moi de les inclure dans une fiction. Comme je le fais avec mes amis dont je garde souvent le vrai nom. À l’inverse, quand un livre ne me touche pas, je ne pense pas que c’est un mauvais livre, je remarque simplement qu’il ne peut pas entrer en moi. J’ai un rapport très érotique avec la musique, les autres arts. J’aime qu’une œuvre me pénètre ! Le monde créé me semble d’une telle matérialité que je n’y vois rien de fictif mais si je vais dans une gare, dans un métro, sur une plage ou dans un restaurant, là j’ai une très forte impression d’être dans une totale fiction. Rien de tout cela ne m’apparaît comme réel. Et tout à coup, un visage, un regard, une expression et là je suis pris par la réalité de la beauté.

Pour finir, permettez-moi de vous poser la question que tout le monde se pose : avez-vous l’intention, un jour, de montrer votre visage ? Sinon, faut-il en déduire que vous êtes vous-même un être fictif engendré par l’imagination d’un autre ?
La réponse est profondément liée aux dernières lignes de la précédente. Je ne vois aucun avantage à jouer dans la fiction sociale qui ressemble à un feuilleton télévisé. J’ai rarement vu une interview de l’un de mes écrivains fétiches qui ne m’ait pas attristé. Il y a des exceptions : Ernesto Sabato, Pier Paolo Pasolini, et surtout Julio Cortázar. Tout le reste n’est que radotage. Les écrivains parlent de leurs personnages comme s’ils parlaient de leur cousine. On raconte des histoires, sans plus. Les vrais lecteurs trouvent leurs écrivains d’une manière plus subtile et plus mystérieuse. Je me montrerai peut-être un jour pour disparaître aussitôt. Mais n’exister que par les livres est ce que j’ai voulu, imaginé et réalisé. J’aime bien jouer au cerf de temps en temps mais pas jusqu’à confondre la forêt et un plateau de télévision.
Un être fictif ? Pourquoi pas ? Je ne sens rien d’absolument réel dans mes fibres et même lorsque j’écris je me demande toujours qui écrit. Je n’ai pas trouvé de réponse à ce jour et je crois que je suis créé par la somme des imaginations de ceux que j’aime et des œuvres qui m’ont façonné mystérieusement. Je suis un amalgame d’images et de sons, de couleurs et de mots, d’émotions et d’élans. Rien de tout cela ne m’appartient. J’ai parfois l’impression d’être la secrétaire de tout ce qui m’échappe et me ravit.

Travaillez-vous déjà à un autre projet ?
Je suis dans la phase « laisser venir », je ne fais rien, j’attends, j’écoute, je somnole au soleil, je nage, je bois, Cybèle est silencieuse, elle ne m’a donné que le titre : Lento.


mercredi 9 novembre 2011

Antoni Casas Ros, Chroniques de la dernière révolution

La morale du chaos 
Marc Villemain
Éditions Gallimard
Si l’honneur d’un écrivain est aussi de savoir sortir des rails où il posa son écriture, alors, sans conteste, de cet honneur, Antoni Casas Ros est digne. Il n’est d’ailleurs pas un de ses livres où il ne manifeste le souci constant de se mettre en danger et de forer à la source de son texte : la prise de risque est consubstantielle, non seulement à son travail, mais probablement à l’idée même qu’il se fait d’une œuvre littéraire. Je n’ai donc guère été surpris que Chroniques de la dernière révolution témoigne, et comme jamais, de cette ambition, revendiquant à tours de bras ce que l’on pourrait appeler une esthétique, donc une morale, du chaos. Outre son style et son étonnante construction, dont je veux bien considérer qu’ils revendiquent le sceau du dit chaos, je m’interroge, toutefois, quant au sens à donner à cette fresque qui louvoie entre dénonciation du réel, révélation cosmique et prosélytisme révolutionnaire. 

Chacun en conviendra, le monde part à vau-l’eau : nombreux, d’ailleurs, pensent qu’il court à sa perte. C’est précisément cette perte que les hérauts de Chroniques de la dernière révolution veulent accélérer, afin, disent-ils, de le sauver : « Il y aura de grands désastres, mais c’est la seule chance que nous voyons pour que la planète ait un futur à travers la fin d’une folie généralisée. Le chaos est la seule issue. » Les révolutionnaires se font une règle de faire passer « les émotions après l’action », ils tiennent des discours chauds mais leurs pratiques sont aussi froides que le marbre : à cette aune, ils se distinguent assez peu de leurs prédécesseurs dans la révolte. Mais qui sont donc ces nouveaux et preux chevaliers ? Des jeunes, de simples lycéens, enfants d’un capitalisme désormais mondialisé, de l’iPod, de la deep ecology et d’une liberté sexuelle enfin recouvrée depuis que l’on promet de terrasser le sida. Sans nullement en faire mystère, Antoni Casas Ros fonde et enfante sa vision sur ce qui taraude et obscurcit notre monde (crises financières à répétition, violences endémiques, délire sécuritaire, cataclysmes naturels) pour tenter d’en imaginer la sortie. Les religions, les idéologies et le progrès technique ayant tour à tour ou concomitamment échoué à réaliser leurs prophéties, c’est donc à la jeunesse du monde, apatride et hyper-connectée comme il se doit, qu’il revient de mener à bien l’authentique révolution – la dernière, s’entend. Tout cela est résumé à traits grossiers, mais c’est bien ce qui constitue le décor, voire la substance, de ces Chroniques. 

Casas Ros a une vision du monde dont on peut dire qu’elle est à la fois cosmique, massive et cinématographique. J’ai pensé, par bien des traits, à ce que Maurice Dantec avait pu faire de mieux, ce quelque chose un peu froid et rageur qui teintait ses luxuriantes Racines du Mal. Mais on pourrait tout autant penser au Michel Houellebecq de La possibilité d’une île, et pas seulement parce que la narration s’organise autour des journaux intimes des différents acteurs du drame, mais parce que s’y manifestent la quête incessante d’un ailleurs enfin délesté de ses oripeaux civilisationnels et l’espérance d’un temps essentialiste, fût-il arc-bouté sur une geste technophile. On pourrait même lorgner du côté des Assoiffées de Bernard Quiriny qui, s’il se polarisait sur un futur féministe, n’en tirait pas moins prétexte des grands ratés de l’Occident pour esquisser un nouveau monde – sans que l’on soit tout à fait certain qu’il fût plus habitable. Tout cela pour souligner l’ultra-contemporanéité de ce qui se joue dans ce nouveau roman d’Antoni Casas Ros : si l’on y retrouve quelques fulgurances de l’onirisme poétique et un peu fantastique qu’on lui connaît, s’y lovent aussi, comme dans les ouvrages précités, une semblable impression de malaise dans la civilisation, un même type d’insatisfaction métaphysique, où puisera donc une pensée qui tendrait aussi vers le politique. Si l’on peut toujours prédire, et après tout pourquoi pas, qu’une révolution est à venir, terrassant les grandes infrastructures du monde occidental, invitant l’homme à se retrouver (« faire enfin un avec un être humain, les âmes mélangées à la chair »), voire posant les bases d’un nouveau mysticisme et d’un monde où « tout tente de communiquer en échappant à une règle arbitraire » au prétexte qu’« il n’y a pas de frontière entre les humains et la matière », nous avons ici moins à faire à la longue et patiente maturation d’un projet de gouvernance qu’à l’expression d’un trouble spirituel, même habilement maquillé en programme révolutionnaire. 

Autrement dit, Casas Ros me paraît plus fantasmatique que prophétique, moins visionnaire que symptomatique. Quand le McCarthy de La Route témoignait, et avec quelle beauté sépulcrale, d’une désolation devant l’humanité finissante, Chroniques de la dernière révolution fait son beurre d’une certaine divagation post-humaniste, adepte d’un primitivisme rédempteur et romantique en diable. D’où, peut-être, cette perpétuation revendiquée de l’adolescence, son énergie clandestine, son attirance pour la quincaillerie souterraine, son naturalisme sexuel, son spontanéisme organique frisant la tentation scatologique, sa complaisance, non pas tant dans la mort en-soi que dans le mortifère. Le propos de Casas Ros, très politique, s’adosse à une métaphysique qu’un Artaud (d’ailleurs cité, et qu’on imagine assez bien proclamer, lui aussi : « La terre est mouillée, pénètre-la ! ») n’aurait pas renié, et dont il résulte une sorte d’éloge de l’immaturité politique. « Assez des demi-solutions, assez des discours moralisateurs, assez des idéalistes qui veulent sauver le monde du chaos. La perversité humaine, la vanité, l’orgueil, l’argent, le pouvoir sont les vrais moteurs du monde. Une solution : la dernière révolution ! Le chaos ! Ensuite, peut-être, l’homme pourra tirer parti de l’extrême destruction et renaître. » : voilà bien une dialectique mille fois rebattue dans l’histoire des dynamiques révolutionnaires. Qu’elle soit juste ou fausse, puissante ou répulsive, dangereuse ou salvatrice, bref que l’auteur y adhère ou pas n’est pas ce qui m’importe : l’important est que le roman se fasse le vecteur résolu, exclusif, de cette vision, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne s’embarrasse, ni de nuances, ni de vétilles. C’est à ce titre un roman presque militant, quasi partisan – grandeur et injustice comprises : s’il y a une évidente bêtise conservatrice, on prendra bien soin de taire toute forme de sottise révolutionnaire. 

Chroniques de la dernière révolution continue cependant à déployer quelques images belles et fortes dont Casas Ros a le secret, à l’instar de ce « sein [qui] flotte dans l’eau du caniveau, emporté comme une barque fragile. » Tout comme j’aime sa manière de circuler à travers les vestiges d’un monde où l’« on peut échanger un iPhone contre un morceau de porc cru, une volaille, quelques légumes. » Ou de montrer en quoi aucun monde, pas même le plus immatériel ou le plus éloigné de la sensation tellurique, ne saurait être inaccessible au sentiment poétique : « Cette pose éternelle, le temps aboli, une main sur le pubis, l’autre dans la chevelure bouclée. Les respirations s’accordent et l’espace m’aspire tout entier. Je vois la terre de loin, comme sur Google. » Aussi, peut-être ai-je le tort de m’appesantir sur son versant disons plus politique, versant dont je suis à peu près persuadé qu’il ne constitue pas la priorité profonde de son auteur. Mais, en s’y frottant malgré tout, et pour des raisons assurément très nobles mais qui, je le répète, ne me semblent pas appartenir en propre à son univers, tant littéraire que philosophique, Casas Ros a pris le risque de nous ramener un peu maladroitement à la crudité du réel (fût-il à venir), quand l’onirisme très singulier de ses précédentes œuvres contribuait peut-être davantage, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, à préciser, approfondir et aiguiser la critique de ce même réel. Aussi, le tissu où il a tramé cette échappée libre dans ce qui travaille l’époque apparaît-il un peu rêche, trop peu resserré, sa fibre dualiste lui donnant parfois une texture un peu rugueuse. Là où Jésus sacrifiait sa vie pour racheter les péchés du monde, les nouveaux révolutionnaires sacrifient la leur pour racheter le monde qui est le péché même : si le vieux et beau thème de la corruption par la civilisation a de beaux jours devant lui, il fait ici l’objet d’un traitement dont on ne pourra évidemment pas nier la grande originalité, mais qui marquera peut-être moins les esprits par sa justesse littéraire que par son ambition panoptique.

Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 32 - Septembre/octobre 2011
 

lundi 7 novembre 2011

Antoni Casas Ros, Enrique Vila-Matas et moi

Vila-Casas
Éric Bonnargent

Ce ne sont pas seulement les qualités littéraires du premier roman d’Antoni Casas Ros, Le Théorème d’Almodovar, qui ont occupé les critiques à sa sortie en janvier 2008, mais le mystère entourant son identité réelle. Mieux que les Shandy qui cultivent l’art de disparaître, Antoni Casas Ros, lui, n’est jamais apparu. Personne ne sait à quoi il ressemble et personne ne l’a jamais rencontré, même pas son agent. Dans un monde saturé d’images et d’informations, l’intention est louable et Casas Ros semble s’inscrire dans la lignée de J.D. Salinger et de Thomas Pynchon. Si Casas Ros intrigue plus encore que ses illustres devanciers, c’est parce qu’on connaît d’eux quelques photographies, même anciennes, tandis que de lui, pas la moindre trace. Sur son blog, sa photo d’identité est remplacée par un cliché de Claudio Bagni montrant un homme nu, le visage caché dans ses mains et dont le front est orné de bois de cerf. Le cerf est l’animal-totem de Casas Ros, l’animal qui préside à sa destinée. Au début du Théorème d’Almodovar, il raconte qu’un soir, en voiture avec Sandra, sa compagne, un cerf est soudainement apparu sur la chaussée. La violente embardée pour l’éviter a conduit la vieille 4L dans un fossé : Sandra meurt sur le coup, lui survit, mais défiguré à jamais. Cette terrible nuit a mis fin à la collaboration de Casas Ros avec le monde. Pour éviter les regards gênés, dégoûtés ou apitoyés, pour éviter d’être montré du doigt et de n’être plus qu’un monstre, Casas Ros se retire du monde, ne sort plus que la nuit, le visage dissimulé par les larges bords de son chapeau. Aidé d’un cerf rose hallucinatoire et de Lisa, une prostituée transsexuelle, il a peu à peu appris à s’accepter par l’écriture, activité solitaire par excellence. Un cerf l’a tué en tant qu’homme, un autre l’a fait naître comme écrivain et un écrivain n’a rien d’autre à dire que ce qu’il écrit : 

« Je me rends compte à quel point j’ai horreur des questions. La plus anodine me fait penser à l’Inquisition. On sait comment on entre, on ne sait pas comment on sort. Si sortie, il y a. C’est à ce moment que j’ai compris que jamais je n’accepterais d’être interviewé, visage ou pas. Toute ma substance se trouve dans ce livre. Je n’ai pas d’histoire personnelle à raconter. Rien à dire sur cet Antoni Casas Ros. »

De Casas Ros, il n’y aura donc jamais rien que des livres. Mais comment ne pas douter de l’existence de ce qui n’apparaît pas ? Voilà un écrivain qui, pour son premier roman, fait preuve d’une rare maîtrise et qui est simultanément édité en France en Espagne chez de prestigieux éditeurs. Il n’en fallait pas plus pour que se pose la question d’une possible imposture. Certains noms ont été évoqués dont celui d’Enrique Vila-Matas, l’un des grands maîtres de la manipulation littéraire. Les soupçons à son sujet se sont renforcés lorsqu’il a signé le 30 mars 2008 dans El Pais un article intitulé « El catalán desfigurado » qu’il reprendra dans Le Journal volubile :

« Non, je ne suis pas Casas Ros. Si quelqu’un en doute encore, il ferait mieux de renoncer à cette idée. Comment serais-je Antoni Casas Ros ? Il est vrai que sa condition d’écrivain invisible – son visage a été défiguré par un accident et il ne veut pas se montrer en public, ses éditeurs et agents ne l’ont jamais vu – autorise toute sorte de spéculation. Il est vrai qu’il ouvre son premier roman Le Théorème d’Almodovar par une citation de Roberto Juarroz, citation fétiche de mes derniers livres : “Au centre du vide, il y a une autre fête.” Et il est vrai qu’en faisant part dans Le Nouvel Observateur de son admiration pour Cortázar, Pere Calders, Murakami, Bolaño, Fresán et d’autres – une liste d’auteurs favoris qui ressemble étonnamment à la mienne –, il a encore contribué à créer des malentendus, y compris ceux que j’ai favorisés moi-même à l’intérieur de la confusion née du besoin permanent d’être un autre.
Mais comment serais-je Casas Ros, né en Catalogne française en 1972, qui vit maintenant à Rome après Barcelone, Nice et Gênes, écrit en français, dont la mère est une Italienne du Piémont et le père catalan […] ? »

Cette intervention est étrange à plus d’un titre. Les seuls arguments avancés par Vila-Matas pour prouver qu’il n’est pas Casas Ros n’en sont pas puisqu’ils consistent à convoquer son état civil et à dire que, lui, n’est pas défiguré. Or, rien ne certifie que ces indications biographiques soient vraies et Vila-Matas sait très bien que Casas Ros n’est sans doute pas défiguré. Croire qu’il l’est, c’est croire que le Vila-Matas narrateur du Journal Volubile est le vrai Vila-Matas. De plus, Vila-Matas renforce l’ambiguïté en soulignant leur fascination commune pour Juarros et leur admiration pour les mêmes auteurs. Tout porte à croire que Vila-Matas veut qu’on le prenne pour Casas Ros lorsqu’il fait semblant de s’en défendre. 
Dans Enigma, publié en 2010, Vila-Matas devient à son tour un personnage du roman de Casas Ros. Dans ce roman où certains personnages de fiction, tel le Carlos Wieder de RobertoBolaño, prennent vie, Vila-Matas raconte l’entrevue qu’il aurait eue avec Casas Ros dans son appartement romain suite à un échange d’e-mails. Bien que cet appartement ait été plongé dans la pénombre, Vila-Matas prétend avoir suffisamment entr’aperçu le visage de son interlocuteur pour se rendre compte qu’il n’était pas si défiguré que ça, peut-être pas du tout et qu’il serait sans doute capable de le reconnaître s’il devait le croiser quelque part. J’y voyais là une nouvelle fausse tentative de diversion…
Aujourd’hui, je sais que Casas Ros et Vila-Matas sont bien deux personnes différentes. Bien décidé à résoudre cette énigme, j’ai réussi après maintes péripéties à entrer en contact avec Antoni Casas Ros. Nous avons échangé de nombreux e-mails et il a finalement accepté de me rencontrer pour une interview (publiée dans le Magazinedes Livres de juillet 2010) à Oaxaca, au Mexique, où il résidait depuis quelques mois. Mon rédacteur en chef, Joseph Vebret, a accepté de m’y envoyer en compagnie de mon collègue et néanmoins ami, Marc Villemain, un écrivain alcoolique dont certains disent qu’il n’est, lui aussi, qu’un prête-nom. Ivre-mort, Marc Villemain n’a pu m’accompagner dans la cantina où nous attendait Casas Ros. Malgré l’obscurité, je n’ai pas eu de mal à le reconnaître : c’était la seule personne à porter un masque… Nous avons discuté et bu toute la nuit. Antoni Casas Ros est un homme doux, cultivé et drôle et il n’est pas Vila-Matas, son français est trop parfait et sa stature bien trop différente. Par contre, il l’a bien rencontré à Rome. Antoni Casas Ros existe, même si ce nom est certainement un pseudonyme. Il m’a dit sa passion pour l’anonymat qui le conduit à avoir plusieurs activités professionnelles sous différents noms.
En avril 2010, à Rome, où je réside parfois, je me suis rendu dans une grande librairie où Enrique Vila-Matas signait Dublinesca. Quand est arrivé mon tour, je lui ai rapidement parlé de ma rencontre mexicaine. Il m’a regardé avec attention, m’a souri et lorsque, dehors, j’ai ouvert Dublinesca, j’ai découvert cette dédicace :

« Pour Eric,
Bartleby[1],
C.R. »
C’était signé R. Juarroz.





Texte paru dans la Revista Shandy, n° 27, 2011.

[1] Mon ancien blog s’appelait Bartleby les yeux ouverts.

jeudi 20 janvier 2011

Entretien avec Antoni Casas Ros

Après un premier roman très remarqué (Le Théorème d’Almodovar) et un recueil de nouvelles étonnant et singulier (Mort au romantisme), Enigma est le troisième livre et second roman d’Antoni Casas Ros à paraître chez Gallimard. Antoni Casas Ros est un écrivain aussi talentueux que mystérieux : personne n’a jamais vu son visage, et il n’existe aucune photographie de lui. Toutes les rumeurs circulent, tant et si bien qu’Enrique Vila-Matas en personne a dû, dans Le Journal Volubile, affirmer qu’il n’était pas Antoni Casas Ros : « Mais comment serais-je Casas Ros, né en Catalogne française en 1972, qui vit maintenant à Rome après Barcelone, Nice et Gênes, écrit en français, dont la mère est une Italienne du Piémont et le père catalan, un immigrant complexé qui l’a privé de tout contact avec "sa culture de sang" pour qu’on le perçoive comme français, chose qui, en revanche, a injecté dans son fils la conviction que son âme est catalane ? […] Casas Ros est ce que j’aurais aimé être : un écrivain français sans image, un amoureux distancié du facteur catalan. »

Le mois dernier, Marc Villemain et moi-même étions invités à un colloque sur la littérature latino-américaine à Cuernavaca, au Mexique. Un soir, dans l’obscurité d’une cantina, un homme attablé devant une bouteille de pulque a attiré notre attention : malgré la chaleur ambiante, son visage était dissimulé par un masque, il parlait tout seul, en français et en espagnol. C’était Antoni Casas Ros. Il a accepté que nous lui tenions compagnie. La nuit fut longue, nous avons parlé de littérature et de quantité d’autres choses… A l’aube, avant que nous ne nous séparions, il a bien voulu répondre à quelques questions pour Le Magazine des Livres. Nous l’en remercions une nouvelle fois.

***

Éric Bonnargent : Dans Le Théorème d’Almodovar, le narrateur, Antoni Casas Ros, défiguré par un accident de voiture, affirme que « pour avoir une vie, il faut un visage. » En refusant de montrer le vôtre aux journalistes, ne craignez-vous pas de ne pas exister comme « écrivain » ?

Antoni Casas Ros : Un écrivain existe par son écriture et non par sa forme sociale. Les écrivains contemporains ou ceux des derniers siècles existent aussi par l’image mais si nous remontons dans le temps, les visages disparaissent et il ne reste qu’une œuvre. Certaines écritures résistent au temps, d’autres sont englouties.

Éric Bonnargent : En refusant de jouer le jeu des médias, ne risquez-vous pas, au contraire, de l’alimenter ? Il y a tellement de rumeurs à votre sujet qu’Enrique Vila-Matas lui-même a dû dire qu’il ne se cachait pas derrière votre identité.

Antoni Casas Ros : En refusant de jouer le jeu des médias, un autre jeu se crée mais l’avantage est que je n’ai pas besoin d’y participer et c’est ce qui m’importe. Je sais à quoi j’échappe, je ne sais pas ce que je crée. J’ai besoin de grandes plages de silence, de retrait de l’agitation, j’ai besoin de ne rien faire dans le sens profond du terme pour favoriser la lente éclosion de l’écriture. Je pense que finalement, c’est le rêve de tout écrivain, comme celui de Vila-Matas, mais pour le réaliser il faut une bonne dose de courage car c’est une décision à prendre initialement. On ne peut pas devenir anonyme après les premières lignes publiées. C’est une décision prise d’une manière obscure et instinctive. Il faut trouver un éditeur qui l’accepte. J’ai eu cette chance. Mais je remarque une chose, pour Théorème, tout le monde voulait savoir qui j’étais. Avec Mort au romantisme ça c’est calmé, et depuis la sortie d’Enigma, les critiques n’abordent même plus la question. De toute manière, la vraie question n’est pas « qui suis-je » mais : que suis-je ? comme l’écrit Saramago dans Le cahier et pour le découvrir, l’écriture est la voie royale car elle ne propose pas une image ou une histoire mais la fragmentation d’une essence qui se cherche sans fin.

Marc Villemain : Contrairement à vous, ou à votre lecteur/narrateur qu'agace l'obligation où le laissent certains livres d’accepter qu’ils ne se ferment pas sur leur résolution, j'aime les fins suspendues (exactement comme on le dirait d'un pont.) C'est là un parti pris esthétique, mais j'aimerais comprendre ce qui, en vous, réclame que toute histoire soit close.

Antoni Casas Ros : J’aime les fin ouvertes, d’ailleurs la fin de Théorème et de beaucoup de mes nouvelles sont ouvertes et en quelque sorte, la fin d’Enigma l’est aussi puisqu’il manque la dernière page. J’ai vu Enigma comme l’expression de la folie de Joaquim, c’est lui qui veut que les fins soient définitives. Pour moi, Enigma était une sorte d’équation avec des incidences impliquées. Mais j’aime aussi que Pierrot le Fou se fasse exploser dans le bleu du ciel.

Éric Bonnargent : Vous êtes le narrateur du Théorème d’Almodovar, vous apparaissez comme personnage dans Enigma au même titre que Vila-Matas qui raconte votre entrevue à Rome. Que ce soit dans votre vie ou dans vos livres, la frontière est toujours tenue entre la réalité et la fiction. Joachim, l’un des narrateurs d’Enigma, dit avoir l’impression d’être un personnage de roman. Que pensez-vous des rapports entre réel et fiction ? De leur interaction ?

Antoni Casas Ros : Depuis que j’ai dix ou onze ans, j’ai l’impression étrange que les êtres humains sont des fictions qui se racontent et que ce qu’on appelle personnalité n’est en fait qu’une histoire qui se répète sans fin et qui me semble totalement illusoire. La découverte du premier roman qui a fixé pour moi un sens absolu au mot « littérature », Rayuela (Marelle) de Julio Cortazar, m’a donné au contraire le sens que la fiction est la réalité absolue. Cette certitude est à la base de ma décision de n’être qu’une écriture. Lorsque la fiction des êtres se glisse dans la réalité de la fiction, elle devient absolue.

Éric Bonnargent : Vous parlez d’ailleurs de nombreux auteurs dans vos livres, de Roberto Bolaño notamment. Vos textes sont-ils aussi des hommages à la littérature ?

Antoni Casas Ros : Oui, ouvrir un texte à la promenade de ceux qui m’inspirent, m’émerveillent, me clouent parfois de stupeur devant ma propre incapacité à les rejoindre dans l’espace, est une manière de dire merci aux écrivains qui sont proches. C’est aussi une manière d’ouvrir des fenêtres dans le déroulement d’une fiction. C’est l’anti « d’après une histoire vraie » qui commence à contaminer la littérature après avoir envahi le cinéma.

Marc Villemain : Vous avancez volontiers des références asiatiques, ibériques, sud-américaines. Quid de la littérature française, même si Balzac ou Barbey traversent le paysage ? Enfin, soyons plus précis. Y a-t-il une tradition de la littérature française à laquelle vous vous raccrocheriez plus volontiers qu'à une autre ? Subsidiairement, lisez-vous vos contemporains, et avec quel regard ?

Antoni Casas Ros : J’ai découvert la littérature à travers la bibliothèque de ma mère, qui est une immense lectrice. On y trouve presque toute la fiction latino-américaine, italienne, russe, asiatique mais curieusement peu de français à part les philosophes et les poètes. Je me suis amusé à chercher dans sa bibliothèque le roman français le plus récent et j’ai trouvé Histoire de Claude Simon. Sorti de la bibliothèque de ma mère, ma préoccupation principale était de retrouver mes racines catalanes. Ne vivant pas en France, ma curiosité allait vers tout ce qui se publiait en langue espagnole et je lisais principalement cette littérature, avec les chocs immenses de Bolano, de Fresan, de Vila-Matas. Ce n’est que depuis la sortie de Théorème que je lis la presse littéraire française et que je commence à découvrir la créativité des écrivains de ma génération et cela me rend très heureux. Mon premier plaisir, lorsque je reviendrai du Mexique sera de faire une razzia de romans français à la « Cédille ». J’ai envie d’en lire trente à la suite. J’ai des noms !

Marc Villemain : Votre style n'a guère d'équivalent chez les écrivains de votre génération. Prolixe, imagé, il est aussi mordant et incisif. Aussi ma question sera double. 1) Quels rapports entretiennent, dans votre manière d'écrire, la question du style et de la narration ? Autrement dit, suivez-vous une trame, un plan qui soit assez net dans votre esprit, ou la nature même de votre style vous met-t-elle parfois sur la voie de l'énigme ? 2) Enfin, de quelle partie de votre style, ou de votre naturel stylistique, vous défiez-vous le plus ?

Antoni Casas Ros : Le style, la narration s’apparente beaucoup pour moi à la nage excessive que je pratique avec passion. Au début, je veux, je crois savoir ce que je cherche, je m’efforce vers un but puis je réalise avec une certaine angoisse que je suis très loin de la côte, que c’est dangereux, qu’il faut abandonner la plupart des choses auxquelles je m’attache et me laisser porter par le courant. Ce n’est qu’à ce moment là que je découvre la liberté. Je passe donc par les deux phases, l’une qui planifie, puis une écriture qui annule tout projet et me porte à l’abandon, à l’idée qu’on ne maîtrise pas un style mais que c’est lui qui vous impose sa fluidité. On comprendra alors que je me défie de ma propre géométrie. Je cherche l’abolition du temps dans la fiction et autant j’ai l’impression de l’atteindre parfois dans l’espace d’une phrase, autant je sais que je ne l’ai pas encore atteinte dans l’espace d’un roman tout entier et c’est ce qui m’anéantit parfois. Je rêve de toucher ce mystère dans mon prochain roman : Chroniques de la dernière révolution alors, en attendant, j’espère ne pas me noyer !

Éric Bonnargent : Dans Le Théorème d’Almodovar et Enigma, la sexualité, et en particulier la sodomie, a un rôle rédempteur. Pouvez-vous nous expliquer cela ?

Antoni Casas Ros : La sodomie implique l’offrande totale de soi, la perte de contrôle, de limite, la découverte d’une sensation antique, reptilienne. Elle implique aussi pour les hommes de découvrir d’être « autour » et cela développe une sensibilité particulière à ce qui est sous-jacent à la surface des choses. La sexualité est l’expérience totale du monde, pas seulement celle des êtres, elle est d’une richesse infinie, elle est l’équilibre du coeur, de l’esprit et du corps, la fin de l’illusion de la finitude.

Marc Villemain : Ai-je raison de vous considérer comme un grand romantique ?

Antoni Casas Ros : Vous voyez le sourire que votre question provoque ! Si les « réalistes » sont de surface, je préfère être un romantique, mais si l’écriture peut toucher un « réalisme essence des choses » en une plongée vertigineuse, alors je préfère être un réaliste. Vous reprendrez un peu de Pulque ?

Entretien paru dans Le Magazine des Livres, n° 25, juillet/août 2010

lundi 17 janvier 2011

Antoni Casas Ros, Enigma (par Marc Villemain).

Vila Casas

Éditions Gallimard
Il est naturel que l’on puisse redouter d’avoir à écrire sur tel ou tel livre, fait d’une telle matière, nourri à un tel foisonnement organique que notre espace critique apparaîtra d’emblée exigu, riquiqui, comme si l’on pressentait, lors même qu’on est en train de le lire, que nous allions manquer de pénétration, d’ampleur, d’air : au bonheur d’une lecture ne fait pas nécessairement écho la possibilité ou le moyen de s’en saisir. Accepter, donc, pour soi-même déjà, l’idée qu’un travail critique puisse demeurer inabouti. Non qu’aucune analyse littéraire n’aurait sa place ou son mot à dire, mais que certains livres déploient une voix, et un horizon, qui, en partie au moins, rendent leurs effets indéchiffrables et leur secret de fabrication inexpugnable. Et puis, disons-le, parce qu’une certaine admiration peut acculer à une manière de paralysie, de contrainte, voire d’appréhension. Enigma fait donc partie de ces livres « privilégiés » – comme le fut déjà Mort au romantisme. On peut rester bien coi de ferveur autant que de stupeur.

Il faut dire que, chez Casas Ros, tout est ou semble toujours codé. Y compris son existence, donc, mais on l’a suffisamment dit ou écrit, et cela ne suffirait pas à faire œuvre. La vérité est qu’il est rare de trouver, dans sa génération, d’écrivain qui ait développé un complexe littéraire à ce point totalitaire (l’un des personnages d’Enigma, Joachim, parle d’ailleurs de « l’obsession morbide qui me liait à la littérature »), d’écrivain qui ait à ce point transformé l’histoire, les mobiles et l’arrière-scène de la littérature en terrain de jeu ; et il s’agit bien ici du jeu nécessaire de l’esthétique et de la pensée, non de la prétention exploratoire ou conceptualiste d’une certaine littérature contemporaine, ou dite d’avant-garde. Là est bien le cadet des soucis de Casas Ros qui, s’il ne cache rien de son admiration pour ces grands maîtres de la forme que sont Vila-Matas, Pessoa et autres Kawabata ou Bolaño, opte pour des principes narratifs et stylistiques qui ne sacrifient à aucune coquetterie formaliste. Pour dire les choses, et aussi surprenant que cela semblera peut-être, Antoni Casas Ros m’apparaît surtout s’inscrire dans la grande tradition des romantiques – et qu’il n’en suive ni n’en épouse sciemment la démarche ou l’ambition n’étiole en rien cette assertion, c’est même tout le contraire. D’où, sans doute, la sensation organique que ne manque jamais d’exciter la lecture de ses livres, lesquels nous conduisent toujours sur des terrains très sécrétoires ; et à ce caractère humoral nous puisons naturellement un plaisir à la fois ambigu et libératoire, intime et purificatoire. Beaucoup de romantisme, donc, chez cet auteur épris d’amour, de corps, de liberté, amateur de masques et de secrets, de fuites et de névroses. Sans parler de l’allergie (itérative) de ses personnages pour ces chutes de romans qui n’en sont pas, et qui va ici conduire l’auteur à mettre sur pied une petite intrigue pour ainsi dire idéale tant elle est littéraire.

Il y a bien des manières de définir le romantisme. Que celui-ci ait partie liée à une sensibilité ou à une perception particulièrement vive, ou à vif, de l’existence, ne fera toutefois de doute pour personne. L’objet est toujours ce moi, haïssable assurément mais ô combien souverain, un moi que sa perpétuelle confrontation avec la vie peut conduire à se fractionner, à se subdiviser. Et si la chose est revendiquée dans Enigma (quatre personnages, quatre narrateurs), on se surprendra à remarquer que ce type de polyphonie existe sous forme de latence dans chacun des livres de Casas Ros – d’où l’on conclura peut-être qu’elle est inhérente à son mode même d’écriture. C’est ce moi démultiplié, parce qu’insuffisant, ou trop clos, ou trop limitatif, qui conduit le romantique à cette stratégie, qui n’est pas d’évitement mais d’éclatement, et qui finalement n’est pas étrangère à l’infinie richesse de la prose d’Enigma. Un autre personnage, Ricardo, se demande : « Qu’est-ce qui nous fascine dans l’interhumain, si ce n’est cette qualité de débordement constant de la réalité qu’on retrouve chez les monstres ? » A certains égards, on se demande s’il n’est pas là, ce monstre insaisissable, indéfini, l’objet de l’écrivain Casas Ros. L’éloquence et la vigueur érectiles de sa phrase prendraient alors tout leur sens : le monstre est aussi celui qu’on ne peut s’empêcher de caresser dans le sens inverse du poil, et il faut bien l’exciter un peu afin de s’assurer qu’il est bel et bien monstrueux. A défaut, il sommeille, et nous ressemble alors par bien trop de traits. De même le jeu à connotation hitchcockienne qui consiste à apparaître à tel ou tel moment du roman, ou encore à remettre au goût du jour ou à moduler tel ou tel passage de ses précédents livres, est-il peut-être moins innocent ou ludique qu’il y paraît : on peut aussi y voir une continuation de l’éclatement par d’autres moyens. Si le clin d’œil identitaire au moi « véritable » est patent, le procédé permet surtout à l’auteur de poursuivre sa disjonction personnelle. Sa fonction narrative n’est en effet pas si évidente, mais il est certain qu’elle densifie et élargit encore le romanesque. Illustration par la chair du joli mot selon lequel « l’écriture est un fragment infime de l’errance. »

Suivant ma (détestable) habitude, je n’ai donc toujours pas dit un mot de l’intrigue – car intrigue il y a toujours chez Casas Ros. Je me contenterai de dire qu’elle est ambitieuse, pleine en chair déroutée, menée avec infiniment d’intelligence, et avec un brio qui laisse pantois – même si, après trois livres, l’on ne saurait en être davantage surpris. Et même si la chute n’est qu’une nouvelle illustration de la souveraine cruauté de l’auteur…

PS : Merci à Sabine Wyckaert, qui m’a inspiré ce titre à tiroirs…

Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 25, juillet/août 2010

vendredi 14 janvier 2011

Antoni Casas Ros, Enigma (par Eric Bonnargent)

Fictions & Cie
 
« Nous sommes tous des personnages de fiction mais personne ne le réalise.
Nous sommes des fictions créées par notre ego. »
 
Anselme Kiefer
« Écrire, pour Casas Ros, c’est nager très longtemps, nager page après page, sans jamais regarder le rivage de l’impossibilité. » À nager ainsi vers l’impossible, les rencontres les plus improbables peuvent avoir lieu. Et, dans la chaleur de l’été barcelonais, elles vont avoir lieu. Rien ne prédestinait en effet les quatre narrateurs d’Enigma, Joaquim, Naoki, Ricardo et Zoé, à se rencontrer, si ce n’est que tous appellent “Enigma” l’obsession singulière qui est la leur. Mus par leur passion pour la littérature, leurs trajectoires individuelles, de hasards en coïncidences, vont finir par se croiser dans une librairie tout nouvellement ouverte par Joaquim, la librairie “Bartleby & Co”. Ce dernier, la quarantaine, sombre, boiteux et alcoolique, a décidé d’abandonner son poste à l’Université. Il boit pour oublier sa propre médiocrité qui le condamne à n’être qu’un excellent professeur, incapable d’écrire un roman digne de ce nom. Joaquim est poursuivi par ses démons littéraires, démons qui étaient déjà ceux du narrateur de « Fin », une nouvelle de Mort au romantisme :

« Comme tous les écrivains médiocres, les romans des autres ne me satisfont jamais. Il y a toujours un élément qui m’irrite au plus haut point. Toute œuvre romanesque est insupportable, surtout sa fin. Depuis le lycée, je nourris une rancœur contre ce qui me semble être la lâcheté fondamentale des auteurs. Ils créent un personnage qui prend possession d’eux, les inspire, les enchante, les torture, et plus ils s’approchent de la fin, plus ils sentent la nécessité de s’en débarrasser comme d’une amante trop perspicace, d’un ami trop exigeant, croyant ainsi retrouver leur misérable liberté.
A partir de cet instant, au mépris du lecteur, ils sont prêts à toutes les infamies : suicides, meurtres, accidents, ou pis, une fin brumeuse qui enveloppe le lecteur dans l’incertitude, dans le doute. Il y a trop de héros qui naviguent dans une sorte de purgatoire malsain, trop d’héroïnes dont on ne connaît jamais la fin. […] Comment vivre, comment écrire lorsque les fantômes de ces âmes mortes me hantent ? »

Les crises dans lesquelles le plongent ces fins, le conduisent à des rituels destructeurs que la possession d’une librairie lui permettra de réaliser sans risque. Zoé, une étudiante dont il est secrètement amoureux, le rejoindra dans l’aventure. Conformément à l’étymologie de son prénom, Zoé incarne la vitalité animale, innocente et joyeuse. Dans le bar où elle travaille le soir, elle rencontrera Naoki, une jeune et riche Japonaise qui, depuis un traumatisme lointain, a perdu la parole et refuse les couleurs du monde au point de s’être fait fabriquer des lunettes lui permettant de voir en noir et blanc. Naoki, devenue la maîtresse de Zoé, « cartographe de la banalité », passe son temps à la terrasse du café :

« Je ne me sens pas concernée par le monde, mais l’observer avec minutie m’intéresse au plus haut point. »

Ricardo, un autre client, fasciné par la beauté de Naoki, va, par des chemins tumultueux, rejoindre la librairie. Ricardo est poète et « lecteur fatal » : pour se consacrer à l’écriture sans crever de faim, il a pris un métier qui lui rapporte beaucoup d’argent sans lui prendre beaucoup de temps : tueur à gages.

Dans le Théorème d’Almodovar, la sexualité et le merveilleux jouaient déjà un rôle essentiel : un cerf veillait sur le narrateur qui trouvait la rédemption grâce à Lisa, un transsexuel. Ici, c’est grâce à une étrange jeune fille rousse, l’Ange, que les quatre narrateurs vont exorciser leurs démons et communier en un quatuor sexuel libérateur et tragique.
Mais Enigma est avant tout un hymne à la littérature, les grands noms de la littérature étant sans cesse convoqués par l’auteur. Sous l’impulsion de Joaquim, les quatre compères fondent une organisation terroriste littéraire : “Les philosophes dans le boudoir”. Il s’agit de réécrire les fins bâclées de romans comme le Théorème d’Almodovar, le Voyage vertical ou Etoile distante. En imprimant ces romans ainsi réécrits, ils sèment la panique dans le monde des lettres, aidés en cela par l’une de leurs premières victimes : Enrique Vila-Matas. C’est là une caractéristique de l’œuvre de Casas Ros : l’abolition de la frontière entre la réalité et la fiction :

« Il n’y a plus de frontière entre la réalité et la fiction, nos vies et notre amour de la littérature. Nous sommes emportés dans la gestation d’une œuvre qui ne se limite pas au langage, elle parle à travers nous, elle crée de la vie d’une manière encore plus absolue. En fait, c’est ce dont j’ai toujours rêvé : devenir le poème plus que le poète. »

Vila-Matas et Casas Ros deviennent des personnages de fiction et des personnages d’autres romans, notamment ceux de Bolaño, prennent vie, comme s’ils acquéraient leur propre autonomie. Mais, n’y a-t-il pas une forme d’hybris à ainsi jouer avec les romans des autres ? On ne défie pas en vain les dieux du langage qui veillent sur l’ordre des choses et ne permettront aucun sacrilège…

Article initialement paru dans Le Magazine des livres, mai 2010. 





Antoni Casas Ros, Enigma. Gallimard.



mercredi 12 janvier 2011

Antoni Casas Ros, Mort au romantisme.

Sous les mots, la vague
Marc Villemain

Éditions Gallimard
Il y a bien, oui, un mystère Casas Ros. Pas spécialement celui qui s’attise aux rumeurs liées à l’identité de l’auteur – dont nul ne connaît le visage –, mais celui de cet espace de liberté très singulier, peut-être extensible, que semble lui procurer l’écriture. Car que cette appropriation de la liberté apparaisse comme une sorte d’évidence pour n’importe quel écrivain un peu respectueux de son art est une chose, qu’elle soit investie avec autant de sensibilité, d’amplitude, d’intériorité, n’est toutefois pas aussi fréquent. Tout n’est sans doute pas parfait dans ces trente-neuf très brefs récits – qu’il serait peut-être plus judicieux de qualifier de fusées que de nouvelles : la féconde contrainte du court peut entraîner, à tel ou tel moment, quelque trait un peu forcé, et l’on ne peut complètement se débarrasser de l’idée selon laquelle il y avait dans l’exercice quelque chose qui relevait, en partie du moins, du défi ou de la performance. Cette impression s’évanouit cependant très vite, tant on ne peut demeurer impassible devant la mélancolie souveraine où nous entraînent les visions de Casas Ros, devant cette oscillation permanente entre les facéties de l’existence et l’abattement de vivre. Comme s’il y avait une concrétude de l’imaginaire, un soubassement douloureux à tout onirisme. Cette jeune fille, croisée dans un train, dont on comprend que l’étui noir lui sert à autre chose qu’à trimballer tel ou tel instrument de musique, toute comme cette belle nageuse unijambiste, l’étrange sensation que procure l’observation de nos corps (et de nos oreilles), ce corps qui nous échappe et qui fuit devant le miroir, l’invention d’une langue pour l’écriture d’un livre infini, ce lecteur qui voudrait pouvoir réécrire la chute des livres qu’il aime, ce fantasme de « rendre à la forêt son bois sous forme de livres qui prendraient la forme d’arbres », ce ballon de football qui vole au-dessus de la terre et se laisse rebondir au gré des coups qu’on lui donne, tout ramène à cette certitude : « on peut écrire dans le vide, pendant la chute vertigineuse. » Aussi, sous son titre aux allures de manifeste, Mort au romantisme nous gifle autant qu’il nous caresse. La gifle, c’est ce regard porté en marge absolu du monde, la rudesse et la concision poétiques de ces visions où corps et esprits humains se trouvent déformés, distendus, redessinés, redéfinis, cette manière de nous rappeler à nous-mêmes. La caresse, c’est la tristesse lointaine et sans doute inapaisable qui inspire ces visions, cette ironie défaite dont Casas Ros teinte la peine d’un monde impraticable. « On ne peut pas toujours sourire à celui qui souffre », écrit-il dans la fusée qui ouvre le recueil, et qui me semble assez bien résumer ce à quoi l’écrivain va puiser.
Tout est finalement très beau dans ce livre, écrit d’une plume vive et grave à la fois, et si l’on ne peut être également sensible à l’ensemble des textes, tous rayonnent d’une urgence dont on peut espérer qu’elle soit, d’un certain point de vue, salvatrice. Lire Casas Ros, c’est en quelque sorte revenir aux points cardinaux de l’humain, retrouver ces idées que les minutes de l’existant nous invitent à chasser d’un mouvement plus ou moins conscient sous le seul prétexte qu’elles seraient trop insaisissables, ou trop dérobées, ou trop occultes, ces petites choses qui ne sont pas tout à fait des idées encore, seulement des fulgurances qu’il nous faut tenir à distance respectable si l’on veut supporter de vivre. Sans chercher dans ces textes un caractère souterrain ou psychologique que l’auteur n’a sans doute pas voulu lui donner, on se dit que pourrait y reposer une aspiration à découvrir ou à recouvrer une terre vierge, un de ces mondes perdus de nos enfances : « Il foule une herbe fraîche et se met à penser qu’aucun être humain avant lui n’a emprunté cet itinéraire, que personne n’y a laissé la trace de son pas. Un sentier est en train de naître. » Nous ne pouvons nous défaire de ce qui nous constitue comme humains, réceptacles inaboutis pour les vents contraires. Il nous faut reconnaître l’incomplétude de notre rapport au monde, vivre avec cette souffrance de ne pas pouvoir nous y mouvoir autant que la vie nous y inviterait, sauf à avoir l’impression de renier quelque chose de marmoréen en nous ; courir, finalement, après « ce lieu insituable où toutes les vagues de la conscience jaillissent sans début et sans fin » ; et constater qu’on ne peut s’accrocher au réel de la vie sans faire la part belle à un imaginaire fors lequel elle-même partirait en fumée. Comme nos rêves.

Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 18, juillet/août 2009