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jeudi 21 juin 2012

Craig Davidson - Juste être un homme

Davidson vainqueur par chaos
Marc Villemain 

Éditions Albin Michel
Encore sous le choc du crochet que nous asséna Craig Davidson avec Un goût de rouille et d’os (cf. ici), où il s’imposait d’emblée comme un nouvelliste aussi précis que brutal, j’étais décidé à faire preuve d’une certaine prudence pour aborder son nouveau livre (et premier roman), et à me protéger des séductions d’une mécanique rouée, immédiatement visuelle, cherchant davantage confirmation d’une idiosyncrasie littéraire que d’un talent, déjà indiscutable, à créer de l’efficacité. À cette aune, les premières pages de Juste être un homme me laissèrent un peu sur ma faim. Rien à redire pourtant de bien fondamental mais, insidieusement, l’impression que l’auteur faisait ses offres, plus ou moins discrètes, à l’industrie cinématographique. La description des chairs broyées par les coups, ce « visage sans nom éclaté en deux, et les circonvolutions du cerveau que l’on aperçoit à travers un brillant halo de sang », « les combats à la soude caustique – avec nos poings enveloppés de grosse ficelle sur laquelle on a étalé un mélange de miel et de soude en poudre », le cliché un peu stalonien de ces mains mille fois cassées, « si fragiles que je me suis un jour fêlé le pouce simplement en ouvrant une bouteille de soda », toute cette maestria clinique me plongea en effet dans les univers parfois un peu complaisants de Chuck Palahniuk ou de Bret Easton Ellis (qui ne sont pas sans raison d’enthousiastes laudateurs de Davidson). Ce faisant, c’est surtout de moi-même, bon public et toujours d’accord pour le spectacle, que je me défiais. Car très vite l’on retrouve dans Juste être un homme ce qui motiva Un goût de rouille et d’os : l’inquiétude fascinée d’un écrivain d’abord soucieux de nous rapporter le plus cru de son temps, de s’attacher à sa part salie et à ce qui, à travers la déroute sociale, affecte la psyché.

Peut-on dire de Paul Harris et de Rob Tully, ces deux personnages aux vies si dissemblables mais dont les destins finiront par se résoudre dans le même drame, qu’ils sont des héros ? Oui, d’une certaine manière : ils luttent pour vivre, et surtout pour vivre selon eux-mêmes, suivant la voie que leur conscience édicte. C’est par le combat contre leurs propres corps que passera la lutte métaphysique, parce que le corps est le dernier sanctuaire, la dernière trace de ce qui nous appartient en propre, ce qui, dans le monde moderne, fait le plus sensation, et qu’il importe donc de réussir à pousser au bout de ses limites. Tant pis s’il faut pour cela bousculer ou piétiner le confort des héritages, des programmations sociales et des codes familiaux : l’homme moderne, s’il veut conserver un peu de son humanité, n’a plus guère le choix. Aussi peut-on en effet parler, comme le fait l’éditeur, d’un roman sur « l’identité masculine contemporaine ». Identité inquiète, malmenée, en partie désespérée, où ce n’est pas tant de virilité qu’il s’agit que de l’insigne satisfaction de pouvoir conduire son existence comme on mène sa barque, affrontant les préjugés ou l’infamie sociale comme le marin la tempête, comprenant qu’on ne surmonte la douleur qu’en la contournant. Davidson confirme dans ce deuxième livre que la vie, pour lui, c’est le combat. La chose est posée dans les toute premières pages, lorsqu’il énumère les trois « signes » qui attestent la présence d’un « vrai combattant » : « un certain calme, presque cadavérique », une manière de « serrer la main » de l’adversaire sans jamais tenter « de vous la broyer », et surtout, surtout, ce troisième trait distinctif : « Il vous demande de lui pardonner pour ce qui va suivre. » Le héros n’a pas grand-chose à voir avec le super héros : il attend moins de ses muscles que de son intelligence du monde. Le héros n’est pas celui qui a envie de se battre, mais celui qui ne s’en laisse pas le choix, qui s’y résout sans plaisir ni gloire, et qui achève le travail. C’est ce boxeur que la victoire rend mélancolique, ou que la blessure de l’autre afflige, et qui passe son chemin, poursuivant la lutte ailleurs, car cela seul est de sa compétence et lui permet de rester en vie. C’est un jeu, sans doute, mais un jeu vital. À ce titre la boxe n’est pas un sport, mais un enjeu. Clandestine, illégale, sans règle, elle n’est pas apologie de la violence mais mise à l’épreuve de sa propre humanité : « Dans certaines religions, c’était un péché, pour un homme, de mourir sans connaître le degré de souffrance qu’il était capable d’endurer. » Point de religion ou de religiosité ici, mais une tentation de l’absolu qui en dit long, en effet, sur le devenir de la masculinité, sur ce qu’elle doit (ou doit arracher) à ses pères, et sur le grand idéal d’une existence dont seule l’intégrité garantirait la qualité, et le mot.

traduit de l’anglais (Canada) par Anne Wicke
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 12, octobre/novembre 2008


lundi 28 mai 2012

Craig Davidson - Un goût de rouille et d'os

L’humanité désossée
Marc Villemain

Éditions Albin Michel
L'Amérique du Nord n’a pas les pudeurs du vieux continent : les nouvelles y jouissent d’un statut (et d’un commerce) qui n’a rien à envier au roman. Quand chez nous on n’en édite qu’en catimini, et encore à la condition générale expresse qu’elles soient d’un romancier (re)connu, on n’hésite pas, là bas, à lancer un écrivain en en publiant.

Un goût de rouille et d’os pourrait donc bien marquer l’acte de naissance d’un nouveau petit prodige. Et si Bret Easton Ellis laisse peut-être un peu de champ à son goût pour l’hyperbole en affirmant qu’on n’avait « encore jamais rien lu de tel », il est vrai que la grande puissance de ces nouvelles tient à une conjonction de talents dont nombre d’auteurs, à commencer par celui de ces lignes, se réjouiraient grandement de n’en posséder qu’un seul. Un univers d’abord, subtil et violent, en prise directe (et simultanée, ce qui est plus rare) avec l’immédiateté et la profondeur du monde. Ainsi de petits microcosmes (la boxe, le basket, la magie, les combats de chiens…), soit autant de mondes absolus pour leurs acteurs, sont-ils ici disséqués avec une minutie et une empathie assez rares. D’une certaine manière, l’american way of life se retrouve comme assailli, désossé. Une liberté ensuite, qui n’est pas seulement de ton et de forme, mais de pensée. En posant sur ce monde un regard cru, quoique bien plus élégant qu’il y paraît peut-être, Davidson nous en révèle à la fois les failles, les souffrances et la poésie. Enfin il y a ce style, propre à une certaine littérature américaine contemporaine, fait d’images et de fulgurances, de vitesse et d’accélérations, de rebonds et de raccourcis, mais sans que jamais l’effet n’affecte une prose à la fois précise et aérée, mue par une forme très réjouissante d’impressionnisme, de laconisme résigné, quand ce n’est pas de détachement euphorique.

Ce qui me fascine toujours dans la littérature américaine, ou disons dans la littérature efficace, c’est cette aisance à appréhender les mouvements intérieurs de l’homme sans aligner (d’aucuns diraient : s'embarrasser) de longues digressions psychologiques. Pour le dire d’un mot : le roman psychologique n’a pas le monopole de la psychologie. Or la difficulté du genre efficace, pour être complet, est de parvenir à accorder la concision des faits et la suggestion psychologique avec la tension romanesque : à ce jeu, Craig Davidson fait déjà figure de petit maître, et certaines scènes, inouïes de réalisme et d’intelligence, marqueront durablement le lecteur. C’est que Davidson, en activant des registres aussi divers que la culpabilité, la honte, la rage, l’addiction ou la mélancolie, n’a pas son pareil pour rendre touchant le pire des péquenots, pour parler de l’intérieur et restituer à l’individu, fût-il le plus sordide et le plus brutal, une intériorité qui n’est pas nécessairement moins intense que celle des braves gens.

Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 3, mars/avril 2007