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lundi 2 septembre 2013

Thomas Vinau, Bric à brac hopperien

Docteur Edward Vinau et Mr. Thomas Hopper
Éric Bonnargent

Edward Hopper, The City
C’est sans doute parce que les tableaux d’Edward Hopper racontent des histoires qu’ils ont tant inspiré les écrivains et les réalisateurs. Les admirateurs du peintre américain remarqueront que la première séquence des Tueurs de Robert Siodmak reproduit la mise en scène de Nighthawks. L’influence d’Edward Hopper dans le domaine littéraire a donné naissance au pire et au meilleur. Du côté du pire, il y a l’insipide roman de Philippe Besson, L’Arrière-saison, et, du côté du meilleur, les petits poèmes en prose de Soleil dans une pièce vide de Claude Esteban. La démarche de Thomas Vinau est différente puisqu’il s’intéresse plus au peintre lui-même qu’à son œuvre.
Cette biographie décalée entrecoupée de petits poèmes commence par la formation du peintre. Hopper aurait pu être un homme comme les autres, un anonyme, l’un de ceux dont le René de Chateaubriand dit qu’ils « sont passés du silence de la vie au silence de la mort. » N’en déplaise à ses parents et à bien d’autres, son génie n’est pas un don divin, il est le fruit de sa mélancolie :

« Ed part à New York, les portraits de Degas / trottent avec insistance dans sa tête. Il / dit à ses parents qu’il va apprendre le / commerce. L’ennuie et l’envie l’amèneront / à peindre. Mais ils préfèrent croire que / c’est Dieu qui en a décidé ainsi. »

Hopper apprend d’abord le dessin publicitaire et l’illustration, mais il se lasse vite. Thomas Vinau cite alors une lettre adressée au directeur de la Correspondance School of Illustrating :

« Grâce à vous, j’excelle à présent dans l’art de dessiner les pin-up et les boîtes de pickles. Pourtant, je crois pouvoir affirmer que je préfère dessiner une chambre d’hôtel vide ou un réverbère bien que le marché des chambres d’hôtel vides et des réverbères soit restreint. »

Vinau s’attarde sur les séjours en Europe, au nombre de trois, que le peintre effectuera pour compléter sa formation entre 1906 et 1910. Edward Hopper y découvre des œuvres et une ambiance poétique qui l’influenceront : « Ce qui l’intéresse, / C’est de peindre les ombres / Comme des gens » et « Lorsque Ed regarde quelque chose, il cherche à voir ce qui le remplit et ce qui le vide. » La solitude et l’isolement caractérisent l’œuvre du peintre qui, avant d’influencer des écrivains, a lui-même été influencé par ses lectures. Francophile, Edward Hopper vénère Rimbaud et Verlaine, mais aussi quelques-uns de ses contemporains auxquels il écrit parfois pour leur confier son admiration. Thomas Vinau cite des lettres à Ernst Hemingway, Tennessee Williams ou Henry Miller. À ce dernier, il écrit : « Nous racontons tous les deux la même histoire. Une histoire de solitude et de consommation. » Cette solitude fondamentale à laquelle nous tentons d’échapper par tous les moyens se retrouve aussi bien à la campagne qu’à la ville :

« Dans les prairies du Maine, l’espace est entre les choses. / Dans les villes de l’Est, il est entre les gens. / Infranchissable. »

Le bruissement urbain rend la solitude encore plus pesante, on y est seul au milieu des autres. La ville ne réunit pas, elle isole : « On dirait que New York / Sépare chaque personne. » Bien entendu, Thomas Vinau n’oublie pas Joséphine, la compagne du peintre. Il reproduit des lettres écrites d’Europe et montre combien sa présence fut décisive. Et lorsqu’il clôt sa biographie poétique, Vinau résume ainsi cette longue histoire d’amour :

« Ed et Jo vécurent 37 ans ensemble. / Si l’on excepte leurs 3500 tableaux, / Ils n’avaient pas d’enfants. »

Edward Hopper, Excursion into philosophy

L’écriture de Thomas Vinau est aussi simple que les tableaux d’Edward Hopper. Son minimalisme poétique lui permet de saisir ce qu’il y a de plus essentiel dans l’art du peintre. Ses mots, à l’image des personnages de Hopper, sont seuls, condamnés par son art de la césure et son emploi de la syntaxe à être isolés les uns des autres. Grâce à cela, le poète invente (car il s’agit bien d’une fiction) des éléments biographiques qui font naître un Edward Hopper plus vrai que nature. La naissance de cet Hopper onirique est facilitée par les illustrations de Jean-Claude Gotting. En utilisant le noir et blanc, celui qui avait déjà illustré Le Procès de Kafka, Le Double de Dostoïevski ou encore Bartleby le scribe de Melville, montre à quel point la lumière joue un rôle essentiel dans l’œuvre d’Edward Hopper. Le poète s’est occupé de la solitude, le dessinateur de la lumière. Grâce à cette alliance, le Bric à Brac hopperien révèle la quintessence de l’art de Hopper que Thomas Vinau résume ainsi :

« La lumière / Est un vêtement. / La solitude / Une peau. »






Thomas Vinau, Bric à brac hopperien. Illustré par Jean-Claude Götting. Alma éditeur. 13 €

mercredi 26 septembre 2012

Thomas Vinau, Ici ça va

D’un territoire où bourdonne mon sang
Romain Verger

© Hui+
Dans Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, Thomas Vinau retraçait l’escapade d’un homme à travers l’Europe, son retour au foyer et son éveil à la paternité. Si l’enfant à naître était à lui seul source de questionnement et d’étrangeté pour le couple et le poète, c’est la figure du père (celui du narrateur), présente en creux, à la fois ténue et obsessionnelle, qui traverse son second roman. Il ne s’agit plus ici d’un voyage spatial, mais bien d’un cheminement à rebours du temps.

Le narrateur et sa compagne Ema prennent possession d’une vieille maison abandonnée, une maison de poète en somme, perdue dans la nature, bordée d’une rivière où il fait bon flâner et pêcher. De toutes parts s’offre un « paysage rempli de champs et de ciel », bercé par « la musique de l'eau », traversé par « la lumière qui monte de la terre. Avec le bruit de la rivière. Qui lui sert d'escalier ». On retrouve là quelques-uns des thèmes de prédilection de Thomas Vinau, que sa poésie décline avec justesse et subtilité : son penchant pour la nature sauvage, le poids du silence et l'éblouissement secret de l’instant, des « miettes » d'existence que le regard et l’écriture font vibrer et entrer en résonance pour donner chair au minuscule. Vinau s’attèle une nouvelle fois aux choses simples (le titre en est un manifeste). Pour ce qui relève du style, je préfère ses poèmes concis et denses comme la pierre, où blancs et silences font tinter la langue et la parent de flagrances, alors que sa prose romanesque, par sa continuité, sa linéarité, absorbe et lisse quelque peu ses saillies poétiques. Mais ce qui m'a le plus intéressé dans ce roman (dont le premier portait les germes), c’est son propos : la préoccupation de ce couple à s’installer, à peser de son amour sur ce territoire pour le domestiquer et le civiliser. Le faire sien pour se construire et reconstruire sa mémoire. Il y a matière à rénover, à défricher, « débroussailler », à « fourailler dans les entrailles de la terre », pour dégager l’accès à la rivière que les herbes folles ont peu à peu envahi. Un labeur quotidien dont on ne tarde pas à comprendre la dimension affective et symbolique.

On n’efface pas d'un coup de peinture les fantômes qui ne demandent qu’à affleurer à la conscience. Et l’on mesure davantage leur poids au fil des pages, car cette maison n’est autre que celle des parents du narrateur, où l’enfant a grandi. S’y installer pour y construire sa vie de couple ne va pas sans générer des perturbations entre présent et passé, sans raviver la figure du père, essentielle et pourtant amputée de la mémoire : « C'est comme une plaie. Une jambe tranchée. La cicatrice fait mal. Longtemps. Peut-être toujours. La douleur reste, même sans le membre. Il faut réapprendre à marcher. Il faut tout réapprendre. »

Il lui faut composer avec l'angoisse que chaque geste ou objet ravive. Ainsi d’une partie de pêche ou d’un couteau laguiole à la corne entaillée qui rappellent le défunt, une vieille caisse qui en s’ouvrant exhale l’« odeur d'un pays mort », d’« un territoire sauvage où bourdonne [s]on sang », ou ces cantines que l’ancien propriétaire restitue au narrateur, emplies de ces objets dont sa mère, veuve rongée par la douleur, s’est débarrassée par nécessité. Il suffit parfois de s'accroupir dans la cuisine pour qu’à hauteur d’enfant, la vision du passé ressurgisse. Le roman accomplit un travail de deuil en exhumant cette part d’existence évanouie, le souvenir manquant d’un père inconnu : « C'est la moindre des choses que de pouvoir imaginer son père. À défaut de le connaître. » Pour ce faire, l’écriture s’attache à collecter des fragments dépareillés, à défaut de pouvoir embrasser la totalité de l’enfance.

C’est l’impression que donnent ces phrases courtes et ces inventaires dont l’auteur aime à ponctuer sa prose, d’objets trouvés, de noms d’arbres ou d’oiseaux :

« La cabane [...] est remplie de matériel agonisant. De cuves et de bidons percés. De bouts de bois. De planches, de liteaux, de tasseaux. D’arrosoirs aux culs déchirés. De boîtes. De morceaux de moteurs. D’outils rouillés aux formes étranges et aux fonctions oubliées. De pioches sans manche. De pelles tordues. De serre-joints. Une masse et toutes sortes de coins. Un clapier usé par l’acide des crottes de lapins. Une baignoire. Les deux mâchoires cyniques de pièges à loups rouillés. Une caisse à outils impossible à ouvrir. Une quantité infinie de clefs, de pinces, de tournevis et de lames de scies qui ornent un panneau en bois fixé au mur comme un tableau de chasse ».

Un travail de deuil, donc, vital au jeune couple qui doit s’inventer en se démarquant du chemin tracé par les parents, sortir ses pas de ceux qu’ils ont imprimés au lieu. Et pour le narrateur plus encore, ne pas céder à la tentation du mimétisme : 

« Je ne suis pas mon père. Je suis un type qui aime regarder sa femme se concentrer en tirant la langue. je suis un type qui aime nourrir et protéger un ragondin. Je suis un type qui a besoin d'apprendre. Je suis un type qui aime pisser debout. Je porte un collier de perles noires et invisibles autour de mon cou. Le collier de ceux qui gardent leurs absents à l'intérieur. »
Un roman sensible et émouvant sur la perte et la reconstruction où l'on apprend, sans lui tourner le dos, à cohabiter avec le manque et à l'exorciser par l'amour.

Thomas Vinau, Ici ça va, Alma Éditions, 13€.


mercredi 23 novembre 2011

Thomas Vinau, Nos cheveux blanchiront avec nos yeux

Tu es cendre et sur cette cendre
Marc Villemain

Alma Éditeur
Il est singulier que la naissance (que je salue) d’une maison d’édition, en ces temps de conquérante technophilie, donne non seulement lieu à la fabrication de petits objets taillés dans de l’épais et rugueux papier, couverture nue et cartonnée sans souci aucun de clinquance, mais aussi, d’emblée, à un registre littéraire qui soit aussi écarté des engouements du temps. Quoique l’on pourrait tout aussi bien, à rebours, considérer ce tropisme comme l’expression d’une certaine tentation bobo, de celle qui vante et promeut l’authenticité, mot-clé des critères culturels de l’époque. Il y a bien, parfois, dans le texte dont il est ici question, quelque afféterie qui, en longeant les bords de la chanson dite à texte, pourrait y faire songer, toutefois il serait très indu d’y résumer la prose de Thomas Vinau, qui, par bien des aspects, ne relève pas tant du roman que d’une litanie poétique mise en roman.

Si la poésie a quelque accointance avec le monde des couleurs, celle de Nos cheveux blanchiront avec nos yeux est incontestablement celle de la cendre. La cendre, cette couleur où nos vies iront se résoudre, cette couleur produite en permanence par ce volcan qu’est aussi notre moi, cette couleur enfin dont nous cherchons toujours à renaître. Car ce qui se joue ici est bel et bien un rapport à la vie, considérée sous ses aspects premiers, organiques, intimes et destinaux. Walter, le personnage principal et pour ainsi dire unique, cherche à sa manière le sens de la vie, et le cherche dans cet ancestral mouvement de bascule : partir, revenir. Partir, c’est-à-dire abandonner une existence que l’on dit nôtre et s’en aller vérifier que tel est bien le cas ; revenir, comme on revient s’attacher au port, parce que, finalement, c’était peut-être bien le nôtre. Mais Walter veut s’en assurer, quitte à délaisser quelques temps la femme qu’il aime – de partir lui permettra peut-être de sonder son amour –, pour mieux revenir, ou revenir meilleur, non pas assagi mais empli de ce calme que requiert la conduite d’une existence qui fût consciemment sensible, et de revenir pour se regarder vivre comme père. 

Ce qui est touchant, chez Walter, c’est cette manière qu’il a de ne pouvoir vivre autrement que dans la densité de l’instant, tout en ne pouvant pas davantage vivre sans être à côté, ou par-dessus, les millénaires de l’humanité. Il déambule dans sa propre existence à l’image de l’homme qui, on le sait bien, ne fait sur cette terre que passer. D’où cette prose où l’on perçoit, lovée dans la douceur et la délicatesse, un peu d’écorchure, et que par moments l’on pourra rapprocher d’un Louis-René des Forêts, dans cette manière de dire ou de ramasser le monde en quelques impressions fortes : « On finit seul, en haut de la tour à regarder les choses bouger loin de nous. En rêvant encore, quelques matins de grande forme, de se frotter le visage dans la terre et l’herbe mouillée. Comme un chien. » Thomas Vinau use davantage du susurrement que de la parole – un peu à la manière de Chet Baker, qui d’ailleurs passe ici, parmi tant d’autres ombres. On pourrait également invoquer Christian Bobin, sa manière de recueillir ces événements de la vie qui n’en sont pas tout à fait mais qui pourtant la pétrissent, la colorent, l’épaississent. « J’ai de l’amour à revendre pour la nature périssable et du dégoût à offrir à n’importe lequel de mes semblables. Nous sommes des petits chiots qui jouent à déchiqueter le monde », se dit Walter comme en écho à La folle allure de Bobin, ce : « nous sommes des ânes qu’un peu de foin réjouit. » Le rapprochement toutefois s’arrêtera là, Vinau délaissant parfois une certaine candeur pour assumer cette part plus sombre qui donne à son livre une tonalité plus inquiète. C’est l’anxiété du père, par exemple, attentif à la vie qui éclot chez son fils, pour finalement se demander : « qu’en retiendra-t-il de tout ce qu’il m’a appris à lui apprendre. » C’est ce sentiment de plénitude où vient se loger la lucidité douloureuse : « L’élégance de ton chignon défait. La lune toute seule dans le ciel. Une noix dans le feu. Finalement la liste est longue des superbes insignifiances qui me tiennent debout. » Ou, encore, cette incrédulité face à l’amour de l’autre, ce doute rémanent qui le taraude, jusqu’à croire que « tu es sourde au vacarme de mes défaites. » J’ai pu, parfois, trouver quelques traits un peu faciles ; il n’en reste pas moins que Thomas Vinau nous donne à lire un texte très touchant, écrit avec beaucoup de grâce, d’une profondeur lyrique et mélancolique qui, à n’en pas douter, le distingue.