mercredi 26 septembre 2012

Thomas Vinau, Ici ça va

D’un territoire où bourdonne mon sang
Romain Verger

© Hui+
Dans Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, Thomas Vinau retraçait l’escapade d’un homme à travers l’Europe, son retour au foyer et son éveil à la paternité. Si l’enfant à naître était à lui seul source de questionnement et d’étrangeté pour le couple et le poète, c’est la figure du père (celui du narrateur), présente en creux, à la fois ténue et obsessionnelle, qui traverse son second roman. Il ne s’agit plus ici d’un voyage spatial, mais bien d’un cheminement à rebours du temps.

Le narrateur et sa compagne Ema prennent possession d’une vieille maison abandonnée, une maison de poète en somme, perdue dans la nature, bordée d’une rivière où il fait bon flâner et pêcher. De toutes parts s’offre un « paysage rempli de champs et de ciel », bercé par « la musique de l'eau », traversé par « la lumière qui monte de la terre. Avec le bruit de la rivière. Qui lui sert d'escalier ». On retrouve là quelques-uns des thèmes de prédilection de Thomas Vinau, que sa poésie décline avec justesse et subtilité : son penchant pour la nature sauvage, le poids du silence et l'éblouissement secret de l’instant, des « miettes » d'existence que le regard et l’écriture font vibrer et entrer en résonance pour donner chair au minuscule. Vinau s’attèle une nouvelle fois aux choses simples (le titre en est un manifeste). Pour ce qui relève du style, je préfère ses poèmes concis et denses comme la pierre, où blancs et silences font tinter la langue et la parent de flagrances, alors que sa prose romanesque, par sa continuité, sa linéarité, absorbe et lisse quelque peu ses saillies poétiques. Mais ce qui m'a le plus intéressé dans ce roman (dont le premier portait les germes), c’est son propos : la préoccupation de ce couple à s’installer, à peser de son amour sur ce territoire pour le domestiquer et le civiliser. Le faire sien pour se construire et reconstruire sa mémoire. Il y a matière à rénover, à défricher, « débroussailler », à « fourailler dans les entrailles de la terre », pour dégager l’accès à la rivière que les herbes folles ont peu à peu envahi. Un labeur quotidien dont on ne tarde pas à comprendre la dimension affective et symbolique.

On n’efface pas d'un coup de peinture les fantômes qui ne demandent qu’à affleurer à la conscience. Et l’on mesure davantage leur poids au fil des pages, car cette maison n’est autre que celle des parents du narrateur, où l’enfant a grandi. S’y installer pour y construire sa vie de couple ne va pas sans générer des perturbations entre présent et passé, sans raviver la figure du père, essentielle et pourtant amputée de la mémoire : « C'est comme une plaie. Une jambe tranchée. La cicatrice fait mal. Longtemps. Peut-être toujours. La douleur reste, même sans le membre. Il faut réapprendre à marcher. Il faut tout réapprendre. »

Il lui faut composer avec l'angoisse que chaque geste ou objet ravive. Ainsi d’une partie de pêche ou d’un couteau laguiole à la corne entaillée qui rappellent le défunt, une vieille caisse qui en s’ouvrant exhale l’« odeur d'un pays mort », d’« un territoire sauvage où bourdonne [s]on sang », ou ces cantines que l’ancien propriétaire restitue au narrateur, emplies de ces objets dont sa mère, veuve rongée par la douleur, s’est débarrassée par nécessité. Il suffit parfois de s'accroupir dans la cuisine pour qu’à hauteur d’enfant, la vision du passé ressurgisse. Le roman accomplit un travail de deuil en exhumant cette part d’existence évanouie, le souvenir manquant d’un père inconnu : « C'est la moindre des choses que de pouvoir imaginer son père. À défaut de le connaître. » Pour ce faire, l’écriture s’attache à collecter des fragments dépareillés, à défaut de pouvoir embrasser la totalité de l’enfance.

C’est l’impression que donnent ces phrases courtes et ces inventaires dont l’auteur aime à ponctuer sa prose, d’objets trouvés, de noms d’arbres ou d’oiseaux :

« La cabane [...] est remplie de matériel agonisant. De cuves et de bidons percés. De bouts de bois. De planches, de liteaux, de tasseaux. D’arrosoirs aux culs déchirés. De boîtes. De morceaux de moteurs. D’outils rouillés aux formes étranges et aux fonctions oubliées. De pioches sans manche. De pelles tordues. De serre-joints. Une masse et toutes sortes de coins. Un clapier usé par l’acide des crottes de lapins. Une baignoire. Les deux mâchoires cyniques de pièges à loups rouillés. Une caisse à outils impossible à ouvrir. Une quantité infinie de clefs, de pinces, de tournevis et de lames de scies qui ornent un panneau en bois fixé au mur comme un tableau de chasse ».

Un travail de deuil, donc, vital au jeune couple qui doit s’inventer en se démarquant du chemin tracé par les parents, sortir ses pas de ceux qu’ils ont imprimés au lieu. Et pour le narrateur plus encore, ne pas céder à la tentation du mimétisme : 

« Je ne suis pas mon père. Je suis un type qui aime regarder sa femme se concentrer en tirant la langue. je suis un type qui aime nourrir et protéger un ragondin. Je suis un type qui a besoin d'apprendre. Je suis un type qui aime pisser debout. Je porte un collier de perles noires et invisibles autour de mon cou. Le collier de ceux qui gardent leurs absents à l'intérieur. »
Un roman sensible et émouvant sur la perte et la reconstruction où l'on apprend, sans lui tourner le dos, à cohabiter avec le manque et à l'exorciser par l'amour.

Thomas Vinau, Ici ça va, Alma Éditions, 13€.


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