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jeudi 16 mai 2013

Romain Verger, Fissions



La nuit remue 
Céline Righi



Oedipe roi ( Film de Pasolini )
Là, près de lui, Noëline à la bouche sèche et vide. On ne peut l'embrasser. La folie - haute flamme - consume son intérieur. Noëline ne parle plus. Les mots la boudent et si vous la touchez, il en sort des éclairs. C'est une bobine de peurs. Décousue, mise en pièces, écartelée entre les vieilles ombres qui déchirent toute sa chair depuis ses jeunes années, depuis ses origines quand elle sortit poisseuse de la nuit rouge du ventre, de la saumure amère dans laquelle elle baignait.  
Il voudra être doux et chercher à comprendre : elle n'est que barbelés. Et le soir de leurs noces, Noëline à l'étage de la maison familiale hurle dans une nuit à trancher au couteau, se cramponne à la taie dans la demi-conscience. Il y a de son enfance des effluves imagés qui remontent aujourd'hui comme des relents d'égout. Fantômes du passé et visions grimaçantes se tiennent par la main en une curieuse danse. Et puis il y a aussi l'odeur de chair brûlée... Noëline écrasée par la mère toute-puissante, coincée entre deux soeurs, Émeline et Madeline. En mauvaise position. Un enfant perçoit bien les malaises qui l'entourent et c'est sous-estimer sa sensibilité que de croire que jamais les non-dits de famille cachés tapis enfouis avec le plus grand soin ne viendront affleurer et puis ruiner sa vie. 

C'est donc cette Noëline au beau "sourire de sphinx" qu'il vient juste d'épouser, lors du solstice d'été. Sans se douter pourtant qu'il épouserait aussi la Nuit et toutes ses salissures, la terrible famille et toutes ses vomissures. La mère vénéneuse dont le prénom, Phyllis, n'est pas sans évoquer la honteuse vérole. L'oncle Bruce maléfique, et puis Gina et Lise, les  deux tantes jumelles, entité bicéphale cousue de becs de lièvre. Et Madeline, la troublante Madeline... Une union monstrueuse avec cette tribu malsaine et dégénérée qui le fera entrer dans le vif de sa propre tragédie qui s'ouvrira, selon le rituel de la tragédie grecque, sur la cérémonie -ici insoutenable- du sacrifice d'un bouc imposé à Noëline par sa mère malfaisante :

Soudain, un cri a retenti dehors, suivi d'un martèlement sourd. Je me suis penché à la fenêtre. La pauvre bête maculée d'un tablier de sang frappait le tronc de ses sabots et sa tête à demi décollée valdinguait dans les airs. Noëline face à elle, le couteau à la main, la regardait immobile batailler dans le vide. Soudain l'animal s'est affaissé par l'avant, puis l'arrière a cédé, se pliant sur lui-même. Alors le corps entier s'est aplati sur l'herbe rouge.


Au coeur de sa débâcle, de l'horreur innommable, il deviendra l'Oedipe aveugle, errant dans son enfer morcelé, miette et rognure de bouc coincées entre les dents, titubant dans une nuit épaisse et triomphante. L'avait-il pressenti car dès les premières pages, il énonce ceci : "J'aurais voulu fixer le soleil et m'y brûler les yeux, effacer ce pays de ma vue..." Et puis, plus tard : "Je songeais à quitter discrètement la route, m'enfonçant parmi les rochers, traversant en aveugle les forêts de bouleaux et de pins, pour fuir à jamais ceux qui me rechercheraient."

Égarement - réel ou symbolique ?  Dans le grand flou des limbes ? Ou dans le système limbique ? Qu'importe. Seule cette descente infernale, tourbillonnante et noire, lui permettra de s'ouvrir à de nouvelles dimensions et, paradoxalement, de toucher sa clarté intérieure.
La lecture de Fissions est celle d'un étiolement et d'une dissolution qui décomposent insensiblement le corps de l'oeuvre, de l'intrigue à sa structure. Des profondeurs de la fiction germent et surgissent les visages de la mort qui semblent fusionner vers le visage unique d'une nuit souveraine. Délicieux dédale maldororien ou lynchéen d'où jaillissent des personnages fantastico-macabres comme le magicien, la bossue ou l'homme décharné du train, mais aussi des images composites et des Arcimboldo atroces :

Alors j'ai découvert le plafond de la salle et la fresque abjecte et monumentale qui l'ornait, tout entière consacrée à l'exaltation de leur vice : s'y emmêlaient des centaines de personnages armés de bras hypertrophiés plongeant dans des bouches, dans des gosiers rouge sang transpercés jusqu'aux pieds. Des noeuds, des tresses de bras traversant de part en part des corps abstraits, réduits à de simples manchons de chair creuse, à des cylindres sur pattes coiffés de régimes de bouches télescopiques. L'enfer existait bien, couvant son embryon d'humanité dégénérée dans les langes de granit de ce pays perdu (...)

Porosité entre les mondes réel et fantasmagorique. Tout vacille, se fissure, se disloque et s'effrite, même les jalons sûrs et les repères solides : les amis s'évanouissent ou meurent. Simon, Marie, Gaël...
Fissions est un roman-laboratoire au style percutant extrêmement bien tenu, qui brasse différents registres avec une belle audace et dont la langue parfois s'émaille de vocables surprenants, faisant alors de ces pages les vitrines étranges et raffinées d'un cabinet de curiosités langagières.
Comble de cette fiction, paroxysme de la fission : au fur et à mesure qu'elle progresse, l'écriture semble détruire ses propres effets, parvenant au stade ultime de sa propre désintégration. Plume autophage dont le nécessaire écoulement semble relié à l'engloutissement de ce qui précède. Pris dans son  propre tourbillon, le flot de l'écriture semble vouloir se rassasier de lui-même et s'auto-dévorer, soumettant ainsi la fiction à la fission.
À la ficssion...




Romain Verger, Fissions, Le Vampire Actif éditions


vendredi 13 mai 2011

Entretien avec Romain Verger

Photographie : Haijun Park
La modernité envisage la nature comme une substance purement matérielle. Elle est désenchantée, vidée de tout mystère ; dieux et démons en ont été chassés. La nature a été rationalisée, réduite à quelques équations mathématiques : elle n’est plus qu’un réservoir de matières premières au service de l’homme qui n’a plus qu’à l’exploiter. Pénétrer dans les Forêts noires de Romain Verger, c’est pénétrer de plain-pied dans un univers singulier. Romain Verger adopte un point de vue préscientifique, un point de vue ancestral, animiste. Comme c’était le cas dans Grande Ourse, la nature, loin d’être inerte, possède une âme ; elle grouille d’énergies parfois positives, plus souvent négatives : elle est une inquiétante matrice, source de vie et de mort. Cela se ressent d’autant plus que l’écriture de Romain Verger, élégante et poétique, dégage des odeurs : elle sent la terre et les feuilles mortes humides et fait ainsi vivre la nature plus qu’elle ne l’a décrit. Des forêts de Sologne à la Mer d’arbres du Japon, le narrateur nous invite à un inquiétant voyage en lui-même…

Éric Bonnargent : L’action de Forêts Noires débute au Japon, dans un petit village non loin du Fujiyama, à la lisière de l’étrange Mer d’arbres (Aokigahara Jukai). Comment avez-vous eu connaissance de cet endroit et pourquoi avoir choisi ce lieu ?

Romain Verger : Je suis tombé sur un reportage de CNN dans lequel on évoquait le chiffre croissant de Japonais qui s’y suicident tous les ans (une augmentation due à la récession et au chômage). J’ai tout de suite été fasciné par cette destination des désespérés, non pour les raisons avancées, qui n’intéressaient pas ma fiction, mais je trouvais cette idée très belle : qu’un lieu puisse concentrer un tel pouvoir magnétique et morbide, dans une esthétique paysagiste finalement plus romantique que fantastique, d’autant que cette forêt s’étend au pied du Mont Fuji-Yama, un volcan qui a toujours exercé une forte attraction, pour Hokusai comme pour tant d’autres. J’y ai tout de suite vu une sorte de pôle, de nombril ou de matrice où les hommes éprouvent le besoin de revenir pour mettre fin à leurs jours. Par la suite, j’ai utilisé Google Earth pour survoler les lieux, faire des repérages et des observations, exactement comme le fait mon narrateur au début du roman. Je me suis appuyé sur ces images satellitaires et quelques photographies trouvées ça et là pour construire l’épisode japonais.

Éric Bonnargent : Cette forêt et celle de Sologne où se déroule l’enfance et l’adolescence du narrateur, ces forêts noires donc, sont ambivalentes car la vie et la mort semblent d’y être donné rendez-vous. Elles sont gorgées de vie et pourtant, à l’image de ces champignons cueillis par le narrateur, constituent des menaces permanentes. D’où vous vient cette perception si inquiétante de la nature ?

Romain Verger : Si la nature m’a toujours subjugué, elle ne m’inquiète pas à ce point ! Il reste peut-être en moi quelque chose de l’enfance liée à sa perception… c’est possible, mais c’est d’abord ce que j’ai voulu restituer pour ce projet-là : ce que la nature peut avoir de réellement inquiétant pour un enfant. D’abord parce qu’elle n’est pas encore le résultat d’un ensemble de processus physiques et biologiques. Elle forme une constellation de manifestations déconnectées les unes des autres, de phénomènes auxquels l’enfant ne peut donner sens qu’en ayant recours à son imaginaire, à des connaissances encore fragiles et mal assises, à des croyances confuses empruntées aux contes, aux mythes, à ses propres observations, à la façon toute fantasmatique dont il découvre, appréhende le monde et le laisse infuser en lui. Pour Forêts noires, il s’agissait d’entrer dans ce jeu des confusions et de susciter l’inquiétude par l’écriture. William Blake disait qu’il pouvait regarder le nœud d'un morceau de bois jusqu'à ce qu'il l'effraie. D’une certaine façon, j’essaie de travailler la nature par l’écriture jusqu’à ce qu’elle en devienne effrayante.

Éric Bonnargent : La confusion entre le réel et l’imaginaire, entre le réel et le fantastique est omniprésente, notamment avec le personnage de l’homme enterré et surtout avec celui de Vlad. Le narrateur voit-il, vit-il ce qu’il dit voir ou vivre ?, c’est au lecteur de le décider. Avec Forêts noires, vous semblez vous ancrer plus profondément encore qu’avec Grande Ourse dans le domaine du fantastique. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce genre ?

Romain Verger : Je n’ai jamais bien su si ce que j’écrivais relevait d’un fantastique pur. Mais du fait que je lis davantage de littérature fantastique qu’avant, cette imprégnation doit s’en ressentir. Je crois que si j’ai renoncé à écrire de la poésie depuis plusieurs années, j’entretiens certains de ses processus dans l’écriture romanesque, jusqu’à les radicaliser. Prenons un exemple avec Guillevic, un poète que j’aime tout particulièrement : en ouverture de Terraque, il écrit ceci : « L’armoire était de chêne / Et n’était pas ouverte. Peut-être il en serait tombé des morts, / Peut-être il en serait tombé du pain. / Beaucoup de morts. / Beaucoup de pain. » Il y a dans cette indécision poétique un formidable ferment fantastique. Il faut très peu de chose pour passer de l’un à l’autre. La frontière est infime. Ce qui m’intéresse tout particulièrement dans le genre fantastique, c’est le pacte tacite qui s’instaure entre l’auteur et le lecteur, en vertu de quoi on peut l’embarquer dans une aventure psychique qui ne s’embarrasse d’aucune préoccupation touchant à la vraisemblance et à la motivation, ce qui n’autorise pas tout bien évidemment.

Éric Bonnargent : À propos de vos romans, on peut aussi parler d’un certain mysticisme, notamment à cause du rôle qu’y tiennent certains animaux totémiques. La rencontre d’Arcas avec l’ourse dans votre précédent roman, celle du narrateur avec le cerf dans celui-ci les font basculer dans une autre dimension. Pouvez-vous nous parler de l’importance de ces animaux ? Celle-ci est-elle due à votre passion pour l’art pariétal ?

Romain Verger : Oui, sans aucun doute ! La visite que j’ai faite de la Grotte Chauvet en 2005 a dû laisser des traces. D’ailleurs, le cerf des Forêts noires avait quelque chose dans mon esprit d’un mégacéros. J’évoque ses immenses bois sans le rattacher exclusivement à cette espèce éteinte, parce qu’il y a en chaque cerf quelque chose de son cousin et ancêtre, comme en chacun de nous des survivances d’humanités primitives. Le cerf est un animal dont la charge symbolique est forte (vie, puissance, longévité, croissance et renaissance, virilité…) Mais c’est peut-être aussi celui qui incarne le mieux la forêt : avec ses bois, il est un arbre et même une forêt à lui seul. Il y a effectivement dans mes deux derniers romans la quête d’une origine perdue que les personnages s’acharnent à retrouver, parce qu’elle leur procure l’extase.

Éric Bonnargent : Qu’entendez-vous par « origine perdue » ? En quoi retrouver cette origine est-il extatique ?

Romain Verger : Vous prendrez peut-être ça pour pirouette de ma part, mais je crois que si j’en avais une idée précise et claire, je n’aurais pas éprouvé le besoin d’écrire ces textes. Je le constate et suis bien conscient qu’il s’agit d’une sorte de motif récurrent, voire obsessionnel, mais de là à l’expliquer, j’en suis tout à fait incapable.

Éric Bonnargent : S’il est question de l’origine, il est aussi question de la fin, et plus particulièrement de la mort (ou son impossibilité). Lorsque le narrateur se souvient du cadavre de son père, il parle d’une « mort chrétienne, cireuse, costumée et cravatée pour ne pas effrayer les vivants. Une horrible imposture qui ne rassurait pas ». Qu’entendez-vous par là ? La mort qui hante vos Forêts noires est toute différente, mais est-elle pour autant plus rassurante ?

Romain Verger : Oui, j’évoque ici la façon dont nos sociétés contemporaines traitent les disparus, en travestissant maladroitement la mort en une sorte de vie paradoxale, presque théâtrale, ce qui est non seulement inquiétant mais qui ne résout rien de la souffrance de ceux qui restent. On est aux antipodes de la façon dont les sociétés primitives envisagent la mort, la réinscrivant dans la sphère des vivants. Qu’on pense aux villageois de Koke, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, qui s’occupent de génération en génération des momies de leurs disparus, entretenant avec elles conversations et contacts physiques. Ils font de la mort une étape de la vie et non une rupture brutale qui exclut définitivement les disparus du monde des vivants. L’enfant dans mon récit s’y prend un peu de la même façon : le corps contre lequel il va se blottir quotidiennement (à défaut d’être son père) est une sorte de corps ou d’objet transitionnel qui rend la disparition supportable. Cette section du roman est pour moi la plus rassurante de toutes. Les autres sont plus sombres : j’y raconte des événements de l’enfance qui, quand bien même ils pourraient sembler négligeables aux yeux d’un adulte, sont vécus par l’enfant comme des morts symboliques ou des agonies psychiques.

Entretien initialement publié dans Le Magazine des Livres.

mercredi 11 mai 2011

Romain Verger, Forêts noires.

Le sang de la terre
Éric Bonnargent

Grotte de Rodellar, Cerf rupestre.
La modernité envisage la nature comme une substance purement matérielle. Elle est désenchantée, vidée de tout mystère ; dieux et démons en ont été chassés. La nature a été rationalisée, réduite à quelques équations mathématiques : elle n’est plus qu’un réservoir de matières premières au service de l’homme qui n’a plus qu’à l’exploiter.
Pénétrer dans les Forêts noires de Romain Verger, c’est pénétrer de plain-pied dans un univers singulier. Romain Verger adopte un point de vue préscientifique, un point de vue ancestral, animiste. Comme c’était le cas dans Grande Ourse, la nature, loin d’être inerte, possède une âme ; elle grouille d’énergies parfois positives, plus souvent négatives : elle est une inquiétante matrice, source de vie et de mort. Cela se ressent d’autant plus que l’écriture de Romain Verger, élégante et poétique, dégage des odeurs : elle sent la terre et les feuilles mortes humides et fait ainsi vivre la nature plus qu’elle ne l’a décrit.

Le personnage principal de Forêts noires est un scientifique, un chercheur en biologie qui, à l’abri de son laboratoire universitaire, a depuis longtemps oublié les peurs primales de son enfance. Il mène une vie médiocre, s’occupant de sa mère, installée chez lui depuis le décès de son mari. Il est aussi fade et lisse que ce monde aseptisé où même les morts n’ont plus rien d’inquiétant. Ainsi sera-t-il amené à se souvenir des étranges sensations qui le saisirent lorsqu’il vit le cadavre apprêté de son père dans son cercueil :

« Qui était cet homme figé aux lèvres pincées, trop étroitement cousues, les mains recroquevillées sur son crucifix ? Lui qui croyait à tout sauf en Dieu. C’était bien la mort chrétienne, cireuse, costumée et cravatée pour ne pas effrayer les vivants. Une horrible imposture qui ne rassurait pas. »

Un ordre de mission inattendu va l’éloigner de cette modernité artificielle : son Université l’envoie deux ans au Japon, non pas à Tokyo ou dans une autre mégapole, mais à Gotenba, un village perdu en bordure de la Mer d’arbres, Aokigahara Jukai, dont il doit étudier la végétation. La Mer d’arbres est une mystérieuse forêt primaire que même les satellites ne parviennent pas à pénétrer. Ils n’offrent à l’internaute que la vision d’un « grossier patchwork d’énormes pixels d’un vert sombre et flou. » Finalement, le matériel nécessaire à ses recherches ne parviendra jamais sur place et le narrateur se contentera de vivre là, dans l’inquiétante proximité de cette forêt :

« À défaut d’y pénétrer – cette forêt m’impressionnait par sa hauteur et sa rude densité –,  j’observais la cime des arbres, m’amusais à reconnaître chaque essence, mais c’était un tel fouillis de branches, de feuillages entremêlés que je restais souvent perplexe, me demandant même parfois s’il ne s’agissait pas de variétés hybrides et endémiques. Je balayais aussi du regard les bas-côtés de la route pour tenter d’en apprécier la constitution géologique. D’intéressants plissements rappelaient l’éruption de 864. La forêt était née de cette coulée de lave. Elle tirait sans doute son incroyable vitalité de ce substrat magmatique. »

Surgie des entrailles de la terre où elle cohabitait avec l’enfer, cette forêt émet un maléfique magnétisme : plus de trois cents personnes s’y suicident tous les ans. Sa réputation est telle que les hommes ont cessé de l’exploiter depuis bien longtemps :

« Tant de bûcherons l’avaient payé de leur vie. La plupart des promeneurs qui s’y risquaient n’en revenaient jamais et les rares qui en ressortaient étaient marqués à vie par la désolation et le souvenir des cadavres mutilés qu’ils y avaient rencontrés. »

Dans le village où il vit l’attraction de la forêt est puissante. La seule personne avec laquelle il a pu se lier (parce qu’elle parle anglais), Hatsue, y a perdu son mari quelques mois auparavant et, devenue sa maîtresse, semble toujours vivre dans la crainte de son retour. Les autochtones y disparaissent d’ailleurs régulièrement et l’étrange Shintaro, son voisin, père de deux siamoises, reste toute la journée assis sur le seuil de sa maison, le regard fixé sur la forêt. L’appel de la forêt finit par emporter le narrateur qui s’y enfonce en silence avec Shintaro. Dans les pupilles de celui-ci, réapparaîtront les forêts de Sologne de son enfance, les souvenirs de tout ce qu’il avait cherché à oublier, notamment ceux concernant Vlad, son camarade d’école, son tortionnaire, qui réapparaîtra mystérieusement par intermittence tout au long de sa vie pour lui apprendre le goût du sang, comme ce fut le cas lors de leur dernière rencontre, au cours d’une partie de chasse où ils se confrontèrent au grand cerf, symbole de vie.

La vie et la mort se rejoignent dans cette Mer d’arbres, véritable cauchemar au sein duquel se terrent d’autres cauchemars. Romain Verger nous invite à parcourir les forêts noires de notre inconscient, peuplées de peurs ancestrales qui nous ramènent à une effrayante osmose avec une nature qui nous est désormais étrangère. L’univers fantastique de Romain Verger est servi par une écriture dont les phrases semblent animées d’une vie propre, surgissant les unes des autres, comme les branches d’un arbre géant.

À noter que trois nouvelles de Romain Verger ont été publiées dans numéro 17 du Visage Vert. Cf. ICI.





Romain Verger, Forêts noires. Quidam. 12 €


mardi 10 mai 2011

Romain Verger, Forêts Noires

Le bois où l’on sombre
Marc Villemain
Quidam Éditeur

Qu’avons-nous fait de nos peurs infantiles ? Si nous y pensons, si nous tâchons, non seulement de nous les remémorer, mais de nous replonger dans ce qui les fit naître, sommes-nous bien certains, une fois adultes, de les avoir surmontées ? Je ne suis pas sûr d’avoir raison de les évoquer d’emblée pour parler de Forêts noires, troisième roman de Romain Verger chez Quidam. D’autant qu’on pourrait sans doute aborder le livre de bien d’autres manières, et qu’il est peut-être un peu facile de chercher l’origine des cauchemars dans l’onirisme de l’enfance. Mais l’univers de Romain Verger est empli de ces débordements visuels dont l’enfance est caractéristique, et dont on ne parvient jamais à se départir tout à fait. C’est en tout cas le cheminement que m’a fait prendre Romain Verger, et si je peux trouver quelques menues maladresses à la construction du récit, il ne manque toutefois ni d’originalité, ni de sensibilité. 

Le narrateur, biologiste, est envoyé au Japon afin d’étudier Aokigahara Jukai, l’inquiétante, l’angoissante « Mer d’arbres » où d’aucuns s’en vont mourir comme d’autres en haut des falaises d’Etretat. Les premières pages du texte m’ont fait penser à Patrick Grainville, un Grainville qui aurait fait le choix de la sobriété. Bien sûr, il y a le Japon, son étrangeté radicale, merveilleusement évoqué par Grainville dans Le baiser de la pieuvre. Mais ce n’est pas la seule chose qui m’y ait fait penser. Il y a aussi cette manière singulière de saisir la chair, de transformer la nature même en une chair que l’on dénude, de puiser en ses mystères, en son « drame secret », bien des ressources sensuelles. « L’une n’allait pas sans l’autre, la montagne sans la forêt, mon plaisir sans l’inquiétude », écrit le narrateur à propos de ce paysage, d’une telle noirceur que l’individu ne peut pas ne pas s’inquiéter de son identité volcanique – et « le magma coulait déjà dans mon sang. » 

Il ne faut donc pas plus de quelques pages avant que la lecture ne tourne à l’angoisse expectative. Nous éprouvons sitôt cette fibre dont ou pourrait dire qu’elle est tout à la fois sereinement et violemment poétique, profondément travaillée par le fantasme vampirique et un onirisme qui confine au fantastique. C’est toujours dans « la grande forêt primaire » que s’opère un retour à soi. Cet homme jeté loin de chez lui, loin de sa vie quotidienne, loin de sa langue, de ses odeurs familières, loin aussi de sa mère, dont il finit par dire, non sans un paradoxal amour : « son parfum m’écoeurait, ses odeurs corporelles, cette chambre qu’elle avait fini par imprégner de son humanité », cet homme, donc, ne résistera pas à l’appel de la forêt – « moi-même ne pesant guère plus qu’une âme végétale de passage dans la mémoire du lieu. » Forêts noires est le récit de cette régression, ce pourquoi sans doute j’y vois tellement d’enfance, régression qui ne sera d’ailleurs pas loin de ramener aux origines mêmes, presque jusque dans le ventre de la mère. 

On lit assez peu, en France, cette littérature. Elle a de français, si l’on peut dire, une manière d’évocation de la sourde inquiétude intime ; mais à certains moments, on la croirait nourrie à une vieille noirceur psychédélique, lautréamonienne ; à d’autres, d’un quelque chose qui la tirerait vers le nature writing ; d’où l’on ne se départit jamais tout à fait d’une sensation d’animisme rampant : « Quel plaisir de cueillir le champignon fraîchement monté, de déterrer son pied joufflu, de décoller de son chapeau les nervures de feuilles décomposées et d’inspecter la morsure des bêtes. Et quel autre incomparable de l’entailler avec l’ongle, [], pour en détacher un peu de chair ferme et noisetée que je portais à ma bouche, avec le sentiment de vivre pleinement mon existence. » C’est, aussi, ce qui achève d’exhausser l’essence, finalement très poétique, de ce récit très singulier.

Paru dans Le Magazine des Livres, n° 28, janvier/février 2011

lundi 9 mai 2011

Romain Verger, Grande Ourse.

La faim
Éric Bonnargent

Daniel Spoerri
35 000 ans séparent les deux histoires qui composent ce petit roman de moins de cent pages publié chez Quidam il y a quatre ans. Grande Ourse est le second roman de Romain Verger et il est étonnant que l’on en ait si peu parlé tant ce livre est bien écrit et bien construit.

Arcas est un homme de Cro-Magnon réfugié dans une grotte pour se protéger du froid intense si caractéristique du Paléolithique supérieur. Il a beau sortir pour scruter l’immensité blanche ; il n’y a aucune trace de son clan qui a disparu depuis trois jours maintenant :

« D’entre ses jambes fuyaient de fraîches empreintes d’aurochs, de hyènes, de cerfs, de petits rongeurs aussi, dans une course figée ; mais rien de la présence des siens, nulle trace. Plus d’horizon non plus ; la terre et le ciel étaient de la même pâte blanche, meringuée, cassante. Les arbres les plus frêles s’étaient déjà couchés, comme si, pesant de tout son poids sur les reliefs, le ciel avait tassé le monde. De ce paysage varié et familier, fait de montagnes, de forêts, de plateaux fertiles et tombants, il ne reconnut rien, s’effrayant même ; l’obscénité de son corps debout jurait avec le fond : une saillie de chair chaude et tremblante, ridiculement sentimentale, jetée en pâture à l’horizontalité glacée. C’est qu’il pleurait, d’une tristesse sans objet, et dont le froid bridait l’expression, des pleurs sans larmes, les yeux secs. Il y avait quelque chose d’horriblement médiocre à le voir s’y tenir. »

Si Arcas est resté alors que même Era, sa compagne, est partie avec le reste du clan, c’est parce qu’il est de nature délicate, peu fait pour la chasse, sauf celle aux escargots. Habituellement, c’est avec les femmes qu’il passe ses journées. Arcas est l’un des premiers artistes. Réfugié dans sa grotte dans l’espoir d’un retour des siens, il sculpte une petite figurine à l’image d’Era ; une image en train de s’effacer de sa mémoire. Arcas a rapidement d’autres préoccupations : la nourriture. Les réserves sont vite épuisées et, après avoir récuré les os, en avoir sucé la moelle, les avoir fait bouillir, après avoir mangé les crottes de rongeurs, après avoir mâché le bois, sucé le cuir de ses vêtements, il doit se contenter, en rêve, de dévorer les siens et lui-même. Les jours passent encore et sa déliquescence est telle que son sexe reste flasque et qu’il ne rêve plus que de noir. Il est temps de sortir, d’affronter l’hostilité du monde, trouver ses compagnons ou de quoi se nourrir.
Le monde n’est plus qu’un désert blanc et Arcas marche, marche encore comme s'il était le dernier homme jusqu'à la rencontre avec la Grande Ourse, dressée devant lui, qui, miraculeusement, l'épargne. Dès lors, Arcas n'a plus qu'un seul but : retrouver la Grande Ourse :

« Et à présent que le monde où il errait avait cessé de vivre, il ne se traînait plus à sa surface en unique représentant de l'espèce humaine. Il se sentait tendu vers cet être, aimanté par lui. Pas une heure ne passait sans qu'il pensât à cette bête engraissée de vies, grosses des réserves de la nature ensommeillée. [...] Cette bête pouvait avoir consommé le monde, et chaque jour en consommer un autre, elle l'avait épargné, lui, quand il s'était trouvé à portée de ses griffes. Elle lui avait même réinsufflé l'envie, l'envie de la chercher, de la traquer, sans répit, de se soûler de sa pensée, de son souvenir. Depuis ce jour-là, son sexe s'était réchauffé ; lentement d'abord, reprenait ses couleurs, regagnant en souplesse, en élasticité. Puis très vite, il se surprit à bander à tout moment. »

La traque est longue, mais Arcas trouve enfin l'antre puante de la Bête dans lequel gisent les corps atrocement mutilés des membres de son clan. Ce n'est cependant pas son arc que bandera Arcas pour affronter l'animal-totem...

Tout oppose Arcas, l’homme du Paléolithique à Mâchefer, l'homme d'aujourd'hui, gardien de la Galerie du Jardin des Plantes. Néanmoins, ce qui les oppose les réunit aussi, de manière spéculaire. Dans un monde où la nourriture est disponible à profusion, où les gloutons ne sont plus des animaux mais des hommes, Mâchefer tient le journal de son anorexie. À force d'efforts, de rejets, il passera en peu de temps de 75 kilos à 50. Du Paléolithique à aujourd'hui, les choses se sont inversées : la nature disparue sous la glace envahit peu à peu le pavillon de banlieue que partage Mâchefer avec Ana, sa vieille propriétaire, au point que les racines des multiples plantes et arbres du jardin percent le sol de sa chambre. À en rendre malade un Roquentin. Le froid est passé de l'extérieur à l'intérieur, du monde au microcosme du réfrigérateur vide, « paysage de fréon », à l’âme de Mâchefer. La faim est restée une épreuve, non plus dans l'envie, mais dans le dégoût :

« Il ouvrit une boîte de petits pois, les égoutta, les versa dans l'assiette. Cent pois (il les avait comptés et recomptés) qu'il piqua d'une dent puis d'une autre de sa fourchette, la parcourant dans un sens puis dans l'autre, six fois, mâchant chaque petit pois pour lui-même, comme un monde à lui seul, interminablement, le réduisant, l'épuisant, jusque sa salive en devînt lourde, ferrugineuse, la fécule disparaissant, assimilée, fluidifiée, liquidée. N'en restait qu'une substance indéterminée ; repas magique au terme duquel, après deux heures d'application, il se sentit repu sans lourdeur excessive, paré pour le coucher. »

C’est par dignité que Mâchefer se prive. S’empiffrer est un comportement animal et toute la grandeur de l’homme peut consister à refuser cette animalité, à refuser la satisfaction de ses besoins : « ne pas céder à l’appétit : faiblesse des ogres. » Les hommes sont devenus des ogres qui s’engraissent, qui jouissent de la surconsommation. Vaincre son corps, c’est prouver la supériorité de l’âme sur l’esprit et Mâchefer, dans son élan spirituel, veut faire mieux encore que les plus célèbres artistes de la faim. Arcas manquait de tout, Mâchefer ne manque de rien, mais, dans les deux cas, il s’agit de sauver sa propre humanité dans un monde qui, chez l’un, émerge de la bestialité et, chez l’autre, sombre en elle. Cette bestialité est d’ailleurs une menace permanente. C’est Ana qui ressemble à un dindon quand elle sourit, c’est aussi la mère de Mâchefer :

« C’était une femme à mâchoires de congre et dont les lèvres inférieures pendaient comme des bourses exsangues, prises en sandwich par ses cuisses, de sorte que le simple fait de marcher devait, par un effet de friction continue, entretenir une stimulation érotique perpétuelle, dans les allées et venues incessantes qu’elle faisait, de la cuisine à l’arrière-cuisine où s’entassaient, dans la graisse, les moutons et les odeurs âcres d’oignons surs, d’inépuisables réserves alimentaires. Sa constitution physique tournait autour d’une descente d’organes précoce, comme si, modelé depuis l’enfance par un esprit omnibuccal, son corps d’était adapté à ses besoins en s’enroulant en un tube souple infiniment extensible, terminé aux extrémités par deux bouches interchangeables. »

Mais c’est aussi et surtout Mia, ogresse lascive qui, deux fois par semaine, rend visite à Mâchefer pour se livrer à des orgies alimentaires pendant lesquelles sa vulve ingurgite des quantités effroyables d’aliments divers et variés… La mystique d’élévation de la première partie se transforme alors en mystique de l’abaissement lorsque Mia(m ?), avant de disparaître définitivement, accouche d’un enfant monstrueux, fruit de sa chair et de celle qu’elle a engloutie :

« Il avait beau être grassement nourri par son père, qui n’avait d’autre choix que de le satisfaire pour avoir le silence, il lui fallait encore, sitôt la dernière bouchée avalée, compléter son repas du dessert de sa propre matière. Il déroulait alors son appendice lingual à la manière des caméléons et s’en pourléchait les joues, le front, le cou. Et bientôt tout son corps, tout son être même, langé en lui-même, devenait tout à tour le sujet et l’objet de cette toilette. Il se léchait, s’épurant tout en se fortifiant de la dégustation de ses excrétions. Ainsi se contorsionnait-il pour coller ses papilles sur ses doigts de pieds, dans l’entre même, et s’en parcourir les aisselles et le cul. O combien plus savante que celle des canidés, la toilette de ce bébé n’ignorait rien des zones les plus reculées, les plus impraticables. Sa langue, qui à elle seule compensait la vue, l’ouïe et l’odorat – tous manquant à ce visage omnibucal –, dans une sorte d’aptitude innée à la polyvalence, les avalait, les assimilait tous à son sens hypertrophié du goût. Elle avait rapidement gagné en force, en autonomie, et, pleine d’initiatives, se permettait des torsions, des extensions inouïes, grâce auxquelles plus une région de ce corps de géant infantile ne lui demeurait inconnue ni n’échappait à sa voracité. Toujours finissait-il par se sucer le sexe, s’y accrochant par la bouche, ainsi qu’une lamproie. »

Cet enfant dont la croissance sera spectaculaire ne portera jamais de nom. Il n’est personne, il n’est pas un être, il n’est que le reflet des excès alimentaires de nos sociétés corrompues par l’hyper-consommation. Pendant que l’enfant grandit et grossit encore et encore, Mâchefer continue à maigrir au point qu’il doit désormais rester alité. Et, comme pour Arcas, mais de manière inversée car désincarnée, c’est dans une gloire spirituelle délirante que s’achèvera son odyssée de la faim.
Grande Ourse réussit à mettre en parallèle de manière cohérente deux histoires se déroulant à 35000 ans d’intervalle, deux histoires d’abord ancrées dans leur réalité pour s’achever dans des extases au final similaire, le tout dans une prose imagée, rythmée et parfaitement maîtrisée. 






Romain Verger, Grande Ourse. Quidam. 12 €


dimanche 8 mai 2011

Une semaine avec Romain Verger

Romain Verger est de ces auteurs auxquels on accède par un bouche à oreille insistant. On commence par en entendre parler avec une certaine déférence, une pointe d'admiration, avec l’intuition immédiate qu’il s’agira d’aborder une rive étrange, ou peu ordinaire. C’est que ses trois romans, tous parus chez Quidam, auxquels il faut ajouter ses poèmes et son essai sur Henri Michaux, laissent entendre une voix très singulière, retirée dans une intimité colorée d’onirisme et allègrement disposée à des horizons plus lointains – on y lit dans la nuit d’une forêt, et on se retrouve comme sur une grève abandonnée.


L’expressivité de Romain Verger passe toujours par les mots, mais sans souci de genre. D’où sa curiosité naturelle pour ce que charrient les symboles, les images, le son. Il en a conçu un site (http://rverger.com/) et un blog (http://membrane.tumblr.com/) aux univers à la fois secrets et captivants.

Lundi, Éric Bonnargent évoquera son roman Grande Ourse (2007), avant de s'entretenir avec lui vendredi. Entre temps, nous serons revenus, mardi et mercredi, sur son tout dernier livre, Forêts Noires