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lundi 3 février 2014

Sarah Chiche, Personne(s)



PESSOA ET MOI


Éric Bonnargent




Gary Lachman
La collection « Le livre de la vie » reprend le projet irréalisé de Roland Barthes de « prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an. » Pour ce septième titre, Chiche s’est emparée d’un livre qui l’accompagne depuis de nombreuses années, Le Livre de l’intranquillité de Bernardo Soarès, le semi-hétéronyme de Fernando Pessoa. Pour cela, elle a dû faire face à trois difficultés. La première tient à l’inachèvement et à la fragmentation de ce texte auquel Pessoa a travaillé les vingt dernières années de sa vie. Reconstitué et régulièrement réarrangé à partir des fragments abandonnés dans sa fameuse malle « pleine de gens », comme l’appelle Tabucchi, ce livre est condamné à demeurer « à jamais la doublure du livre manquant. » La deuxième difficulté est l’écriture elle-même qui, selon Pessoa, est toujours un échec. Les mots appauvrissent la pensée. Écrire, rajoute Chiche, « c’est admettre douloureusement, qu’à chaque étape de l’écriture, quelque chose renonce et meurt. » Enfin, quiconque lit ce chef-d’œuvre ressent une « fatigue poisseuse qui prend au corps, gagne la tête, puis la langue et les yeux. » Si, malgré ces difficultés, Personne(s) est une réussite, c’est parce que Chiche vit le texte plus qu’elle ne le lit. La mélancolie du poète la renvoie à la sienne et elle se souvient, par exemple, avoir autrefois trouvé refuge dans un hôtel comme Soarès a trouvé refuge dans sa chambre de la rue des Douradores. Si Pessoa ne parvient pas à faire le deuil du père et à pardonner à sa mère, Chiche réussit. « Ma mère est morte il y a douze ans, écrit-elle. Elle est aujourd’hui en pleine forme et nous nous entendons merveilleusement bien. » Chiche résume la difficulté à être quelqu’un en une formule que l’on pourrait croire de Pessoa lui-même : « Le moi est un terrain meuble et le monde, un simulacre – mais le café est bon. » Méditation sur la mélancolie, le deuil, l’écriture et l’existence, Personne(s) est un livre indispensable pour les amateurs de Pessoa et pour les autres.


Article publié dans Le Matricule des Anges. Nov/Déc 2013





Personne(s)

De Sarah Chiche

Éditions Cécile Defaut, 164 pages, 16 €


jeudi 17 octobre 2013

Stefan Zweig, La Confusion des sentiments



Inversion
Éric Bonnargent

Wim Botha
Depuis le début de l’année, les nouvelles traductions des œuvres de Stefan Zweig, tombées dans le domaine public, se multiplient, parfois avec une certaine dose de malhonnêteté. Chez Rivages, par exemple, La Confusion des sentiments est devenu Le Désarroi des sentiments… L’édition proposée par la Petite Bibliothèque Payot est intéressante à plus d’un titre. Tout d’abord parce que la traduction d’Olivier Mannoni, tout en évitant l’écueil d’une modernisation inutile, parvient à épurer le texte de certaines tournures un peu vieillottes. Ensuite, parce que la préface signée Sarah Chiche éclaire ce court roman de manière originale en tissant des liens entre le livre de Zweig et certaines thèses de Freud.
À l’occasion de ses soixante ans, Roland, le narrateur, reçoit de la part de ses étudiants et de ses collègues en philologie un livre retraçant sa biographie. Tout y est, sauf l’événement le plus important de sa vie : « Tout y est vrai – seulement il manque l’essentiel. Il ne fait que me décrire, mais ne me dit rien sur moi. Il se contente de parler de moi, sans me révéler. L’index, soigneusement composé, regroupe deux cents noms – il n’en manque qu’un, et c’est l’origine même de toute cette impulsion créative : le nom de l’homme qui a décidé de mon destin et qui, de nouveau, avec une violence redoublée, me rappelle ma jeunesse. » Au soir de sa vie, Roland évoque alors cet « essentiel » qui a fait de lui le grand universitaire qu’il est devenu. Jeune homme, Roland rejetait tout ce qui pouvait venir de son père, un proviseur austère, et, à l’étude, préférait le libertinage. Tout change après que son père, venu lui rendre visite à Berlin, le surprend dans sa chambre avec une jeune fille. Le père garde le silence et envoie son fils dans une obscure université de province. C’est là qu’il fait la connaissance d’un professeur volubile qui va bouleverser son destin et avec lequel il va entretenir des rapports teintés d’ambiguïté. Roland se retrouve confronté à deux modèles : un père « qui, écrit Sarah Chiche, n’a pas de bouche » et un professeur dont la parole orphique est enchanteresse. La confusion est bien celle des sentiments, celle que ressent Roland, mais aussi celle que ressent le professeur, « condamné, écrit Sarah Chiche, à vivre ses passions coupables dans les bas-fonds de la ville, là où nul ne connaît l’élévation de l’esprit. » Le professeur vit avec la crainte d’être découvert dans une société qui n’accepte pas l’homosexualité et la considère comme contre-nature. La préfacière cite Freud qui écrivait à Zweig qu’elle « n’est pas non plus contre la « nature » humaine, car celle-ci est bisexuelle. » La société n’était pas encore prête à entendre cela et elle ne l’est peut-être pas encore tout à fait. Ce n’est sans doute pas pour rien qu’en 1933, les livres de Zweig et de Freud, toujours aussi actuels, subiront l’autodafé…

Article publié dans Le Matricule des Anges. Juin 2013



 La Confusion des sentiments
De Stefan Zweig
Traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Mannoni
Petite bibliothèque Payot, 165 pages, 7,50 €