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mercredi 30 novembre 2011

David Vann, Désolations

La belle île de David Vann
Marc Villemain

Éditions Gallmeister
« Pas de vent, pas de ressac, pas d’oiseau, pas d’autre humain. Le monde étincelant. Le bruit de son coeur, le bruit de sa respiration, le bruit de son propre sang battant dans ses tempes, les seuls qu’elle entendrait. Si elle parvenait à les faire cesser, elle entendrait le monde. » Ce passage, choisi parmi tant d’autres, pourrait assez bien résumer l’univers où David Vann nous jette depuis Sukkwan Island, cet univers où la trajectoire humaine est lourde de l’irréfragable hiatus entre l’homme et la nature autant que de ce qui, entre les humains mêmes, semble condamné à l’incommunicable. Le caractère inexorable de cette quête, qui est à la fois quête de l’individualité et sensation d’étrangeté devant sa propre appartenance au genre humain, se déploie toujours dans une temporalité épaisse, touffue, dermique : c’est une physiologie du passage du temps, ce temps dont les personnages ont toujours le sentiment qu’il les a dominés, parfois vaincus, attisant chez eux le regret de n’avoir su le tordre à leur volonté ou à leurs rêves. D’où ces humains laconiques, engourdis, vécus, s’habitant peut-être moins qu’ils ne se voient déambuler dans la vie, répétant leurs erreurs ou leurs échecs avec l’implacable sensation d’y être acculés. Il y a d’ailleurs dans l’écriture de David Vann comme un écho à Raymond Carver, peut-être cette manière impressionniste de saisir la profondeur humaine en évoquant ses seuls contours, en redonnant au moindre raisonnement, au moindre geste, son trouble essentiel et poétique, en laissant toujours planer la sensation d’une main invisible.

Le drame que met en scène Désolations (auquel j’aurais préféré, d’ailleurs, que l’on conservât le titre originel de Caribou Island), est le syndrome parfait de cette humanité que taraude l’indicible et insoluble tension de l’existence, comme douée d’une prescience de la tragédie, empêchée dans ses propres mouvements par le simple handicap que constitue le seul fait de vivre, avec soi ou les autres. L’individu vit une vie qui ne lui ressemble pas ou à laquelle il n’avait pas aspirée, les couples ne retrouvent plus la sensation, pas même l’idée, de leur origine : les êtres échouent autant à déployer leur singularité qu’à trouver le moindre miroir en l’autre. Il y a un mouvement permanent entre le désir naturel de l’homme et sa construction raisonnée de la vie. Gary ne réalisera pas davantage son rêve d’enfant qu’Irene ne transcendera le drame qui préluda à son existence ; l’amour et le dévouement de Rhoda n’auront pas plus d’effet sur la destinée de ses parents qu’elle ne parviendra elle-même à s’extraire de la vie qu’ils menèrent ; Carl échouera autant à trouver son chemin qu’à se ranger dans la société des hommes.
 
L’Alaska, dont David Vann est originaire et où il fait évoluer ses personnages, n’est pas étranger à l’impression que ceux-ci donnent d’être incessamment à la recherche de leur propre souffle. C’est ici que l’humain et la nature conversent, en une sorte de commerce prudent qui tient autant du défi que de l’osmose. L’homme ne se bat pas tant contre qu’avec sa nature : il cherche moins à la discipliner qu’à exhausser en lui l’optimisme nécessaire pour s’y mouvoir. D’où la beauté pathétique de son impuissance, où réside aussi sa poésie. David Vann excelle à dépeindre et désosser ce fatalisme, son écriture lente, ses descriptions minutieuses, sa pénétration psychologique, la concision de ses rebonds, donnent un éclat décisif et assez exceptionnel à la brutalité des scènes où, soudain, quelque chose vient à basculer. Celle qui ouvre le livre est à cet égard une belle leçon de littérature : ce qu’elle a de terrible en soi est d’autant plus saisissant que résident déjà, en sa concision rétrospective, non seulement l’insoluble de l’existence, mais toute la science narrative de David Vann. Qui va jusqu’à signer le petit chef-d’oeuvre dont Sukkwan Island aura été l’esquisse.

Article paru dans Le Magazine des Livres - N° 32, mai 2011

lundi 22 août 2011

David Vann, Sukkwan Island


Le silence éternel, etc. 
Marc Villemain 

Éditions Gallmeister
Voilà un livre qui n’est pas loin de me laisser muet. Parce que je ne suis pas sourd : j’entends bien que ce que j’ai lu peut être vu comme un appel au silence, amer, incertain, davantage que comme une invite à une parole qui ne saura jamais rendre compte du climat d’étrange nature où David Vann nous oblige à plonger. L’histoire fait depuis longtemps rêver les hommes : Jim, las de la ville et de sa propre vie, emmène son fils, Roy, treize ans, vivre toute une année dans une île d’Alaska dépeuplée de tout, à commencer d’humains. C’est le rêve du père, le rêve réalisé, ce retour à la sainte nature, cette folle et belle et primitive éthique, au fond, où se tourne l’homme de la civilisation lorsqu’il se sent lui-même dépeuplé, désertique, solitaire en cette terre, lorsqu’il se voit y perdre pied jusqu’à ouvrir grand les portes d’un ailleurs où recommencer les gestes d’antan, ceux de l’humanité naissante. Se dénuder de l’existence, recouvrer le fil rompu et puiser à l’origine de ce que nous fûmes, enfin refaire le trajet à l’envers pour repartir – en mieux, si c’est possible. « Nous y voilà, dit son père. Pour sûr. Et tous deux, au beau milieu de la nature, ne connaissaient pas les folies de l’humanité et vivaient dans la pureté. On dirait la Bible, Papa. » Mais la nature a de ces caprices que le biblique néglige, et ce sera dur : dramatique. A sa foi le père s’accroche, quitte, le jour, à essuyer les larmes de la nuit. Ces larmes qui tétanisent le fils impuissant, et qui, peut-être, expliquent que, lui aussi, il s’accroche. Avec, tout de même, « l’impression qu’il était seulement en train survivre au rêve de son père. »
 
Il n’y a pas grand-chose d’autre à raconter que cela. Que cette lente introspection d’un père qui ne sait plus y faire avec la vie et d’un fils qui n’en a pas encore la possibilité, que l’inexorable élan vers la chute – entrecoupée, en une même pas page, deux seuls et fulgurants paragraphes, d’un imprévisible où se concentrera l’absolu contentement du lecteur, son plaisir suprême, suprême car équivoque, à se sentir piégé, condamné à relire tout ce qui précède, et à découvrir tout ce qui vient, à l’aune de cette seule et décisive entaille. Tout cela dans un style sans histoire, presque terne et sans mémoire, à l’image d’une humanité dont on traque ici la grandeur impossible, l’inextinguible soif de fuite, l’interdit du remords. Et ce n’est pas la fin de l’histoire, un peu maladroite, peut-être superflue, qui suffira à ôter la moindre qualité à ce premier roman de toute beauté.

Traduit de l’anglais (américain) par Laura Derajinski Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 25, juillet/août 2010