mercredi 23 novembre 2011

Thomas Vinau, Nos cheveux blanchiront avec nos yeux

Tu es cendre et sur cette cendre
Marc Villemain

Alma Éditeur
Il est singulier que la naissance (que je salue) d’une maison d’édition, en ces temps de conquérante technophilie, donne non seulement lieu à la fabrication de petits objets taillés dans de l’épais et rugueux papier, couverture nue et cartonnée sans souci aucun de clinquance, mais aussi, d’emblée, à un registre littéraire qui soit aussi écarté des engouements du temps. Quoique l’on pourrait tout aussi bien, à rebours, considérer ce tropisme comme l’expression d’une certaine tentation bobo, de celle qui vante et promeut l’authenticité, mot-clé des critères culturels de l’époque. Il y a bien, parfois, dans le texte dont il est ici question, quelque afféterie qui, en longeant les bords de la chanson dite à texte, pourrait y faire songer, toutefois il serait très indu d’y résumer la prose de Thomas Vinau, qui, par bien des aspects, ne relève pas tant du roman que d’une litanie poétique mise en roman.

Si la poésie a quelque accointance avec le monde des couleurs, celle de Nos cheveux blanchiront avec nos yeux est incontestablement celle de la cendre. La cendre, cette couleur où nos vies iront se résoudre, cette couleur produite en permanence par ce volcan qu’est aussi notre moi, cette couleur enfin dont nous cherchons toujours à renaître. Car ce qui se joue ici est bel et bien un rapport à la vie, considérée sous ses aspects premiers, organiques, intimes et destinaux. Walter, le personnage principal et pour ainsi dire unique, cherche à sa manière le sens de la vie, et le cherche dans cet ancestral mouvement de bascule : partir, revenir. Partir, c’est-à-dire abandonner une existence que l’on dit nôtre et s’en aller vérifier que tel est bien le cas ; revenir, comme on revient s’attacher au port, parce que, finalement, c’était peut-être bien le nôtre. Mais Walter veut s’en assurer, quitte à délaisser quelques temps la femme qu’il aime – de partir lui permettra peut-être de sonder son amour –, pour mieux revenir, ou revenir meilleur, non pas assagi mais empli de ce calme que requiert la conduite d’une existence qui fût consciemment sensible, et de revenir pour se regarder vivre comme père. 

Ce qui est touchant, chez Walter, c’est cette manière qu’il a de ne pouvoir vivre autrement que dans la densité de l’instant, tout en ne pouvant pas davantage vivre sans être à côté, ou par-dessus, les millénaires de l’humanité. Il déambule dans sa propre existence à l’image de l’homme qui, on le sait bien, ne fait sur cette terre que passer. D’où cette prose où l’on perçoit, lovée dans la douceur et la délicatesse, un peu d’écorchure, et que par moments l’on pourra rapprocher d’un Louis-René des Forêts, dans cette manière de dire ou de ramasser le monde en quelques impressions fortes : « On finit seul, en haut de la tour à regarder les choses bouger loin de nous. En rêvant encore, quelques matins de grande forme, de se frotter le visage dans la terre et l’herbe mouillée. Comme un chien. » Thomas Vinau use davantage du susurrement que de la parole – un peu à la manière de Chet Baker, qui d’ailleurs passe ici, parmi tant d’autres ombres. On pourrait également invoquer Christian Bobin, sa manière de recueillir ces événements de la vie qui n’en sont pas tout à fait mais qui pourtant la pétrissent, la colorent, l’épaississent. « J’ai de l’amour à revendre pour la nature périssable et du dégoût à offrir à n’importe lequel de mes semblables. Nous sommes des petits chiots qui jouent à déchiqueter le monde », se dit Walter comme en écho à La folle allure de Bobin, ce : « nous sommes des ânes qu’un peu de foin réjouit. » Le rapprochement toutefois s’arrêtera là, Vinau délaissant parfois une certaine candeur pour assumer cette part plus sombre qui donne à son livre une tonalité plus inquiète. C’est l’anxiété du père, par exemple, attentif à la vie qui éclot chez son fils, pour finalement se demander : « qu’en retiendra-t-il de tout ce qu’il m’a appris à lui apprendre. » C’est ce sentiment de plénitude où vient se loger la lucidité douloureuse : « L’élégance de ton chignon défait. La lune toute seule dans le ciel. Une noix dans le feu. Finalement la liste est longue des superbes insignifiances qui me tiennent debout. » Ou, encore, cette incrédulité face à l’amour de l’autre, ce doute rémanent qui le taraude, jusqu’à croire que « tu es sourde au vacarme de mes défaites. » J’ai pu, parfois, trouver quelques traits un peu faciles ; il n’en reste pas moins que Thomas Vinau nous donne à lire un texte très touchant, écrit avec beaucoup de grâce, d’une profondeur lyrique et mélancolique qui, à n’en pas douter, le distingue.


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