lundi 28 janvier 2013

Servín, Chambres pour personnes seules



Comme un chien
Éric Bonnargent

« Vivre, ce n’est rien d’autre que le cauchemar du suicidaire. »
Chambres pour personnes seules.

Russell Drysdale, Man feeding his dogs
En ce qui concerne l’exploration de la littérature latino-américaine, la collaboration entre les Allusifs (aujourd’hui disparue) et Robert Amutio fut l’une des plus remarquables. Elle permit au public français de découvrir des écrivains encore inconnus chez nous qui jouissent pourtant d’une reconnaissance internationale. Il y a eu Bolaño, Ungar, Sada ou encore Juan Manuel Servin. Né en 1962 dans une famille modeste, Servin a erré dans la clandestinité aux États-Unis, en Irlande et en France. Il y a connu la misère et le désenchantement. Aujourd’hui écrivain et journaliste, Servin pose un regard désabusé sur son pays à propos duquel il écrit sur son blog : « El futuro es un concepto anacrónico en un país como México. » Chambres pour personnes seules illustre parfaitement cette idée…

« Il me manque quelques haines. Je suis certain qu'elles existent ». Cette citation de Céline qui sert d'exergue à Chambres pour personnes seules résume à elle seule la personnalité d'Edén Sandoval, le narrateur. Élevé à la dure par un père dans les quartiers les plus misérables de Mexico DF, Edén traîne sa rage dans l'existence, allant de petit boulot en petit boulot sans plus le moindre espoir de stabilité depuis que Mari l'a quitté. Incapable de se fixer et ne possédant pour seuls biens que quelques livres, quelques vêtements et un vieux poste de télévision portatif à moitié déglingué, Edén aménage, au gré de ses pérégrinations, dans différents petits hôtels interlopes de la périphérie. Lorsqu'il quitte son poste d'homme d'entretien en début d'après-midi, Edén hante les salles de cinéma où, hagard, il peut regarder plusieurs fois de suite un film que, de toute façon, il connaît déjà par cœur. Et, lorsqu'il est mis dehors, il tue le temps en fumant et en buvant devant sa télévision. Il s'agit certes de tuer le temps, mais aussi et surtout de faire taire toute cette haine qui bouillonne en lui. Edén est un condensé de haine : haine de son patron, haine de sa famille, haine des autres et, bien entendu, haine de soi. La haine le caractérise tellement qu'elle forme autour de lui comme une sinistre aura tenant à distance les emmerdements.
C’est protégé de cette aura qu’il n’hésite pas errer ivre dans la zone, no man’s land aux exhalaisons d’urine où règne la violence et se multiplient les assassinats plus ou moins gratuits :

« Moi, avec des cigarettes et de l'alcool. Moi, debout au milieu de la rue tourné en direction de cette cuvette. Moi, indécis sur le chemin à prendre, mais ému comme lorsqu'on voyage pour la première fois. Moi, prisonnier de moi-même, ne trouvant pas de valeur à mes années passées ou à un projet futur. Moi, seul dans la nuit où les nuages denses offrent une ombre éclairée par la lune qui point à l'extrémité des voies. »

Ses pas le mènent jusqu’à un terrain vague où a été aménagée une arène vers laquelle se dirige une foule de paumés. Les grognements ne laissent aucun doute : des combats de chiens clandestins. Mieux encore que Harry Crews dans La foire aux serpents, Servín réussit à décrire toute l’horreur de ces combats dont on se demande où elle est la plus présente : dans l’arène ou dans les gradins.  La sauvagerie des chiens et la fureur des combats décrits dans ses moindres détails n’ont d’égales que celles des spectateurs. C’est le règne de la bête. Tout ce qu’il y a de plus bas en l’homme se manifeste ici et pour éviter que les propriétaires des chiens ne trichent en enduisant leur animal de poison ou de couches de graisse mêlées de verre pilé, ils sont obligés de les lécher avant chaque combat. Quant aux chiens vaincus sans être tués par leurs adversaires, ils sont achevés à coup de tuyau par leur propriétaire.
Les combats se succèdent, les cris et les odeurs de sang sont de plus en plus forts jusqu’à ce qu’apparaisse un homme avec un bull anglais « qui avait l’air d’un monstre préhistorique. » L’animal est si terrifiant que personne n’accepte le défi, même lorsque l’homme propose des combats à deux, trois chiens contre le sien. L’homme propose alors vingt mille varos à l’homme qui affrontera et vaincra son molosse…

« Mon sang bouillonnait et j’étais sur le point d’exploser, comme si le défi m’avait été lancé en face. Mon orgueil était blessé de savoir que je me trouvais au beau milieu d’énergumènes qui maintenant n’avaient même pas le courage de donner un prétexte quelconque. Ils restaient silencieux, comme mes collègues de travail lorsque le chef les engueulait en les menaçant de leur enlever le boulot, comme s’il n’y avait pas d’autres moyens de gagner ce salaire de misère.
Le parieur, accroupi, caressait son chien et exhibait une liasse de billets attachés par un élastique. Je l’ai haï parce qu’il se croyait le plus fort et parce que c’était un fanfaron, certain que sa proposition allait être refusée et que son orgueil allait s’en tirer intact. Même comme salaud, il allait s’en tirer.
J’avais les mains en sueur. Mon émotion suivait le fil d’une lame de rasoir. Je savais que personne ne m’en voudrait si je ne répondais pas au défi, personne ne me connaissait, j’étais une tache de plus parmi tant d’autres, qui est-ce que ça intéresserait ce que j’allais décider ? […] Je n’ai pas dit un seul mot. J’ai sauté par-dessus la petite clôture et fait quelques pas en direction du parieur. Je me suis arrêté brusquement, le regard fixé sur l’animal. Les murmures bourdonnaient dans mes oreilles comme lorsqu’on est sur le point de s’évanouir. »

S’ensuit un combat entre deux bêtes enragées et c’est la plus enragée, Edén, qui tuera l’autre. Violemment assommé par le parieur furieux et affaibli par ses multiples blessures, Edén ne se réveillera que plusieurs jours plus tard dans son lit, soigné par sa voisine et son fils arriéré mental. Il n’est évidemment pas question de la remercier : rien n’est gratuit dans les bas-fonds. Cette aide providentielle ne peut qu’éveiller le soupçon et cela d’autant plus qu’elle s’offre violemment à lui. Peu à peu, Edén reprend cependant des forces, presque à regret, car, contrairement à l’existence, « le bon côté des cauchemars, c’est que l’on peut se réveiller. » Renvoyé de son boulot à cause de son absence, Edén se met au service de sa logeuse qui l’exploite impunément et il n’a dès lors qu’une obsession : se venger du parieur. Il ne s’agit pas pour lui de récupérer le fric, mais simplement de faire exploser sa haine afin de sauver la dignité qu’il avait gagné au combat ; les hommes sont des chiens et ils se divisent en deux catégories : les forts qui combattent, les roquets qui se résignent à leur propre lâcheté :

« Pendant tout ce temps, je pensais à l’existence d’un Dieu, le Dieu de la revanche. Mon propre Dieu. Et ça m’était égal de parcourir le quartier dans tous les sens pourvu que je parvienne à mes fins. Une revanche, légitime, contre ce coup de matraque sur la tête, qui trahissait l’acte qui m’avait rendu différent de la masse excitée et lâche, et supérieur à la férocité de n’importe quel chien de combat. »

Après s’être défoulé sur un pédé dans un cinéma, Edén, grâce à Felisa qui lui a donné l’adresse, retrouve enfin le parieur. Celui-ci a beau être en train d’entraîner un chien, rien ne peut l’arrêter. À son retour dans la colonia, il est arrêté par la police : sa vieille propriétaire a été étranglée et ses économies ont disparu. Le piège s’est refermé. Il aurait dû se demander plus tôt pourquoi Felisa avait tant attendu pour lui livrer l’information tant désirée. Dans son emportement, il a oublié que si les hommes sont des chiens, les femmes sont des serpents :

« J’aime les serpents, parce qu’ils ressemblent aux femmes. Toujours aux aguets, insaisissables, sédentaires. Souvent mortels. Des vipères se reposant de longues périodes, récupérant leurs forces, quittant leurs repaires à la recherche d’une proie et la harcelant sans trêve, avec ténacité, jusqu’à ce que leur victime se retrouve sans défense. Vipères et proies savent que les lieux où elles survivent sont les mêmes, aussi les unes pourchassent-elles rarement les autres. Les vipères dévoilent leurs intentions par des mouvements sensuels et se fichent de tout ce qui ne suscite pas leur intérêt. […]. Leur nature toute de ruse nous fait croire qu’elles ont besoin de protection, bien qu’elles soient plus fortes que nous. Peut-être parce qu’elles changent de peau. »





J.M. Servín, Chambres pour personnes seules. Traduction de Robert Amutio. Les Allusifs. 16 €

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