mercredi 30 mars 2011

Christoph Meckel, Mon Père et Ma Mère

Deux en un
Éric Bonnargent


Van Eyck, Les Epoux Arnolfini.
Après Rome regards de R.D. Brinkmann, Albert Angelo et Les Malchanceux de B.S. Johnson, c’est un nouvel OLNI que nous proposent les éditions Quidam. Si le lecteur cherche une quatrième de couverture, il n’en trouvera pas : cet ouvrage a deux premières de couvertures, et sur chacune d’elle un titre : Mon Père, d’un côté et Ma Mère, de l’autre. Seuls le sous-titre, Portrait-robot, et le nom de l’auteur, Christoph Meckel, sont identiques. Bien que ces deux romans aient été écrits à 22 ans d’intervalle, le souhait de Christoph Meckel était qu’ils soient publiés sous forme de diptyque. C’est enfin fait.
Alors que Mon Père a été écrit après la mort de celui-ci en 1969 et publié du vivant de sa femme, Christoph Meckel a attendu le décès de sa mère pour reprendre et publier Ma Mère. « Je n’ai pas aimé ma mère », écrit-il. C’est en effet un portrait sans concession qu’il trace de cette femme incarnant « la certitude et le droit » et, à travers elle, d’une certaine bourgeoisie allemande, prussienne, pourrait-on dire, protestante et rigoriste. Sa mère, jusqu’au dernier souffle, n’a eu qu’une obsession : être belle et convenable. Elle a préféré bien élever ses enfants plutôt que les aimer :

« La beauté de la mère n’était, pour un enfant, d’aucune valeur. Son esprit raffiné ne réchauffait pas un cœur ouvert. Son apparition sans conséquence n’apaisait pas. Le fait que rien ne fût transmis blessait seulement. En l’absence d’événement, l’âme restait vide. Que la mère possède le droit de ne rien devoir communiquer était incompréhensible et déclenchait l’épuisement. […] Elle communiquait son absence de nature, son absence constante de naturel. »

Ce portrait-robot est sans concession, très dur. Christoph Meckel l’a écrit presque par devoir, parce qu’étant absente de celui consacré à son père, ses lecteurs ont cru qu’elle était une femme douce et aimante. D’une certaine manière, ce très beau texte a été écrit pour rendre justice à son père, un père que la mère n’a pas voulu reconnaître à la lecture de Mon Père qui, plus qu’un très beau texte, est un très grand texte :

« J’aurais bien aimé le connaître en homme ouvert, un tant soit peu ouvert et beaucoup plus libéré. J’aimerais pouvoir inventer en sa faveur, fabuler et user de sortilèges pour lui. À regret, je le laisse à la merci de ses faiblesses, de son affaiblissement jusqu’à la mort, de ses échecs. À regret, je le laisse à la merci de ma critique. Le souvenir hésitant cherche son être profond, il en saisit des bribes et en fait de la prose. »

Jamais dans le portrait de son père, Christoph Meckel ne sombre, comme c’est trop souvent le cas avec ce genre d’exercice, dans la mièvrerie ou la rancœur. Né en 1907, le père a une personnalité psychorigide. Son quotidien est maladivement planifié et la peur du néant le pousse à noter ses moindres pensées, ses moindres faits et gestes, de telle façon qu’il peut, après bien des années, se souvenir de la façon dont il était habillé tel ou tel jour, du temps qu’il faisait :

« Mon père gérait son existence avec sérieux et minutie. Tout son vécu couché sur le papier. Il archivait. Il amassait et préservait avec sagacité. Ordonnait, empilait, entassait, reliait, classait et conservait. Se souvenait, triait, filtrait et rassemblait. »

Le père était poète de profession. Alors que pour certains la poésie est une vocation, elle n’a jamais été pour lui autre chose qu’un métier. Il a fait carrière en poésie comme d’autres font carrière une administration. Laborieux, le père n’a jamais été qu’un poète médiocre englué dans un classicisme et un romantisme poussiéreux. Goethe est resté pour lui la référence et le summum de la modernité :

« Son travail ne contenait aucune pensée, aucune représentation, aucune idée du monde ou de l’humanité qui dépassent les concepts traditionnels de pays natal, patrie, honneur, femme et enfant et l’éphémère de toute chose d’ici-bas. Ses points de vue sur l’art étaient classiques et culminaient dans d’humbles formules telles DIGNITÉ DE L’ESPRIT et VALEURS ÉTERNELLES. »

Mais ce n’est ni le poète, ni le père autoritaire capable d’infliger de terribles corrections à ses enfants qui intéresse particulièrement Christoph Meckel. Ce père-là dont il sera inévitablement question n’est pas à l’origine de ce portrait-robot. Pour l’auteur, il n’a jamais été question de s’intéresser à son père en tant que père et pour la seule raison qu’il était son père. La sphère privée n’a rien à voir avec la littérature. Ce qui a poussé Christoph Meckel à écrire sur son père, c’est, après sa mort, la découverte de ses carnets de guerre. En les lisant, il a fait la connaissance d’un homme dont il ignorait tout du comportement pendant la montée du nazisme, puis pendant la guerre. Comme de nombreux jeunes Allemands, il avait bien entendu interrogé son père, mais celui-ci avait toujours prétendu s’être tenu à l’écart du régime nazi et, pendant la guerre, avoir parfois désobéi à ses supérieurs.
La réalité fut bien autre… Il est vrai que le père n’a jamais pris la carte du parti national-socialiste. Mais, comme beaucoup d’Allemands, il a laissé faire. Dans Pardonnez ?, ce n’est pas seulement aux bourreaux que Vladimir Jankélévitch refuse de pardonner, mais aussi aux Allemands car ils n’avaient aucune mauvaise conscience alors que, contrairement à ce qu’ils pouvaient prétendre, ils étaient au courant. Le père est l’un de ces porcs[1] dont parle le philosophe français :

« Tandis que Brecht, Döblin et Heinrich Mann émigraient, que Loerke et Barlach étouffaient à en mourir en Allemagne, alors que Dix et Schlemmer vivaient dans la clandestinité, cachés dans des villages du Sud de l’Allemagne, que des musiciens, des scientifiques et des metteurs en scène disparaissaient, que des collègues étaient diffamés, persécutés et censurés, les livres brûlés et les tableaux confisqués, il écrivait de la poésie traditionnelle et construisait une maison dans laquelle il voulait vieillir. Il paraissait à peine avoir eu connaissance de l’exode des juifs, des communistes et des intellectuels, de la disparition brutale ou progressive de l’ensemble de l’avant-garde. Alors que les SA défilaient, que le Reichstag brûlait, qu’il était lui-même témoin de déportations (il fut interrogé par un commando qui fouilla ses livres), il continuait à écrire récits et poèmes dans lesquels l’époque était absente. Il n’était pas le seul à avoir cette attitude. Il est étrange de voir que toutes sortes de gens de lettres de sa génération (toute une phalange de jeunes intellectuels) ont continué à vivre hors de leur temps. On s’isolait dans les poèmes sur la nature, on se recroquevillait dans les saisons, l’éternel, les valeurs pérennes, l’intemporel, la beauté de la nature et de l’art, dans des images consolatrices et dans la croyance que les misères passent avec le temps. Il était ambitieux, sportif, en donne santé et sans expérience, et il devait se faire un nom. »

Ce qui fait du père un sujet d’intérêt littéraire, c’est qu’il est représentatif de ces intellectuels qui se sont compromis avec le nazisme. Leur lâcheté a consisté à se détourner de la réalité d’une situation « au nom de l’art ». La politique, écrit plusieurs fois le père, est affaire de destin. Le destin est un « concept disponible et bon marché » qui permet aux hommes de mauvaise foi de « vivre dans l’inaction complète »[2] et ainsi de se déresponsabiliser. Non seulement ce qui doit arriver arrivera sans qu’on ne puisse rien y faire, mais le poète, dans les hautes sphères de l’Esprit, méprise ces contingences humaines, trop humaines. N’étant pas nazi, le père regrette le sort infligé aux Juifs, mais il a une carrière à mener et n’hésite donc pas à se rendre à des soirées mondaines en présence de dignitaires du régime ou des Jeunesses hitlériennes.
Pendant la guerre, l’attitude du père s’empire. L’esthète cède la place à l’officier nationaliste, si fier de la grandeur allemande qu’il sacrifiera ses hommes au nom d’un code de l’honneur absurde. Après avoir plusieurs années dans un camp de prisonniers en Algérie, le père rentre, plus sombre que jamais. Son attitude est de nouveau symptomatique : il reconnaît la faute collective de l’Allemagne, mais s’estime individuellement innocent et, comme de nombreux bourreaux à Nuremberg, considère qu’il n’a alors fait que son devoir de soldat. Cette culpabilité non avouée le ronge pourtant, elle le pousse à aider avec ostentation des œuvres caritatives et même à soutenir le SPD, le parti social-démocrate allemand.
Le père est un bien triste personnage… Il n’est ni un salaud, ni un homme bon. Il n’est qu’un médiocre et un lâche, si conscient de ses faiblesses qu’il a longtemps envié son fils au point de tenter de le détourner de l’écriture. Lorsqu’il a compris qu’il était meilleur écrivain que lui ne l’avait jamais été, sa mélancolie s’est encore accentuée. Qu’aurait-il pensé de ce portrait-robot ? Se serait-il reconnu ? L’écrit est une chose, la réalité en est une autre ; Christoph Meckel en est bien conscient :

« Écrire sur un homme signifie : détruire la réalité de sa vie pour la réalité d’une langue. […] Que reste-t-il de l’homme vivant ? Quelle sera la partie visible de lui dans le mécanisme des phrases ? Peut-être une idée de son caractère, les contours fuyants ou fixes d’un portrait-robot. Sans inventer, on ne s’en sort pas. De sa personne, je n’ai rien inventé, mais choisi et condensé (impossible de représenter sans jauger). J’ai fait des phrases, donc : inventé une langue. Inventer révèle et dissimule l’homme. »

Les mots livrent la structure de l’être, ils ne peuvent en faire vibrer la chair. Une biographie est toujours impossible et Christoph Meckel a eu la modestie de se contenter d’un portrait-robot. Ma Mère et Mon Père constituent un diptyque œdipien d’une étonnante lucidité. À travers l’histoire de ses parents, c’est l’histoire honteuse de l’Allemagne qui est examinée, non pas à partir de la figure presque éculée du bourreau, mais à partir de celle de l’homme ordinaire, de l’Allemand moyen, peut-être pas aussi coupable que le premier, mais aussi responsable.




Christoph Meckel, Mon Père et Ma Mère. Traduction de Florence Tenenbaum-Eouzan et Béatrice Gonzalés-Vangell. Quidam Éditeur. 20 €




[1] Les porcs et les truies désignent, dans le texte de Vladimir Jankélévitch, ces Allemands qui continuent à vivre tranquillement sans avoir le moindre remords : « Quand le coupable est gras, bien nourri, prospère, enrichi par le « miracle économique », le pardon est une sinistre plaisanterie. Non, le pardon n’est pas fait pour les porcs et pour leurs truies. » (« Pardonnez ? » in L’Imprescriptible)
[2] La formule est de Cicéron au chapitre XII du Traité du destin. Il y dénonce ce qu’il appelle l’argument paresseux. Cet argument consiste à dire qu’il ne sert à rien de se donner du mal ou de lutter puisque ce qui doit arriver arrivera.

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