mercredi 7 décembre 2011

Julio Ramon Ribeyro, Proses apatrides


Ce que Ribeyro réfléchit
Marc Villemain

Editions Finitude
L’esprit est parfois plus pénétrant, plus désarmant aussi, lorsque, de petites choses, il en vient à conclure de plus grandes : il peut y avoir davantage à déduire du geste d’un homme qui se penche et ramasse un escargot pour lui faire traverser la route que de ses vastes réflexions sur l’origine et la destination de l’humanité. C’est un peu ce que l’on éprouve à la lecture de ces textes, dont l’auteur nous dit qu’il leur « manque un territoire littéraire qui leur soit propre », et pour cette raison joliment baptisés proses apatrides.

Juan Ramón Ribeyro, dont Mario Vargas Llosa disait qu’il était un « magnifique conteur, un des meilleurs d’Amérique Latine et probablement de la langue espagnole », demeure méconnu en France ; aussi est-il heureux que les éditions Finitude contribuent (après Gallimard) à combler cette lacune. Écrits sur une période de trente ans et regroupés sans ordre chronologique apparent, ces deux cents textes n’ont pas seulement le charme un peu distrait du kaléidoscope : loin de cette facilité, la cohérence interne du livre réside toute entière dans la fragmentation même, dont on pourrait dire qu’elle répand deux cents éclats d’un miroir que l’on aurait brisé. Moyennant quoi, c’est la vie toute entière qui y passe, égrenant tantôt ses maigres mobiles d’espérance, tantôt ses innombrables motifs d'accablement. Si ceux-ci, au fil du temps, prennent assez fatalement le dessus, ce n’est jamais, pourtant, sans que subsiste une verve dont on se dit qu’elle doit beaucoup à une sorte d’effarement devant le monde : « n’être plus que la vitre à travers laquelle la vie nous pénètre, intacte », écrit Ribeyro dans ce quiressemble souvent un éloge de la langueur et de la contemplation. D’où ces moments, toujours très beaux, lorsque, davantage qu’il ne va vers lui, c’est le monde qui vient à Ribeyro – les corps morts de ces deux pigeons, dans la rue, qui le font glisser dans un état de sidération mélancolique : « La vie s’est retirée d’eux. Mais où s’est retirée la vie ? ».

Cette sensation d’être vécu, bien que n’ayant d’autre « aventure » à vivre que la vie, est à l’origine de son inspiration d’écrivain : « Le papier peint d’un mur que nous avons vu dans notre enfance, un arbre à la tombée du jour, le vol d’un oiseau, ce visage qui nous a surpris dans le tramway, peuvent avoir plus d’importance pour nous que les grands événements du monde. » Ribeyro ne se contente pas de promener son miroir sur les bords du monde, il est le miroir : chaque geste, chaque son, chaque couleur, chaque circonstance le nourrit, sans qu’il puisse véritablement y marquer de résistance. Le monde est une source intarissable, d’où il appert que « l’art ne se nourrit que de ces choses qui continuent à vibrer dans notre mémoire » : l’en-soi de la vie ne s’affecte que de ce qui est en dehors de soi. Mais cette manière viscérale que l’esprit a de se tenir impitoyablement ouvert charrie aussi son lot d’épuisement et de découragement. L’écriture ne vient d’ailleurs que pour témoigner de cet implacable nécessité – « Où commence le bonheur, commence le silence. »

L’écriture de Ribeyro est donc très touchante, tant elle témoigne des aspects les plus instinctuels de son être-au-monde, mais aussi de cette distance que l’homme de culture parvient à mettre avec lui-même – l’ironie comme vecteur de l’intelligence et comme indice du malaise. Qu’est-ce qui nous conduit à emprunter telle voie plutôt que telle autre ? qu’est-ce qui fait que nous sommes ce que nous sommes ? pourquoi suis-je celui-ci, non celui-là (que j’aurais pu être aussi) ? Ici, la vie commande. Sans montrer d’insatisfaction particulière, sans rien rejeter de ce qu’il fait ou de ce qui lui arrive, Ribeyro s’efforce de continuer à vivre malgré ce qu’il sait de la vie et de lui, malgré l’impression persistante de hiatus, malgré l’impression d’être « parvenu au maximum de [son] élasticité », malgré l’impossibilité où il se trouve de vivre comme il l’aimerait : « Il y a en moi un côté primitif ou une certaine démesure qui me conduisent fréquemment à l’excès, et qu’une santé précaire, plus qu’une décision de mon intellect, m’a forcé à étouffer peu à peu. Je suis un hédoniste raté. » L’on sait bien, certes, comment tout cela se termine. Aussi ne peut-on rester insensible aux paradoxes de cet esprit suffisamment averti, observateur et complexe pour éprouver une assez grande indifférence à la vie et un fort et noble désir d’existence – « Pour aller là où tu dois aller, choisis les rues où ne souffle pas le vent glacé du nord. Mais toutes les rues qui mènent à ce lieu sont balayées par le vent glacé du nord. »

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