jeudi 14 juin 2012

Paris Noir

Noir, c’est noir
Éric Bonnargent

Jacques Monory, La Voleuse n°4
Asphalte est une nouvelle maison d’édition indépendante née en 2010. Ses fondatrices, passionnées de contre-culture, ont décidé de construire un catalogue consacré à la littérature urbaine. En juin dernier est paru le premier titre : Paris Noir, un recueil de nouvelles sélectionnées par Aurélien Masson, le directeur de la “Série Noire” de Gallimard. Ce livre a d’abord été publié aux Etats-Unis dans une collection ayant pour but d’« appréhender la réalité sociale d’une ville par le prisme de la littérature. » Et c’est bien de cela qu’il s’agit. Les nouvelles ici réunies ne pourraient pas se passer ailleurs qu’à Paris, la capitale jouant dans chacune d’elles un rôle essentiel.
De nouvelle en nouvelle, le lecteur accompagne les personnages de ce recueil dans différents quartiers de Paris, chacun d’eux ayant une atmosphère propre parfaitement rendue par les auteurs sélectionnés par Aurélien. Avec Marc Villard, nous sommes plongés dans la sordide ambiance de la rue Saint-Denis où une putain forcément antillaise tente d’échapper à des flics ripoux. Chantal Pelletier nous fera frissonner de l’affection qu’une journaliste culinaire sadique porte à son amant ligoté quelque part à Ménilmontant. Salim Bachi, lui, invite à suivre dans le Quartier Latin l’épopée sanglante de deux frangins, deux Beurs de banlieue, l’aîné, cultivé et fin, parlant à son puîné d’Abélard et de Dante. Jérôme Leroy nous ramène rive droite, du côté de la Gare du Nord, pour assister à quelques règlements de compte entre barbouzes. Du côté de Daumesnil, Laurent Martin nous montre qu’il n’est pas forcément bon de retrouver son amour de jeunesse. Après avoir suivi les tribulations du détective privé de Christophe Mercier, nous verrons d’un autre œil les fêtes de Noël, même sur les Grands Boulevards. Par contre, grâce à Jean-Bernard Pouy, nous éprouverons sans doute un peu plus de sympathie pour les garçons de café de la Place des Vosges. Dans les jardins de Belleville, Dominique Mainard nous montre que la mort attend les jeunes filles qui rêvent de gloire télévisuelle. La seule nouvelle un peu décevante de ce recueil est signée Didier Daeninckx : elle montre les conséquences funestes du 11 septembre 2001 du côté de Montorgueil. Patrick Pécherot remonte plus loin dans l’histoire à travers les méandres de la mémoire d’un ancien résistant alors qu’entre Bastille et Oberkampf, DOA nous apprend l’art de la patience aux côtés de putes de luxe liées à la mafia russe. C’est, à mon sens, la meilleure nouvelle qui clôt ce volume, une nouvelle intitulée No comprendo l’étranger signée Hervé Prudon. Le narrateur, en attente des résultats de sa biopsie, perd la boule rue de la Santé, « cette rue joyeuse comme un pot d’échappement [qui] part du Val-de-Grâce (hôpital militaire) et [qui] finit rue d’Alésia » où seul un homme comme Beckett, dont l’ombre hante ce texte, a pu avoir l’idée d’y emménager volontairement.
Que les auteurs nous entraînent dans les quartiers chics ou dans les quartiers populaires, qu’ils nous fassent suivre les péripéties d’un garagiste ou d’un sound designer, ils parviennent tous à faire revivre la capitale, à en restituer le charme qui, comme le signale Aurélien Masson dans son introduction, est mis en danger par la muséification. Paris Noir nous montre que Paris n’est pas encore un parc d’attraction pour touristes ou cadres fortunés. Pour ceux qui en douteraient, ce recueil contient un concentré d’esprit de Paris.
Notons enfin que figure dans cet ouvrage une playlist proposée par les auteurs afin d’accompagner notre lecture. Celle-ci peut être directement écoutée sur le site des éditions Asphalte : http://asphalte-editions.com/blog/




Paris Noir. Nouvelles choisies par Aurélien Masson. Asphalte Editions. 20 € (disponible en Folio)







Article paru dans Le Magazine des Livres


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