vendredi 26 octobre 2012

Manuel Candré, Autour de moi



Journal d’un deuil
Éric Bonnargent



Mike Kelley, Beverly Edmier


La mort d’un proche, explique Vladimir Jankélévitch dans La Mort, nous oblige à survivre dans un monde marqué du sceau de l’absence. Le deuil cesse lorsque l’on a réussi à se réapproprier matériellement et affectivement le monde, lorsque l’absence du disparu cesse d’être omniprésente. Plus le proche nous était proche, plus le deuil est long et compliqué à réaliser. S’il est impossible à un parent de se remettre de la perte d’un enfant, il est difficile pour un enfant de se remettre de la mort de ses parents.
Ayant perdu sa mère très jeune, Manuel Candré propose aux lecteurs d’assister à un travail de deuil sans complaisance ni voyeurisme. Autour de moi se présente en effet sous la forme d’un journal tenu entre l’été 2007, au moment où la douleur ressentie par le narrateur a atteint son paroxysme, et l’automne 2010 où il parvient enfin à s’en défaire. La démarche de Manuel Candré n’est pas analytique, mais impressionniste. Les dates ordonnent certes le temps qui passe, mais l’auteur/narrateur ne reconstruit pas artificiellement la chronologie de ses souvenirs : il les laisse surgir de manière aléatoire, se tenant « là comme dans une éternité qui réclame d’être accomplie », submergé par des émotions, des images et des réminiscences. Les textes qui se succèdent sont tour à tour drôles, tristes ou émouvants et l’enfance, passée à la campagne, se reconstruit peu à peu par petites touches délicates, rythmée par des jeux, des angoisses (l’hilarant assassinat d’une poule), des déguisements de Zorro, par la vie à la campagne et par la mort, toujours la mort, celle de la mère, bien entendu, mais aussi celle des grands-parents et, peut-être pire encore, celle des animaux de compagnie. L’enfance n’est finalement rien d’autre qu’une éducation à la vie par l’apprentissage de la mort. Parce qu’il ne veut pas tricher avec les émotions, Manuel Candré évoque ses souvenirs par l’emploi d’une écriture dépouillée, minimaliste, sans fioritures. Le monde rural dans lequel il a grandi est à l’image de ces hommes et de ces femmes vivant au bord de la Vauvise : austère et dure. Les coups partent facilement, l’alcool permet de trouver le sommeil. Le père, lui, déjà alcoolique avant le décès de sa femme, s’enfonce toujours plus profondément dans sa dépression :

« Il pleure et il pleure et il parle en même temps déversant devant moi les montagnes de son malheur la mort de ma mère qui a tout foutu en l’air sinon on aurait été une famille heureuse unie avec de l’amour du travail de l’argent mais non il a fallu que ça arrive la mort lui a pris sa femme alors qu’il avait pas trente ans et moi tout petit à élever comment se remettre de ça c’est impossible si on y réfléchit bien. Mon père hoquette, la bouche prise dans un fil de larmes et de salive, cet homme qui a perdu sa femme et sa vie en même temps, malgré tout, ça finit par m’atteindre. Il dit Manuel Manuel c’est dégueulasse et les mots sortent par jets discontinus son corps plié par le désespoir. Il me prend dans ses bras pleurant Manuel je suis seul j’ai personne j’ai besoin de toi j’ai besoin d’aide. Il me serre contre lui en me disant ça, ses larmes me coulent dans l’oreille. »

Sans jamais sombrer dans l’impudeur, comme le genre de l’autofiction pouvait le faire craindre, Manuel Candré nous montre comment l’univers s’est peu à peu reconstruit autour de lui. Le point final en est la preuve.






Manuel Candré, Autour de moi. Éditions Joëlle Losfeld. 11, 90 €








Article paru dans Le Matricule des Anges (sept 2012)

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