lundi 13 mai 2013

Entretien avec Horacio Castellanos Moya

A l'occasion de la sortie de La Servante et le catcheur, le Matricule des Anges à consacré son dossier du mois de mars à Horacio Castellanos Moya. Thierry Guichard a mené l'entretien, mais m'a permis de poser quelques question à l'écrivain salvadorien.

Eric Bonnargent : Comme dans L'Homme en arme, votre personnage principal, le catcheur, est un tortionnaire. Mais à la différence de Juan Alberto Garcia, dit Robocop, qui était une machine à tuer, froide et impitoyable, le Viking est terriblement humain. Il aime, a le sens de la camaraderie, est victime des quolibets de ses camarades et meurt lentement. Malgré lui, le lecteur ne peut s'empêcher d'éprouver de la compassion pour ce barbare. Peut-on dire que votre point de vue sur le mal rejoint les théories d'Hannah Arendt sur la banalité du mal ?
Horacio Castellanos Moya : Je ne sais pas si je rejoins la théorie de la banalité du mal d'Arendt, mais oui je suis convaincu de la quotidienneté du mal ; quand les sociétés sont régies principalement par ses règles (le plaisir de la torture, du crime et celui de provoquer de la douleur), la banalité surgit, car toute routine est banale.

Dans La Mort d'Olga Maria et dans Effondrement, vous donnez la parole à des représentantes hystériques de la haute bourgeoisie. Cette fois, dans La Servante et le catcheur, vous la donnez à une femme du peuple, fidèle et honnête. Pourquoi ce renversement de perspective ?
C'était le personnage qu'il fallait pour le roman. Aussi bien le Viking que Maria Elena avaient déjà fait une apparition en tant que personnages secondaires dans Tirana mémoria (roman non traduit en français) ; mais, dans ce roman-là on ne sait pas qu'il y a eu une histoire entre eux. En développant la partie du Viking, j'ai senti que son contrepoint naturel devait être Maria Elena. C'est comme ça que j'ai développé son personnage à elle, sans savoir que le roman deviendrait la tragédie de sa famille. C'est une femme du peuple fidèle et honnête, mais dont le monde s'effondre et se putréfie. Sa vision fidèle et honnête du monde s'évanouit devant la nouvelle réalité ; c'est pour ça que sa présence était aussi nécessaire dans un roman sur la terreur, sur le mal.


Les opposants à la Junte se cachent derrière des foulards et des secrets ou sont encagoulés avant d'être emmenés au Palais noir pour y être torturés. Les tortionnaires, eux, agissent à visage découvert. Est-ce pour mêler le rôle de bourreau et celui de victime que vous avez choisi de faire de votre tortionnaire un ancien catcheur ayant abandonné son déguisement de pacotille ?
En vérité, on a toujours su au Salvador que certains catcheurs travaillaient comme tabasseurs dans la police. Roque Dalton a même écrit un poème là-dessus. C'était connu de tous. Cela m'a toujours frappé. De plus mon père était un fan de la lutte libre, il nous emmenait même voir parfois des combats dans l'Arène Métropolitaine, et quand nous n'y allions pas, on regardait les combats le samedi soir à la télé. Ce n'est donc pas étonnant qu'un personnage de catcheur soit apparu dans mon roman.

Dans Les Détectives sauvages, Roberto Bolaño fait dire à Abel Romero que si le mal a une cause, il est possible de lutte contre lui alors que s'il n'en a pas, "nous sommes foutus". Pensez-vous que nous sommes foutus ?
Non seulement on est foutus, mais bien foutus.

Traductions Adriana Romero-Nieto et Chloé Brendlé

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