lundi 24 juin 2013

Jean-Louis Bailly, Mathusalem sur le fil


Les vieux
Éric Bonnargent

Jim Skull
Dans Vers la poussière, son précédent roman, Jean-Louis Bailly invitait son lecteur à suivre le lent processus de décomposition d’un cadavre. Les corps de Pierre Cordier et Roger Chabassol, les deux principaux protagonistes de Mathusalem sur le fil, tous deux âgé de 90 ans, sentent déjà la mort et s’affrontent pourtant le temps d’une course à pied dans les rues de leur village normand. Leurs gestes ont trop de rides pour qu’ils puissent se départager, alors Bailly en profite pour se demander quelles « antiques querelles » sont à l’origine de ce « duel navrant. » Tout oppose les deux hommes, le mode de vie, les valeurs, l’un ayant mené une vie aussi dispendieuse que celle de l’autre fut austère. La haine farouche qu’ils ressentent l’un pour l’autre remonte à un piteux incident lors de l’été 1932. Seules des broutilles cimentent les haines domestiques… Mais cette course ne serait-elle pas plutôt « la plaisanterie féroce d’un voisinage pervers » ? Bailly passe au crible de son humour la médiocrité des habitants de cette ville si semblable à Yonville-l’Abbaye. Si Emma Bovary et Homais sont morts depuis longtemps, Céline Jolliet et Éric Perron en sont les dignes héritiers. La première rêve d’amour, mais vendra sa virginité à un réalisateur de films X et le second est si obsédé par les audiences qu’il réalise sur YouTube qu’il invente des scénarios improbables pour arracher les dents de lait de son fils.
Bailly s’interroge sur son art et se demande « surtout aujourd’hui que sur nos écrans toutes les images sont données – et imposées – comment réveiller chez un lecteur l’immémoriale alchimie qui savait transmuer les mots en images ? » Il répond en consacrant plusieurs chapitres aux photographies qui auraient pu illustrer son roman s’il ne les avait pas rejetées à cause de leur incapacité à dire l’essentiel.
Auteur d’un roman en holorimes ainsi que du plus long lipogramme (en « e ») versifié en langue française, Jean-Louis Bailly, éminent pataphysicien né en 1953, montre avec ce nouveau roman que la littérature est quelque chose de drôlement sérieux, que la rapidité des images ne l’a pas encore emporté sur la lenteur des mots.





Mathusalem sur le fil
De Jean-Louis Bailly
Arbre vengeur, 157 pages, 12 €








Article paru dans Le Matricule des Anges (mai 2013)

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