jeudi 5 juin 2014

Enzo Cormann, Pas à vendre

Fin de partie

Éric Bonnargent


Feliu Elias
Né en 1947, Enzo Cormann est surtout connu pour son travail de dramaturge. Pas à vendre est son quatrième roman. Traducteur de polars américains, Sam Nibel, 65 ans, vient de finir sa centième et dernière traduction. En cette soirée de novembre, « ce type chauve un peu flottant » qui a toujours vécu à l’écart a décidé d’en finir. La seringue est prête : « 20 ml de V63, cocktail létal mêlant anesthésique, hypnotique, et curare, son injection en intraveineuse entraîne un coma et une insuffisance respiratoire aiguë, suivis d’une atteinte hépatique ». Il lui reste quelques heures pour faire le point. 
Dehors, au café des Oiseaux, l’agitation s’accroît : l’équipe de France affronte l’Ukraine en vue d’une qualification pour la Coupe du monde. Sam, lui, quitte la compétition, anxieux à l’idée de souffrir, de ne pas avoir le temps de rabaisser sa manche de chemise, de réajuster sa cravate. L’absence de points, l’écriture blanche et l’utilisation de la deuxième personne du singulier renforcent cette impression d’un homme déjà mort qui analyse sa vie, comme s’il s’agissait de celle d’un autre. Sam n’est pas du tout déprimé, il est juste fatigué : « à quoi donc entends-tu mettre un terme ?, le premier mot qui te vient est ENNUI, tu ne te rappelles pourtant pas d’être jamais ennuyé, à moins qu’ennui de soi, désamour propre ?, tu ne veux pas la mort, tu veux le rien, ne veux plus rien vouloir, tes doigts se sont contractés, quelques gouttes de solution létale ont coulé de la seringue, ennui de vouloir, ennui du jour et de ta peau. » Sam n’a eu ni grandes amitiés ni histoires d’amour, tout au plus quelques histoires de baise avec des femmes qui n’ont fait qu’entrer furtivement dans son antre. 
Les seuls moments forts, il les a connus ces derniers mois avec Sibylle, une sublime et improbable escort, étudiante en philosophie, « une prostituée philosophe, authentique péripatéticienne ». Au dehors, le match touche à sa fin et Sam se souvient de la manière dont, de rendez-vous en rendez-vous, une relation de confiance s’est instaurée entre lui, le vieil homme usé, et elle, la jeune escort désenchantée. Il se rappelle leur discussion à propos de tout, de la vie, de la philosophie et, bien entendu, de la prostitution. À Sam qui, répondant à ses provocations, prétendait que la prostitution pouvait se justifier à condition d’être librement choisie, elle répliquait : « je ne suis pas libre d’en décider, puisque je ne suis pas libre de décider que je peux me passer de fric pour vivre, je suis seulement libre de décider de vendre ma force de travail sexuelle, plutôt que de la force de travail manuelle ou intellectuelle ». La jeune femme, pourtant fière et orgueilleuse, lui a révélé peu à peu ses faiblesses, sa crainte de « mourir en occupante illégale de [sa] propre peau ». 
Le lecteur de ce roman en forme de méditation métaphysique va alors découvrir que, sans le vouloir, Sibylle a montré à son client que la vie pouvait vite se transformer en polar…

Article paru dans le Matricule des Anges. Mai 2014.





Pas à vendre
D’Enzo Cormann
Gallimard, 142 pages, 15,50 €

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