mercredi 9 mars 2011

Horacio Castellanos Moya, Déraison.

L’horreur est humaine
Éric Bonnargent

Mark Vallen, Meanwhile in Guatemala.
Dans sa longue diatribe contre son pays, le Salvador, Vega, le narrateur du Dégoût, dénonçait, entre autre, la corruption du pouvoir politique qui, bien qu’ayant été élu démocratiquement, restait l’héritier de la dictature. Le Salvador n’a pas l’exclusivité de cette monstruosité. Dans son œuvre, Horacio Castellanos Moya s’en prend à ces régimes d’Amérique centrale dont la respectabilité n’est que de façade.
Dans une logorrhée assez semblable à celle de Vega, le narrateur de Déraison, un journaliste salvadorien, explique la raison de son exil au Guatemala, « un article dans lequel j’avais affirmé que le Salvador était le premier pays latino-américain à avoir un président africain, commentaire qualifié de “raciste” qui m’a valu l’hostilité de la moitié du pays, en particulier des puissants et des employeurs, bien que j’aie mis au point que je n’avais pas fait allusion au fait, par ailleurs vérifiable, que le président ressemblait à un négrillon africain, car la couleur de la peau n’a aucune importance, mais à son attitude dictatoriale et à son refus d’écouter les opinions que ne partageaient pas son avis. » Il est amusant de constater que, même dans ces régimes, il y a aussi une dictature du politiquement correct. Quoi qu’il en soit, lorsque Castellanos Moya écrit Déraison, en 2003, le président salvadorien en place ainsi insulté est Francisco Flores, chef de l’ARENA, la branche politique des anciennes milices armées d’extrême droite. Démocratie, avez-vous dit ? Pas étonnant dès lors que le Salvador soit déchiré par deux types de violence, celle du pouvoir et celle des gangs. Comme l’a appris à ses dépens le photographe français Christian Poveda : au Salvador, on ne plaisante pas avec les menaces de morts. Le narrateur de Déraison, plus sage, a préféré fuir, comme a été obligé de le faire Castellanos Moya lui-même, suite à la parution du Dégoût. La situation du Guatemala n’est cependant guère plus enviable que celle du Salvador.

Grâce à son ami Erick, le narrateur a pu s’installer au Guatemala. Pour la somme de 5000 $, il est chargé de lire et de corriger le millier de feuillets d’un rapport commandé par l’Eglise sur le génocide des Mayas. Quelques éclaircissements sur l’histoire politique du Guatemala sont nécessaires pour mieux comprendre de quoi il est question. A la suite d’un coup d’Etat soutenu par la CIA le 23 mars 1982, le général Ríos Montt accède au pouvoir. Avant d’en être chassé par l’un de ses ministres en août 1983, il met en place une milice, la PAC (Patrouille d’autodéfense civile) qui a pour mission d’éradiquer la guérilla. En prétextant, le soutien des Mayas catholiques à cette guérilla marxiste ( !), il organise leur massacre. En un an, plus de 400 villages seront totalement rasés et plus de 10 000 Indiens seront torturés et massacrés.
Dans son bureau de l’archevêché, sous la surveillance ironique d’un crucifix, le narrateur lit les témoignages des survivants, nous invitant à un voyage au bout de l’horreur. « Je ne suis pas entier de la tête » avoue un Indien dont les quatre enfants et l’épouse ont été un à un dépecés à la machette sous ses yeux. Tout le livre se place sous l’auspice de cette phrase :

« […] la phrase Je ne suis pas entier de la tête […] résumait de la façon la plus compacte l’état mental dans lequel se trouvait les dizaines de milliers de personnes qui avaient souffert des expériences semblables à celle racontée par l’indigène cachiquel et qu’elle résumait aussi l’état mental des milliers de soldats et paramilitaires qui avaient dépecé avec le plus grand plaisir leurs mal nommés compatriotes, quoique je doive reconnaître que ne pas être entier de la tête pour avoir subi le dépeçage de ses propres enfants ou parce qu’on a dépecé les enfants des autres ce n’est pas la même chose, comme je me le suis dit avant d’arriver à l’accablante conclusion que c’était la totalité des habitants de ce pays qui n’était pas entière de la tête, ce qui m’a amené à une conclusion encore pire, plus dérangeante, que seul un individu n’ayant pas toute sa tête pouvait être disposé à se rendre dans un pays étranger dont la population n’était pas entière de la tête pour réaliser un travail qui consistait justement à lire et à corriger un épais rapport de mille cent feuillets rassemblant les documents sur les centaines de massacres qui rendent manifeste le dérangement généralisé. »

L’Amérique latine est folle, elle déraisonne. De même que l’on peut dire d’un footballer qu’il déjoue, on peut dire des hommes qu’ils déraisonnent lorsqu’ils utilisent leur raison à contresens et qu’au lieu de permettre l’élévation de l’homme, elle participe à son abaissement. Seul un dingue peut continuer à s’acharner sur un homme à la machette sans se rendre compte que s’il se tait, c’est seulement parce qu’il est muet…
Déraison ne se réduit cependant pas à une longue énumération d’horreurs. Déraison est aussi un livre… drôle et c’est peut-être ce qui est le plus bouleversant. Mais comment ne pas sourire lorsque le narrateur raconte, entre deux lectures, ses mésaventures amoureuses ? Lui qui pensait que la laideur était un attribut des militantes d’extrême-gauche (sic), va d’abord faire la rencontre de Pilar qui, après l’avoir amené dans un restaurant végétarien (et « seul un esprit habitué aux abstractions absurdes et aux militantismes à la mode pouvait préférer cette nourriture insipide à un bon morceau de viande tendre et juteuse. »), va passer toute la soirée à jouer aux vierges effarouchées. Il y aura ensuite Fatima qui, après s’être également refusée à lui au nom de l’amour pour son fiancé, lui fera une fellation d’épouvante avant de se déshabiller, d’enlever ses bottes d’où « est montée une puanteur qui a fait exploser mes fosses nasales et naître la pire des répugnances, une puanteur qui était imprégnée à ses pieds de loin sans doute beaux et désirables, mais sur lesquels je n’ai même pas osé jeter un coup d’œil à cet instant, compte tenu que j’avais rejeté la tête en arrière, sur le dossier du sofa, que j’avais les yeux fermés et l’air extasié d’un homme possédé par le plaisir, alors que la vérité était que par mon esprit passaient les images et les pensées les plus diverses, auxquelles je m’agrippais avec ténacité pour ne pas succomber au terrifiant coup nasal asséné par la puanteur des pieds de Fatima. »
En alternant les récits d’horreur et les scènes grotesques, Castellanos Moya provoque en nous, lecteurs, un certain malaise. Nous avons presque honte de nos sourires et pourtant, c’est bien comme cela que les choses se passent dans notre vie. Nos indignations, aussi sincères soient-elles, sont toujours éphémères. Nous nous scandalisons, nous nous mettons en colère contre l’injustice et l’horreur, puis nous retournons rapidement à notre quotidien si prosaïque.
Culpabilisés par l’auteur, renvoyés à notre propre cynisme, nous prenons un certain plaisir à voir peu à peu sombrer le narrateur dans le ridicule de la paranoïa. Il est impossible que nous ressemblions à un personnage aussi minable. Pensant n’être qu’un pion au service de l’Eglise dans sa conquête du pouvoir politique, le narrateur est persuadé d’être espionné par les militaires qui n’attendraient que l’occasion favorable pour l’exécuter. Cela peut paraître risible, surtout à nous, Occidentaux, qui ignorons tout de l'histoire du Guatemala. Mais, en 2003, se préparaient des élections présidentielles qui opposèrent Oscar Berger (finalement élu), Alvaro Colom (actuel président) et… le président de la chambre unicamérale, le général Ríos Montt ! Si le responsable du génocide Maya fut battu, ce ne fut pas pour autant une victoire de la démocratie. Berger et Colom sont, eux et leurs partis, soupçonnés par Amnesty International d’être impliqués dans de nombreux massacres commis pendant la guerre civile. On peut donc rire du comportement du narrateur, mais, comme il le rappelle, au Guatemala ou au Salvador, « le crime constituait la méthode la plus efficace d’ascension sociale ». Tout le monde sait qui sont les assassins et pourtant, depuis l’ouverture de l’enquête sur ce génocide en 1994, aucune condamnation n’a été prononcée. C’est sans doute parce qu’il n’est pas si « pas entier de la tête » que le narrateur s’exilera une nouvelle fois. Les dernières lignes du roman le diront.






Horacio Castellanos Moya, Déraison. Traduit par Robert Amutio. Les Allusifs. 14 €


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