vendredi 3 juin 2011

André Blanchard, Entre chien et loup & Contrebande

Il faut vivre 
Marc Villemain
Éditions Le Dilettante
Si vous tenez à lui plaire, n’allez pas dire à André Blanchard que vous aimez ses livres. Tiens, n’allez pas même les acheter, c’est plus sûr – vous ne pourriez faire autrement que de les aimer, il risquerait de s’en étouffer. à moins que le succès ne décuple sa rage, dans un de ces accès de haine de soi qu’on a parfois tendance à railler un peu rapidement, tant l’écrivain peut en faire son miel. Quoique Blanchard ait le cœur trop élégant pour y sombrer tout à fait. Mais c’est pire : car si la haine de soi peut être entendue comme un moment de la morale, ce dont souffre André Blanchard est autrement costaud. Évitons donc « la bourrade amicale », parce que « c’est parfait, sauf au bord du gouffre. » Et il s’y tient tout près, sur ledit bord, en équilibre et sans chiqué. Blanchard a une telle conception de la littérature à la vie à la mort, une idée si haute, et pourtant si prosaïque, si rude et si paysanne, qu’il ne faut rien de moins que s’appeler Balzac, Renard, Léautaud, Mauriac, Pascal ou Cioran pour parvenir à le désarmer. On appelle ça un tempérament, et le moins qu’on puisse dire est qu’il n’en manque pas. Mais le plus beau est qu’il n’en tirera jamais autant d’orgueil que de douleur. Il y a chez lui, comme chez Léautaud justement, un « refus de réussir » qui ne se rencontre plus guère, et qui fait plaisir à lire. « Que nos lecteurs, ce peuple de l’ombre, y restent. C’est leur rendre service de ne pas les rencontrer : nous serions au-dessous de ce que nous avons écrit, ou alors c’est que ça ne vaut pas grand-chose. » 

Comment faire, alors, pour être gentil ou simplement aimable avec André Blanchard, sans craindre de se faire rembarrer ou sans se croire autorisé à user de son genre d’ironie ? – qu’il a vacharde, vous imaginez bien, et juste. De cette ironie, du moins de cette qualité, nous connaissons peu d’équivalents. En tout cas contemporains. C’est que Blanchard pare au plus pressé. Et vit au plus juste, dans les deux sens du mot. Tout au plus s’autorise-t-il à rêver deux mille lecteurs (mais des vrais.) « Notre lot ? En décrocher un de consolation. » C’est même à se demander si ce lot-là ne serait pas un peu indécent. Heureusement, la gloire est loin : « elle ne saurait vous élire si vous n’êtes pas candidat. » Car Blanchard ne postule qu’à la seule littérature : les mots, les phrases, les images, la
Editions Le Dilettante

grammaire, le style, tout est là. Tout au plus ne peut-il se retenir très longtemps de fulminer contre le monde, et c’est le plus souvent bienvenu, nonobstant la mauvaise foi inhérente au genre colérique. Ajoutez à cela deux chats, Nougat et Grelin, et vous aurez une idée du bonhomme. 

Il n’est pas possible, quand on a comme moi la chance de pouvoir suggérer quelques lectures et d’être partiellement entendu, de ne pas chercher à rendre justice à Blanchard. Ou plutôt à le venger : de son enfance (« Qu’elle gise où elle est, mon enfance, ce hors-d’œuvre de cadavre »), du monde extérieur (« ce calice ») ou du manque d’argent (« Moi, un brin prétentieux, j’ai tenté de renverser le rapport : d’abord vivre, donc s’accommoder de vivre avec peu d’argent. Il m’en cuit encore. ». Ou encore de lui-même (« Ce que nous ne sommes pas nous aura mené par le bout du nez »), et de la vie (« Quand la vie nous pèse, c’est que nous ne faisons plus le poids »). Alors que la seule chose, au fond, qu’il attende de nous autres, humains, c’est qu’on lui fiche la paix. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit insensible aux compliments, mais qu’en faire ? Et qui est-il, d’abord, ce complimenteur ? Qu’est-ce qu’il cache ? M’a-t-il seulement compris ? Seul est pur le silence. Et Blanchard de rouspéter jusque contre ses lecteurs, dont le nombre est pourtant programmé pour croître. Mais qui l’agaceront toujours moins que d’autres : « Ainsi va la frime : on ne compte plus les écrivains qui, étant dans les petits papiers de la société, médaillent leur ego en s’autoproclamant subversifs. Le Rubicon, ils l’ont franchi à sec. » En même temps, c’était couru d’avance, puisque nous vivons dans « une civilisation qui ne sait plus quoi inventer pour rester compétitive dans le reniement. » 

Sur le papier, Blanchard pourrait bien incarner le type même de l’écrivain maudit. Grand styliste et dépressif autarcique, colérique et résigné, bien content de ne pas ressembler à son temps mais désolé de le voir tomber en quenouille, Blanchard est toutefois un écrivain plus mélancolique que batailleur. Et l’on aurait grand tort de n’en retenir que les sentences, fussent-elles d’excellente littérature, tant c’est dans la désolation de la solitude qu’il excelle, et, surtout, nous touche. Car si tout revient à la littérature, tout passe par la mort. Celui qui, enfant, ne connut pour ainsi dire sa mère que recouverte de l’habit du deuil, ne peut, adulte, ni se taire, ni oublier, ni vivre autrement que dans le côtoiement intime, et quotidien, de la fin. « Ces jours où nous sommes lourds, où nous nous faisons l’effet d’être des bœufs, nous ne demandons pas mieux de mettre la charrue devant, ce qui revient à spéculer sur notre mort. » Et chaque jour mérite sa peine. L’écrivain glisse, ou mieux : force son stylo dans chaque anfractuosité, dans chaque instant que la vie lui laisse. C’est pourquoi le moraliste est exigeant – il peut se le permettre : « Si se souvenir, ce n’est pas souffrir, n’écrivez pas. Il y a une vie pour ça. » Dût son moral en souffrir, nous lui souhaitons le plus grand succès possible. Ce serait bien fait pour lui. 

Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 4, mai/juin 2007

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