mercredi 1 juin 2011

André Blanchard, Pèlerinages

Les indulgences de Blanchard
Marc Villemain

Éditions Le Dilettante
Ah, Blanchard… ! Ce monstre sacré, ce maître mésestimé. Je l’attendais, celui-là, depuis Contrebande et Entre chien et loup : impossible alors de résister aux griffes de ce tempétueux animal, styliste comme on n’en fait plus, gouailleur de première et goguenard en pagaille. Il nous revient, donc, avec sa manière bien à lui de pèleriner, usant gaillardement ses godillots et bousculant au passage toute la mauvaise poussière amassée par l’époque. Le pèlerinage, cette déambulation intime sur les chemins de la mémoire, n’induit certes pas chez Blanchard un quelconque apaisement, la chose serait presque outrageante, mais une tranquillité étrange. Ses griffes sont acérées, c’est certain, ses lames aiguisées, elles ne demandent pas mieux que de rayer une bonne fois pour toutes la carrosserie des morales communes – excepté celle des 2 CV... Mais voilà que les coups de pattes se font moins saignants, qu’ils effleurent davantage qu’ils n’entaillent, laissant planer au-dessus de tout ça une sorte de douceur de fin du monde. Cela étant, s’il y a de la déploration chez Blanchard, autant dire qu’elle est rudement combative ; foin de pacifisme bucolique ici : la nostalgie des mondes perdus ne transforme jamais aucun sale gosse en béni-oui-oui. L’humanité à vif ne saurait sans faillir se concilier les bonnes grâces du monde. On se dit, donc, qu’il a raison, que « boire un coup facilite la digestion quand les couleuvres sont au menu. »

La force de Blanchard, outre ce style inimitable, ce franc-parler de vieil anar qu’on dirait tout droit sorti de la grande époque des duels littéraires, c’est d’être aussi touchant dans la colère et le sarcasme que dans la gentillesse et la mélancolie. Ce n’est pas qu’il soit spécialement plus indulgent qu’hier, mais il a dans ce livre-ci une manière de revenir à lui qui, peu ou prou, l’écarte des combats perdus d’avance, l’encourage à grimper fissa vers les hauteurs ; ou plutôt à prendre la clé des champs, ceux de nos villages et de ces « gens de terre » dont il partage les intuitions, la simplicité de coeur, l’antique morale même. C’est une manière de s’émouvoir du grand vide dans les églises (« la pitié les sauva, la piété les abandonna »), ou du destin et de la vie des nouveaux paysans (« N’être jamais sorti de son trou et connaître le globe comme sa poche, c’est plié. Redisons-le : il n’y a plus de ploucs »), de flâner dans la grande ville ou entre les tombes, de pèleriner devant le porche de son ancien collège, à Besançon, là « où j’ai éreinté mon allant et, tête de Turc, désappris la confiance, lâché au beau milieu de la bourgeoisie, la grande plutôt que la petite, laquelle ne m’envoya pas dire, sinon en termes moins trouvés, que nous n’avions pas eu les mêmes matins de Noël, ni les mêmes lieux de vacances. » Il conserve tout de même une dent contre ceux-là, quoique moins mordante, même s’« il aura fallu rien de moins (…) qu’un Proust et un Mauriac pour que je me raccommode avec cette classe-là, ou plutôt avec son élite. C’est le fin du fin, quand les livres valent absolution. »

Pour peu que la formule revête quelque sens, il y a chez Blanchard une espèce un peu inédite de rude sentimentalité. Que le monde lui inspire des pensées en bras de chemise est davantage le signe d’une sensibilité à fleur de peau que d’une quelconque et insatiable bougonnerie. L’on n’est pince-sans-rire, c’est bien connu, que pour frayer un autre chemin à ses amertumes et détourner ses tristesses des voies du ressassement. Aussi le livre est-il hanté par l’enfance, et par ce père trop tôt disparu, à propos de quoi on peut lire, si joliment, que « si ce fichu catéchisme promet que nous retrouverons nos morts, il nous interdit d’anticiper l’appel. Voilà du cornélien qui dépassait le haut comme trois pommes. » Blanchard n’est pas du genre à faire des manières, il excave, déterre et décortique ; et constate sans doute que ce qu’il est n’est en rien différent de ce qu’il fut. Débusquant « cette précoce volonté de n’être rien », constatant qu’il s’agit d’« écrire non pour éterniser l’enfant que nous fûmes, mais pour l’enterrer », précisant comme dans un remords que « c’est jouable, sur le papier. » 

Étrangement, je raffole chez Blanchard ce que je n’aime pas chez d’autres. Le goût de ce qui claque, de ce qui conclue, de ce qui achève, ce quelque chose de direct et de lapidaire que l’on ne peut entendre qu’à la condition, ô combien remplie chez lui, d’une humanité que l’on devine bouleversée, désolée, atteinte. Ces formules géniales, qu’il déverse pas seaux : « Sartre urinant sur la tombe de Chateaubriand. Ça ne pissait pas loin. Dire que toute une génération se réclama de cette gaminerie, la plébiscita comme un exploit, une manière de régicide. On a les 21 janvier qu’on mérite. » C’est que toute cette colère, toute cette agacerie, ne va pas sans une disposition naturelle à aimer et à admirer. Il y a ce passage au Père Lachaise bien sûr, ces visites à Balzac, à Proust, à Desproges. Mais plus encore cette célébration de Calaferte, qui, dit-il, l’a « sauvé », dont il écrit que la lecture des Carnets « l’a émancipé » naguère de ses « écrits romancés », et dans lesquels il trouve l’explication même de ce qui l’autorisa à écrire. « Résumons : la dévastation de soi par le sort qui vous est échu, c’est cela qui vous ferme le poing ; d’où la question : comment toujours cogner sans se salir ? Par le verbe. Que celui-ci transfigure la violence, et voilà Calaferte sauf. » C’est que si l’homme est las d’un certain monde, d’une certaine époque, d’une certaine légèreté, il sait de source sûre ce qu’est un écrivain : « Le nez en l’air, ça le connaît, comme si les phrases se planquaient au plafond. Il y a de ça. Ne dit-on pas, de l’inspiration, qu’elle descend, quand l’angoisse, elle, monte, enfin, pas plus haut que nous. »

Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 17, juin 2009

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